mercredi 30 septembre 2026
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Pourquoi voulez-vous faire du théâtre ?

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© Anne-Laure Lechat

Le spectacle d’Ahmed Madani ne ressemble pas tout à fait à ses précédents. Alors que Illuminations, F(l)ammes ou Incandescence(s) donnaient voix à des jeunes en difficulté sociale et marqué·es par l’histoire coloniale, Entrée des artistes s’attache à des apprenti·es  comédien·nes dans une école supérieure de Lausanne financée par des milliardaires. Pourquoi cet écart ? Il n’est qu’apparent.

L’écriture de Madani repose sur un processus qui fait surgir les vérités intimes de ses comédiens, amateurs ou pros, lors d’ateliers de parole. Écoutant les histoires personnelles avec leurs douleurs, leurs traumatismes, les révoltes et les éclats de tendresse de chacun·e, il écrit ensuite des monologues et des chœurs très précis où les personnes réelles se transforment en leur propre personnage. Avec une illusion de « naturel » qui donne une impression d’improvisation dans une partition pourtant très écrite, tant au point de vue du texte que de la mise en scène.

Jouer au-delà de soi

Ce sont donc des bouts de « réel » qu’il attrape et restitue. Demander vraiment à des jeunes acteurs pourquoi ils font du théâtre, touche, lorsqu’on creuse comme il sait le faire, à des vérités fondamentales.

La nécessité ressentie d’incarner, de jouer au-delà de soi, de sa conscience, de son corps, de donner au public, est un voyage que chacun·e de ces jeunes a entrepris avec une motivation puissante. Pour s’affirmer contre la bourgeoisie de droite de Neuilly ou de Neuchâtel, contre des parents violents ou dysfonctionnels, une mère miroir, des harcèlements, des silences, un inceste. Chacun de ces monologues est d’une humanité extrême, écrit avec force et pudeur, convoquant le conte, le comique, la chanson, pour euphémiser un peu les douleurs.

Et porter les combats : car ces jeunes gens parlent l’inclusive, refusent fermement la domination masculine, ont un regard acéré sur l’enseignement qu’ils ont reçu et le monde où ils vivent. Qu’ils veulent changer, avec une force puisée dans l’amour du théâtre. Qui n’est pas si loin de celle des cités populaires.

AGNES FRESCHEL

Entrée des artistes a été joué le 18 novembre au Théâtre de La Colonne (Miramas) et les 20 et 21 novembre au Zef, Scène nationale de Marseille.

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I will survive (ou pas)

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© Fabrice Robin

Première scène : à l’avant-scène, une directrice d’école primaire, volubile mais attentive, reçoit à son bureau une maman effacée, au sujet de son fils dont le comportement de repli inquiète. La directrice amène doucement la femme, taiseuse, à défaire l’écharpe qu’elle a autour du cou, dévoilant un énorme hématome : son mari la bat. Rideau. Décor d’émission de radio en direct, dans lequel des animateurs·trices, hilares, reçoivent un chercheur pour son livre sur les désastres écologiques en cours. Amenant l’un des comiques de service à faire une écolo-blague : « Quand une femme ramène sa fraise, on lui colle une pêche en pleine poire, elle tombe dans les pommes, mais elle garde la banane ».

Burlesque glaçant

À travers une succession de scènes courtes se déroulant au commissariat, dans les bureaux de la radio, en prison, dans l’appartement familial, on suit alternativement la progression des deux histoires jusqu’au tribunal : car la femme a tué son compagnon, et des associations féministes ont porté plainte contre l’humoriste. L’obscénité, brossée à gros traits, d’une société (média, police) se vautrant (à quelques exceptions près) dans une indifférence et un cynisme rigolards, redouble le burlesque glaçant de la plupart des séquences.

