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Les visages dévisagés de Roger Edgar Gillet

Jusqu’au 7 juin, le musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence présente l’œuvre – trop souvent méconnue – de ce peintre français

Roger Edgar Gillet figure dans les collections du musée de Rennes, de Lyon ou du Centre Pompidou, du musée d’art moderne de Paris, ainsi que dans des collections privées américaines. Une belle présence qui ne fait pas de lui un peintre très reconnu de la scène française du XXe siècle. Belle idée pour le musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence que de le remettre en valeur jusqu’au 7 juin à travers l’exposition La grande dérision.

Formé à l’école Boulle puis à l’école nationale des Arts décoratifs et devenu professeur de dessin à l’académie Julian, il participe à l’abstraction lyrique dans les années 1950. Progressivement, il va jeter des ponts entre pure abstraction et émergence d’un figuratif où la présence humaine s’exprime comme un « corps-masse » colorée et surtout comme un visage caché, fantomatique, défait de toute représentativité individuelle.

Le regard perturbé

Le regard est le plus souvent privé de ses deux yeux, comme aveugle. C’est plutôt une humanité, (un « tas de gens », 1966) une présence humaine souffrante, déconsidérée qui surgit. Ainsi les deux versions des Fusillés de 1982, témoignent-elles justement de ce traitement en masse. Il en va de même avec le grand format de son Harem (1969) en dominante rouge où les femmes occupent l’espace de manière totalement chaotique et dont les corps sont traités en silhouettes disloquées essentiellement.

Il y a chez Gillet à la fois un point de vue de déconstruction sarcastique (le titre de l’exposition est la grande dérision) mais aussi d’une approche sensible. Celle d’un homme qui a vu les images de la Shoah, des faméliques du monde entier (Le Tiers Monde, 1966).

Ce qui frappe dans les œuvres présentées, c’est l’unité chromatique de beaucoup de toiles, figuratives ou abstraites : les tons de brun l’emportent, traitant tout aussi bien les cieux, les visages, les corps, les fonds du tableau. Il travaille une matière particulière, dans laquelle se mêle sable et colle de peau ; il crée au couteau de l’épaisseur et ne cesse d’expérimenter.

Mais par-delà l’émergence d’un langage pictural personnel, Roger Edgar Gillet se souvient des œuvres de grands peintres de l’histoire de l’art, comme Goya, Zurbaran, Rembrandt, Manet… Ce qui compte avant tout pour lui, c’est de perturber le regard, nos regards. L’exposition est à la fois monographique mais aussi dialogue avec des œuvres de la collection permanente.

MARIE DU CREST

La grande dérision
Jusqu’au 7 juin
Musée Estrine, Saint-Rémy-de-Provence

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