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Louis Pons, l’âme du rebut

Le musée Cantini accueille la première exposition muséale du dessinateur-sculpteur à Marseille, sa ville natale

De l’aphorisme au dessin, et du dessin à l’assemblage en relief, l’exposition J’aurai la peau des choses embrasse la totalité d’une œuvre dont on (re)découvre la puissance d’évocation. La monstruosité flirte avec l’humour – à condition d’en percer les mystères – et le fantastique avec l’enfantin. L’œuvre dérange, inconfortable, obsessionnelle, qui surgit sans esprit de séduction aucun : « Je suis l’homme des greniers, des couloirs, de l’alcôve et de l’ombre, des taillis, de la combe, des failles et des gouffres », écrit Louis Pons dans un de ses nombreux carnets. Aucun doute, l’artiste restera jusqu’à son décès en 2021 à la marge, sans chapelle ni appartenance, même si d’aucuns ont voulu l’étiqueter « d’artiste singulier ». Autodidacte, il a cheminé de Marseille en Haute-Provence, du Haut-Var aux Alpes-Maritimes, avant de s’installer à Paris. Marqué à jamais par son séjour en sanatorium pour tuberculeux et par la Seconde Guerre mondiale, il laisse plus de 2000 dessins non répertoriés à ce jour. Dont 61 rassemblés à Cantini avec la complicité de l’espace Lympia à Nice.

Archéologie du trait
Louis Pons dessine sans relâche dès les années 1950. Un vrai travail de broderie d’encre de Chine sur papier, de la « magie – blanche et noire » d’où surgit des édifices écroulés, des volatiles coincés, des visages masqués, un enchevêtrement de corps emprisonnés, ligotés, malmenés… Un monde surnaturel mi-humain mi-animal que l’on retrouvera plus tard dans ses assemblages. Un treillis inextricable à la fois fascinant et cauchemardesque. Comme l’écrit Frédéric Valabrègue1 dans le catalogue paru chez Silvana Éditoriale, « Il y a dans l’énergie faisant du moindre trait d’un dessin de Pons une saillie donnant naissance à mille autres traits, un instinct de mort ». Au cœur de la nature à Sillans-la-Cascade ou dans le charivari des villes, le dessin raconte son rapport au monde, ancré dans une réalité dont il se détache progressivement pour tendre vers un décor de science-fiction, vers « une hybridation du végétal et de l’animal ». Des dessins qui ont, à certains égards, leur origine dans la caricature ou le dessin humoristique qui aiment malmener les formes, construire et déconstruire les saynètes. Et désarticuler les corps…

Manipulateur d’objets
Sans jamais abandonner la légèreté de la feuille de papier et son canevas aux traits serrés, il intègre progressivement les assemblages dans sa pratique, d’abord « plus récréatifs et accidentels que les dessins », avant de s’y adonner entièrement. On y retrouve un lacis de reliefs cloués ou collés, un fouillis ordonné de reliques, de rebuts de toutes sortes (bois, métal, textiles), d’ossements humains et animaux empaquetés. Dans les Grands docks de 1998, il évoque le souvenir des rouilles portuaires et la lumière du sud comme ciment de son travail ; dans Il me regarde ou Gros jouet nocturne en 1993, il dresse un gisant. 

Toute son œuvre est peuplée de morts et de fantômes, de momies et d’esprits surnaturels. De fétiches, sans toutefois faire allusion aux arts anciens africains ou océaniens. D’ailleurs, comme l’analyse Christian Bazzoli2, « dans l’histoire de l’art, la mort est partout : mausolées, gisants, crucifixions, supplices, enterrements, résurrections, etc. ». Louis Pons le sait au plus profond de lui-même qui a longtemps conservé auprès de lui la momie de Vivre vite en compagnie de momies de chats notamment. Sous-titrée La Moto et réalisée en 1973-1974, elle trône en belle place dans l’exposition, associant une mystérieuse momie péruvienne à une moto sortie du bassin de carénage de Marseille. Œuvre maitresse qui, comme le souligne Claude Miglietti, co-commissaire avec Adrien Bossard, « n’est pas sans rappeler le célèbre Cavalier de l’Apocalypse d’Honoré Fragonard ». Entrer dans le monde de Louis Pons, c’est un peu comme entrer dans sa maison, il nous y invite mais nous prévient : « Ma maison n’a pas de toit et le ciel est absent ». 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

1 et 2 La pelote, la boîte et le tas de Frédéric Valabrègue et Hybrides débridés, hybrides abattus de Christian Bazzoli in catalogue français-anglais, 242 pages, 32 €.

J’aurai la peau des choses
Jusqu’au 3 septembre
Musée Cantini, Marseille 
musees.marseille.fr
Et aussi
Seule certitude, le doute
Dessins, gravures et assemblages
Du 20 avril au 26 mai
Galerie Béatrice Soulié, Marseille 
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