Dans certaines, on ne rit plus du tout : la scène de tentative de viol conjugal dans l’appartement et les violences qui s’ensuivent jusqu’au meurtre du compagnon est proprement terrifiante. Dans d’autres, on rit franchement : le rêve de l’humoriste déculotté et penaud dans une forêt, avec sa mère qui lui renifle le cul, à côté d’un abbé Pierre à la bite tournoyante et de grosses peluches de fruits dansantes est d’un foutraque hilarant.

Après une rencontre entre les deux protagonistes attendant sur un banc du tribunal, l’humoriste déconfit devant répéter une fois de plus sa blague plus que pénible, la femme battue puis meurtrière éclatant d’un rire de consternation, le spectacle se termine sous les applaudissements du public, et le retour des comédien·nes en troupe de majorettes. Qui, bien qu’en costumes dorés bien brillants, exécutent une choré pas très triomphante, sur une reprise rock du tube planétaire de Gloria Gaynor : I will survive. Ou pas.

MARC VOIRY

I will survive est présenté les 10 et 11 avril au Théâtre des Salins

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Un Océan de faits

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Océan © X-DR

Invité par la Scène nationale Châteauvallon-Liberté, l’artiste proposait sa Petite conférence à des collégiens de l’arrière-pays varois

« Alors, vous allez voir que les choses ont l’air comme ça, très simples, très évidentes, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Mais en fait, c’est un petit peu plus compliqué que ça. » 

Ce qui introduit La Petite Conférence en collège est une mise en cause de ce qu’on a appris à reconnaître comme une vérité immuable. Dans l’auditorium, tous les élèves de 4e écoutent attentivement Océan qui, PowerPointà l’appui, introduit la complexité de la différenciation sexuelle depuis son pupitre de conférencier.

Cette Petite conférence est un prélude au son nouveau spectacle qu’il jouera en mai 2026, dans un format destiné à un public jeune. Née d’une proposition du théâtre Liberté de tourner ce spectacle hors les murs, La Petite Conférence est aussi un moyen de permettre aux enfants du Var, un accès à une parole libre et éclairée sur la sexualité et la transidentité.

« J’adorais l’idée d’aller rencontrer d’autres publics, notamment dans des régions où on vote majoritairement RN. Parler à des jeunes aussi qui n’ont pas forcément accès ni au théâtre, ni à ce type d’information. Parce que ce n’est pas un discours, c’est une information. »

Le PowerPointdéfile, vulgarisant la définition du sexe biologique, « ce qui va déterminer le sexe d’une personne, ça va être les organes génitaux externes – est-ce qu’on a un pénis ou une vulve et un vagin – mais il y a aussi d’autres critères pour établir le sexe de quelqu’un ». Il est question de biologie, c’est un terrain conflictuel, souvent utilisé pour servir un discours réactionnaire et transphobe. Océan se l’approprie confortablement, pour y répondre. 

Sexe et genre

« La bataille entre sexe et genre, y compris dans le champ universitaire, est un peu dépassée dans le fond », explique-t-il plus tard. « Quand on commence à vraiment regarder la question de la biologie du corps, que ce soit chez les humains ou les animaux, on voit bien qu’il y a une complexité et en effet, un spectre qui est beaucoup plus riche que ce système binaire. Donc en fait, on n’a pas besoin d’aller sur les terrains du genre pour s’opposer au sexe, comme s’il n’y avait pas de sexe. »

Vulgariser la complexité de la différenciation sexuelle permet de parler des réalités scientifiques et des fluidités du genre, de l’intersexuation, avec aise, humour et sincérité. Et de remettre en cause les bases, solides, de la division sexuelle et son impact sur des personnes en développement, en introduisant un élément de doute, avéré, sur les vérités toutes faites qui régissent leurs corps et leurs existences. 

