Zébuline. Quelle est votre relation avec Claude McKay ? Comment avez-vous découvert son œuvre ? Matthieu Verdeil. Je l’ai découvert en 2006 grâce à Massilia Sound System, avec qui je travaillais à l’époque. Ils m’ont fait lire Banjo, un roman très important pour Marseille, puisque McKay y a vécu plusieurs années et y a puisé une partie de son inspiration. Ensuite, j’ai lu son autobiographie, Un sacré bout de chemin, qui a été un choc. Je me suis immédiatement identifié à lui comme voyageur. À ce moment-là, je revenais moi-même de nombreux déplacements, et son parcours a résonné très fort. Mais au-delà de cet aspect, McKay m’a ouvert à des questions que je connaissais mal : l’histoire coloniale, les luttes noires, les enjeux politiques et sociaux de son époque. Depuis, c’est devenu un compagnonnage de longue durée. Pendant quinze ans, j’ai cherché à faire exister ce projet, avec un premier film, puis un second, mais aussi un spectacle, des lectures, des ateliers. McKay est devenu une porte d’entrée vers un travail artistique plus large, mais aussi un outil pour penser le monde d’aujourd’hui.
Quelle est selon vous la particularité de sa pensée ? C’est une pensée impossible à enfermer. McKay a traversé différents courants sans jamais s’y fixer. Il a été proche des milieux communistes, il a séjourné en URSS, mais il s’en est très vite détaché. À la fin de sa vie, il devient catholique. C’est quelqu’un de profondément libre, qui refuse les étiquettes. Il est toujours en marge, en décalage. Et cela se retrouve aussi dans ses trajectoires : il fréquente à la fois les milieux populaires – les marins, les dockers, les vagabonds – et les cercles intellectuels ou bourgeois. Il peut être sur les quais de Marseille, puis se retrouver sur la Côte d’Azur avec des figures comme Fitzgerald. Cette position de déplacement permanent lui donne un regard singulier. Il est à la fois jamaïcain, américain, européen par moments. Et puis queer, à une époque où le mot émerge à peine ! Cette multiplicité nourrit une pensée très riche, très mobile, et finalement très contemporaine dans sa manière de refuser les catégories fixes.
Marseille célèbre aujourd’hui son œuvre. Qu’en est-il ailleurs, notamment aux États-Unis ? Il reste globalement méconnu. Aux États-Unis, il est surtout étudié dans les milieux universitaires liés à la Harlem Renaissance ou à la littérature noire. Mais dans le grand public, il est peu identifié. On connaît parfois certains textes, comme le poème If We Must Die, sans forcément savoir qu’il en est l’auteur. Aujourd’hui, il y a une forme de redécouverte, et elle passe en partie par Marseille. Depuis quelques années, plusieurs livres sont réédités, des textes ressortent, des projets artistiques se développent. Le film participe à ce mouvement. Il y a aussi une dynamique collective : spectacles, lectures, ateliers dans les universités… Tout cela contribue à remettre McKay en circulation. C’est assez récent, et cela correspond aussi à un moment où ses thèmes – les migrations, les rapports de domination, les identités – résonnent fortement avec notre époque. Finalement, c’est un auteur qui revient parce qu’il parle très directement au présent.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA
Claude McKay, errances d’un poète révolté sera projeté à l’Artplexe le 3 avril dans le cadre du festival Music & Cinema.
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