Jeanne d’Arc et les poissons clowns

Océan n’influence pas, il rend compte : du peuple yoruba qui distingue ses membres par l’âge et non par le genre, des muxes zapotèques du Mexique, qui existent depuis quatre millénaires, des Hijras Indiennes, présentes bien avant que le terme « femme transgenre » ne voit le jour. En Europe aussi, les figures historiques du Moyen Âge et de la Rome antique renversent l’idée que la transidentité est un « effet de mode »:Joseph Hildegarde, Eugène Eugénie, le chevalier d’Eon… Et Jeanne d’Arc en pied de nez. 

Puis les ados s’agitent joyeusement à la mention de lions homosexuels, de poissons-clown transgenres, de hyènes lesbiennes matriarcales et de lézard Pogona aux trois sexes.

Comme l’explique Océan, « avoir une personne représentative de ces minorités, qui vienne leur parler, plutôt que d’avoir toujours une image fantasmée, à la télé, construite à travers des discours, fait toute la différence. » Les enfants queer sont les premier·es marqué·es par sa présence. Des personnes jeunes, dont le parcours scolaire est invariablement marqué par l’homophobie et la trans-misogynie, et pour qui la rencontre avec une personne queer adulte est aussi synonyme d’espoir et d’entraide. Une raison suffisante pour inviter à multiplier de tels formats pédagogiques, et de rompre avec les tabous qui régissent encore l’éducation sexuelle des enfants.  

Nemo Turbant

Comment sortir d’un huis-clos

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Yes Daddy © Khulood Basel

Présenté au Festival d’Avignon cet été, Yes Daddy des Palestiniens Bashar Murkus et Khulood Basel était donné au Théâtre Joliette de Marseille

Il est rare d’assister à une pièce aussi brillante, et d’avoir des applaudissements aussi timides. C’est qu’il en faut du temps pour sortir de ce Yes Daddy signé Bashar Murkus et Khulood Basel, qui joue desanfractuosités de l’esprit humain, et des passions du public. 

Dans ce huis-clos il y a Amir, jeune travailleur du sexe, et un vieil homme sénile, qui perd la mémoire. Le premier entre chez le second, et un drôle de jeu s’ouvre entre les deux. Le plus jeune, conscient de l’emprise qu’il peut avoir sur son client, se lance dans une sordide séance de manipulation. Il se fait passer pour son fils, l’accuse des pires crimes, puis sa mère, et ira jusqu’à le nourrir de son sein. Ils se lancent tous les deux dans une nuit d’angoisse, où les démons de chacun s’exploseront dans la fureur et le sang, laissant le public témoin, dans le plus grand inconfort.

En avant-propos, l’excellent Anan Abu Jabir, qui joue le rôle d’Amir, avait pourtant prévenu le public, lui demandant s’il était « d’accord » pour assister au spectacle. Ce consentement initial sera le dernier, et les décors, comme les lumières, mouvantes, se dérobant, placeront le spectateur dans la même illusion perverse que celle qui frappe les deux personnages. Une pièce qui touche ce qu’il y a de plus sombre dans l’être humain, avec ce qu’il y a de plus lumineux pour le montrer.

Du théâtre palestinien sans toit

Cette pièce de la compagnie palestinienne du Kashabi Théâtre n’est pas la première à être donnée en France. Déjà en 2022, ils avaient été invités au Festival d’Avignon pour présenter Milk, qui avait lui aussi saisi le public venu assister à la représentation. Mais depuis, la compagnie a été évincée de son propre théâtre d’Haïfa. « C’était l’un des espaces d’expression les plus importants pour le public palestinien. Malheureusement, pour des raisons politiques, […] on a été dépossédé de notre théâtre », expliquait Bashar Murkus à La Marseillaise le 18 novembre dernier.

Dans Yes Daddy, la métaphore avec le conflit israélo-palestinien n’est d’ailleurs pas cachée. Dès les premières minutes de jeu, les deux comédiens recherchent frénétiquement une clef, symbole palestinien des expropriations qu’ils subissent. Et il y a bien sûr cet espace, occupé par deux êtres qui ne savent pas vraiment quoi construire ensemble, sinon un terrible jeu de dupes, dont nous sommes, encore, témoins.

NICOLAS SANTUCCI

Yes Daddy a été donné les 19 et 20 au Théâtre Joliette, Marseille.

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Anatomie d’un hors-champ

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Non-lieu explore les dessous de l’affaire Rémi Fraisse au Théâtre Joliette

Lorsque la Cour de cassation confirme en 2021 le non-lieu dans l’enquête sur la mort de Rémi Fraisse, survenue à Sivens en octobre 2014, un espace se referme : celui d’un procès qui n’aura jamais lieu. Pour Sima Khatami et Olivier Coulon-Jablonka, fondateurs de l’Ensemble Ici-Même, c’est précisément dans ce vide que peut intervenir le théâtre. « Le théâtre peut prendre la place qui manque, une place démocratique », explique Olivier. Coulon-Jablonka Non pas pour rejouer un procès absent, mais pour examiner la mécanique du non-lieu, comprendre « pourquoi tant d’affaires impliquant policiers ou gendarmes s’y terminent ».

Leur point de départ n’était pourtant pas Sivens. En 2020, le duo enquête sur les violences policières lors du mouvement des Gilets jaunes. Très vite, ils constatent que la temporalité judiciaire est incompatible avec la création d’un spectacle. Jusqu’à ce que la décision définitive tombe dans l’affaire Fraisse : plus aucun recours possible, un dossier d’instruction clos, dense, monumental — près de 10 000 pages — qui offre un matériau documentaire unique.

Sima Khatami raconte son choc en découvrant « qu’on enquête presque davantage sur la victime que sur les responsabilités ». Ce basculement, cette sensation de marcher sur des œufs, devient le moteur d’une plongée artistique dans un système où se superposent enjeux juridiques, politiques et médiatiques.

« Au-delà du cas Rémi Fraisse, on raconte un fonctionnement », explique Olivier. Celui d’une justice qui implique des institutions travaillant main dans la main — police, gendarmerie, procureurs — et qui rend particulièrement difficile l’établissement d’une vérité judiciaire. La condamnation de la France devant la Cour européenne des droits de l’homme constitue un tournant, mais ne suffit pas à dissiper ce que les artistes décrivent comme une aporie : le point où droit et justice cessent de se rencontrer.

Au plus près des faits

Pour Non-lieu, le duo a fait un choix radical : ne s’appuyer que sur le dossier d’instruction, sans interviews complémentaires. Témoignages, interrogatoires, réquisitoire du procureur, réponses des avocats de la partie civile : tout est tiré des archives. « On a enlevé tout ce qui fabriquait du doute ou du spectaculaire », insiste Sima. Leur objectif : rester au plus près des faits, dépouillés, sans interpréter ni orienter.

La forme, elle, oscille entre théâtre et cinéma, dans une tension constante entre ce qui est montré et ce qui échappe. Les images d’archives, les extraits de presse, mais aussi les vidéos de gendarmerie — dont certaines jamais rendues publiques — deviennent autant de pièces à conviction. Les artistes les traitent parfois « en creux », comme ce film sous-exposé du gendarme-cameraman que même les parents de Rémi n’ont jamais pu voir : « On n’a que la transcription et une capture d’écran. Ça ressemblait à un film de Guy Debord : noir sur noir », raconte Sima.

Le spectacle adopte la forme d’une enquête sur l’enquête. La première partie reconstitue minutieusement les faits, tandis que la seconde met en tension le réquisitoire du procureur et les contre-arguments des avocats. Le spectateur se retrouve dans la position inédite d’un juge d’instruction : naviguer d’un récit à l’autre, sans pouvoir s’identifier à un protagoniste, balloté entre contradictions, zones d’ombre et points aveugles.

Cette mise à distance permet de faire du théâtre un espace d’analyse plutôt que d’indignation. « Ce n’est pas un théâtre militant », insiste Olivier. Plutôt un lieu où l’on dispose les récits, où la dramaturgie devient un outil pour permettre au public de se frayer un chemin dans une matière brûlante : celle des archives judiciaires, des voix divergentes, des vérités multiples.

SUZANNE CANESSA

Non-lieu
28 et 29 novembre
Théâtre Joliette, Marseille

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Alceste à l’épreuve du temps

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Georges Lavaudant signe au Jeu de Paume (Aix) un Misanthrope hanté et mélancolique

L’Alceste d’Éric Elmosnino étonne. Il n’est ni statue morale, ni caricature grinçante : un homme à vif, mélancolique, qui voudrait encore croire à une certaine pureté du monde, autant qu’à la sienne. Sa colère n’est jamais tonitruante : plutôt rugueuse, sanglotante, presque lasse. Et c’est cette fatigue-là qui le rend véritablement humain. Georges Lavaudant met en scène les âges comme des lignes de force. Entre la maturité d’Alceste et d’Arsinoé – Astrid Bas, superbe d’austère fragilité – et l’énergie plus vive de Célimène, la tension n’est pas seulement sociale : elle est temporelle. Mélodie Richard ne joue pas les séductrices frivoles : elle est une Célimène lucide, affable, mais presque revenue de tout. Elle cisèle, observe, brosse les portraits des absents au vitriol, à la manière d’une moraliste.

De l’art de l’équilibre

La couleur vient de cette fausse coquette, romantique avant l’heure : de ses pas légers, de la garde-robe éclatante que révèle un pan de décor pivotant comme un secret. Les tissus chamarrés deviennent une extension de son esprit, de sa liberté. Alceste voudrait la retenir au bord du monde ; elle refuse d’être figée.

La troupe suit ce bal des nuances avec une belle précision. Seul un détail, presque anecdotique, trouble légèrement le tableau : le duo Éliante-Philinte. Anysia Mabe, superbe, mesurée mais généreuse, forme un couple scénique improbable avec François Marthouret, charmant mais assez âgé pour être son grand-père. L’écart, pure coïncidence sans doute, contredit la fine dialectique entre générations que le spectacle tisse ailleurs. Rien qui entame toutefois la cohérence d’ensemble, tant les interprètes défendent avec justesse la ligne claire du metteur en scène, et s’emparent de la langue avec une facilité et une simplicité déroutantes.

C’est peut-être là la belle réussite du spectacle : faire sentir combien Le Misanthrope parle encore de nos désirs contradictoires : vérité et masque, élan et sagesse. Une élégance rare.

SUZANNE CANESSA

Le spectacle est joué jusqu’au 29 novembre au Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence

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Leviathan : la justice à la barre

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Vu par Zébuline lors de sa création à Avignon en 2024, le Leviathan de Lorraine de Sagazan interroge la justice punitive et l’institution judiciaire. Il est donné à La Criée du 28 au 30 novembre

Fruit d’un long travail documentaire mené par Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix, tout, dans le dispositif scénique de Leviathan, renvoie à l’univers du spectacle. Le plateau est couvert de terre et surplombé d’un chapiteau comme dans un cirque. Le visage des comédiens apparaît figé par des masques, ou défiguré par des collants en nylon, à une exception près : un personnage non identifié, sorte de narrateur qui semble se situer hors fiction.

Les scènes de procès en comparution immédiate se succèdent, mettant en évidence les contrôles policiers arbitraires, la violence qui s’exerce sur les corps, les peines disproportionnées. Le personnage non-masqué apporte quant à lui des éléments d’analyse d’ordre philosophico-politique ou structurels.

Les prévenus deviennent les victimes d’un système qui les dépasse et les opprime, comme le suggère la mise en mouvements du chapiteau qui reproduit ceux d’une digestion. Lorraine de Sagazan a recours à une accumulation de procédés scéniques impressionnants, pour signifier l’importance d’un dépassement de la justice punitive.

CHLOÉ MACAIRE

Léviathan
Du 28 au 30 novembre
La Criée, Théâtre national de Marseille

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Une Vasarely derrière Vasarely

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Claire Vasarely, Étude pour la tapisserie « Soeurs », 1951, huile sur carton, 49 x 39 cm © Fondation Vasarely

Avec Une vie dans la couleur, le centre d’art aixois offre une visibilité bienvenue à Claire Vasarely, grande artiste, qui a longtemps vécu dans l’ombre de son époux, Victor

Depuis déjà quelques années, le monde de l’art accorde une place aux artistes féminines, ce n’est que justice. Claire Vasarely illustre assez bien ces trajectoires trop souvent ignorées, malmenées. La Fondation Vasarely à Aix-en-Provence présente enfin, jusqu’au 15 février, le travail remarquable de cette artiste hongroise, qui, entre les années 1930 et 50, fut tour à tour, graphiste-publicitaire, dessinatrice de mode et de tissus, peintre, créatrice de tapisseries d’Aubusson. Mais son mariage avec Vasarely marquera un tournant dans sa vie.

Un de ses tableaux la montre d’ailleurs totalement écrasée par le visage de son mari. Pourtant, Claire (elle signa des œuvres de son seul prénom), démontre qu’elle a su depuis sa formation à Budapest, révéler des talents graphiques indéniables, influencés par le Bauhaus. Ses œuvres, le plus souvent réalisées à la gouache sur papier disent beaucoup de son esthétique formelle. Son génie de coloriste est manifeste. Elle est aussi une dessinatrice à l’encre de Chine, croquant des scènes foisonnantes de rues, de cafés. Elle peint aussi des portraits de Victor et un autoportrait au regard de biais, plein d’inquiétude.

Revanche

Avec les années 1950, elle se tourne vers le dessin pour le motif sur textile : études très colorées de fleurs délicates. Jardins inventés en carrés multiples. Le travail pour la tapisserie (à Aubusson), qui connait à l’époque un renouveau incroyable en France, lui donne l’occasion d’exprimer pleinement, à la fois une créativité des sujets, souvent emprunts aux contes médiévaux et celle dévolue aux formes, et aux couleurs chatoyantes sur de grands formats.

L’exposition s’achève sur le court dialogue artistique entre Victor et Claire, imaginant ensemble des « filles-fleurs ». Cependant après les années 1950, Claire s’occupe de la promotion de l’œuvre de son mari Victor et s’éloigne de la scène artistique. Elle meurt en 1990. L’exposition lui donne donc sa revanche.

MARIE DU CREST

Claire Vasarely, une vie en couleur
Jusqu’au 15 février

Fondation Vasarely, Aix-en-Provence

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Juan Carmona fête son anniversaire à l’Opéra

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Pour fêter ses 40 ans de flamenco, le guitariste et compositeur Juan Carmona investit ce 29 novembre l’Opéra de Marseille pour une soirée en deux temps. Le musicien, né à Lyon en 1963 dans une famille de gitans ayant fui le franquisme, a commencé la guitare à 10 ans, a donné son premier récital à Marseille à seulement quinze ans, puis s’est envolé pour l’Andalousie, où il s’est formé auprès des plus grands maîtres du flamenco. Sa curiosité et ses pérégrinations musicales et géographiques l’ont ensuite amené aussi bien vers le jazzman Pat Metheny, que la famille Chemirani, les musiciens gnawa, l’Ouzbékistan à l’Inde.

À l’Opéra, la première partie de son concert va donner à entendre une relecture de ses titres les plus emblématiques. Le guitariste sera accompagné de ses fidèles musiciens : la chanteuse et le chanteur Noemi Humanes et El Piculabe, le flûtiste Domingo Patricio, le bassiste Sergio Di Finizio, le percussionniste Isidro Suarez.

En seconde partie, sous la baguette de Miguel Pérez Iñesta, ce sera la Sinfonia flamenca, œuvre composée par Juan Carmona en 2006 : entre musique écrite et improvisation, la triade flamenco, guitare, chant et percussions va venir se frotter à l’Orchestre philharmonique de Marseille. Au programme : esprit manouche, envolées rythmiques, vélocité instrumentale, et crescendo hispanisants.

MARC VOIRY

Juan Carmona, 40 ans de flamenco

29 novembre

Opéra de Marseille

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Dessiner la violence de la chasse aux sorcières

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Dans le tome 2 de sa bande dessinée Ils Brûlent, Aniss El Hamouri poursuit l’histoire de Georg, Ongle, et Pluie, qui continuent de se débattre pour échapper au statut de sorcières

Aniss El Hamouri a un talent rare pour dessiner la violence. Jeune dessinateur et illustrateur franco-marocain installé en Belgique, il a bouleversé le monde de la bande dessinée avec Comme un frisson (Éditons 6 Pieds sous terre, 2023, paru initialement chez Vide Cocagne en 2017) qui contait la révolte, les doutes et les fragilités d’un trio de jeunes marginaux qui tente d’acquérir son autonomie. Il s’est ensuite lancé dans cette saga existentialiste intitulée Ils Brûlent, avec le tome 1 – Cendre et Rivière. Tout en bichromie froide, avec son trait brutal doublé d’une densité narrative épatante, cette œuvre teintée de dark fantasy est difficile à définir tant elle est unique.

Dans un monde médiéval hostile, Georg aide Ongle et Pluie, deux jeunes filles accusées de sorcellerie, à échapper à un impitoyable inquisiteur, qui les a brutalisées jusqu’à l’insoutenable et a cisaillé leur corps. Accompagné·es d’une rage incandescente tantôt contenue tantôt explosive, iels traversent des villages et des forêts avec perte et fracas. Dans ce deuxième volume, Ongle et Pluie sont séparées. L’une, livrée à elle-même dans la forêt, perd doucement pied avec le réel et le monde des humains. L’autre, prisonnière du Mage qu’on nomme Caphyre, s’attend à être tuée.

Emporté·es dans la psyché et les émotions des personnages qui luttent entre la vie et la mort, nous voilà stupéfait·es de ressentir corporellement, à la lecture, leur fureur de vivre et de survivre. L’auteur nous perd dans l’histoire (sciemment, on l’espère), tant elle est éclatée. La relation entre les trois protagonistes tient à un fil.

Les conséquences de la violence

Où fuir quand la violence a forcé l’entrée de notre corps ? Peut-on rendre coup pour coup ? Peut-on demeurer en colère toute une vie ? Comment se relier aux autres après avoir subi le pire ? Voici quelques questions brûlantes soulevées par ce récit mystique et poétique sur le traumatisme, la difficulté de guérir, l’amitié et l’identité… Une identité disloquée par la violence. Les corps ne sont plus ceux de jeunes filles, mais des corps-sutures, des corps-cri, des corps-feu.

Une identité fracassée par les mutilations qui dépasse la binarité de genre, tant elle se transforme pour devenir floue, androgyne et errante. Entre rêve et réalité, Georg, Ongle et Pluie poursuivent leur route sans véritable destination, en s’attachant à qui iels peuvent au gré de leurs rencontres, tentant de recréer une communauté et des amitiés qui sauvent. Iels élargissent les potentialités de lien en communiquant avec les non-humains, incarnés dans le personnage de Gris, esprit de la forêt qui prend vie sous la forme d’une roche, d’un arbre ou d’une louve.

Voici un vrai tome 2 qui ne donne pas de réponse mais propose plutôt une transition courageuse entre un premier volume introductif et une résolution possible dans le dernier volume à venir. Les personnages vont-ils s’en sortir en faisant usage de la violence… ou en cultivant l’amour ?

ELODIE MOLLÉ

Ils Brûlent, Tome 2 – Prison et ciel, de Aniss El Hamouri
Éditons 6 Pieds sous terre - 23,50 €