mardi 13 octobre 2026
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Histoires de cordes 

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Le Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron joue du paradoxe en baptisant « Nuit du piano » une soirée où brille un quatuor, pas n’importe lequel, sans doute l’un des meilleurs au monde, le Quatuor Modigliani. Deux pianistes sont tour à tour à l’honneur, Rémi Geniet et Jean-Frédéric Neuburger. La soirée conçue en deux temps s’attachait d’abord aux Valses nobles et sentimentales de Ravel, sous les doigts de Rémi Geniet dont les attaques franches et la nervosité du style se glissent avec aisance dans la partition dont le titre est un hommage aux deux volumes de valses de Schubert. Si le terme de « valse » a désorienté le public à la création tant les dissonances et les accents de ces pièces leur donnaient une apparence « aventureuse ». Pourtant, en exergue de la partition pour piano on peut lire la citation d’Henri de Régnier « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile »… Entre le côté percussif de certaines phrases et les nuances qui se coulent dans le velouté du Fazioli, le pianiste a une manière bien à lui d’habiter le silence tandis que les dernières notes appréhendent l’infime et se perdent dans la cymbalisation des cigales. Rejoint par le Quatuor Modigliani, Rémi Geniet s’attachait à une pièce historique du répertoire français, le Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck. Les accents passionnés de l’œuvre étaient rendus par un tempo sans faille. Le ton dramatique de la première partie, Molto moderato quasi lento, prenait un tour romantique soutenu par la virtuosité des cordes, violon aérien d’Amaury Coeytaux, celui subtilement incarné de Loïc Rio, alto profond de Laurent Marfaing, violoncelle inspiré de François Kieffer. La sublime aria du deuxième mouvement, Lento, con molto sentimento, est d’une intensité prenante, tissés dans ses harmonies complexes. Enfin, le troisième mouvement, Allegro non troppo, ma non fuoco, offre des unissons de rêve, mâtinant son lyrisme d’un sentiment d’urgence où s’emporte l’âme. 

Complicité de longue date

Après l’entracte, c’est le Quatuor Modigliani qui débutait, écho à la première partie en reprenant une œuvre de Ravel, le Quatuor à cordes en fa majeur. On est subjugués par l’art infini des nuances, la virtuosité inventive des pizzicati, la fougue du scherzo, la musicalité du premier violon, le Stradivarius « Prince Léopold » de 1715, la poésie fiévreuse des phrasés qui équilibre les couleurs et réenchantent le monde. Comme en clin d’œil, puisque le quatuor de Ravel est dédié à Gabriel Fauré qui était au moment de son écriture professeur de composition de l’auteur du Boléro, les quatre instrumentistes retrouvaient le pianiste Jean-Frédéric Neuburger, complice depuis plus de vingt ans pour une interprétation magistrale du Quintette pour piano et cordes n° 2 en ut mineur opus 115 de Fauré. La beauté d’une journée d’été se voit condensée dans cette pièce qui fut utilisée au cinéma dans le film de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. Fluidité, frémissements, paysages rêvés, été impressionniste où les strates de lumière vibrent avec une éloquente élégance… L’osmose entre les musiciens fait le reste. 

En bis, le Scherzo du Quintette pour piano en la majeur de Dvořák apportait le tourbillon de sa danse. Un rêve éveillé !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 29 juillet, Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

Quichotte : un joyeux bazar et une réflexion profonde 

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Quichotte © XDR

Artiste invité pour plusieurs années de « permanence artistique » par le Festival, Gwenaêl Morin a pour ambition de Démonter les remparts pour finir le pont ! C’est à dire, entre autres,  de s’attaquer au répertoire pour tisser des liens avec le présent. Quoi de mieux, la langue invitée étant cette année l’espagnol après l’anglais l’an passé, que de s’attaquer au premier roman picaresque ?

Don Quichotte de la Manche est un hidalgo qui, influencé par les romans de chevalerie dont il s’est nourri, rêve de « pratiquer ce qu’il a lu dans les livres » pour changer le monde et trouver sa Dulcinée. Le roman est dense, le metteur en scène Gwenaël Morin décide donc d’y entrer « par effraction », non en lui restant fidèle, mais en tentant d’en extraire l’idéalisme et la philosophie du personnage éponyme. 

De l’imagination 

Avec Quichotte, Gwenaël Morin revient au théâtre dans ce qu’il a de plus artisanal : Don Quichotte est affublé d’un bouclier et d’un casque en carton, la lance est composée de morceaux de bois maintenus par du gros scotch. Peu de décor, une toile blanche tendue entre les arbres, un synthétiseur reposant sur une souche. Les personnages s’affrontent derrière les arbres du jardin, le public joue les moulins à vents en levant les bras. Il faut s’imaginer, comme dans l’enfance ou le rêve, les réalités que traduisent les mots de Don Quichotte. D’ailleurs, c’est à travers ses yeux que le spectacle se vit, comme dans un univers parallèle. Les acteurs donnent le ton. Jeanne Balibar qui incarne un Don Quichotte émouvant et halluciné, Thierry Dupont, Sancho Panza protecteur et aimant, et Marie-Noëlle, narratrice ironique, forment un trio décalé mais harmonieux. Ils sont accompagnés par Léo Martin qui les assiste, muni du texte.

Et de la réflexion

Pour que le public comprenne la manière dont se fabrique un spectacle, Gwenaël Morin est convaincu qu’il doit l’élaborer avec lui. Voilà que la première partie de Quichotte a des allures de répétition : il s’ouvre sur la lecture de l’introduction du roman de Cervantès par Marie-Noëlle. Elle finit par abandonner ses textes et ponctue la pièce de remarques et de reformulations sur l’œuvre, autant de parenthèses métatextuelles nécessaires à la clarté de l’intrigue. 

Une entreprise au long cours, qui s’enrichira jusqu’au terme du Festival -la première représentation manquait parfois de dynamisme : mettre la vision fantasmée du monde de Don Quichotte à l’épreuve du plateau théâtral et voir ce qui advient, c’est ce que propose Gwenaël Morin. Moqué par tous, Don Quichotte préfère se réfugier dans les promesses d’héroïsme des romans et s’y brûle les ailes. 

Une séquence symbolique où les livres de sa bibliothèque sont jetés un à un par tous les personnages en fond de scène interpelle : le danger se trouve-t-il dans les livres ou dans l’idéologie qu’on croit en tirer ? Que peut encore la littérature face à la violence du monde ? 

CONSTANCE STREBELLE

Quichotte
Jusqu’au 20 juillet, 22h, Jardin de la rue de Mons
Maison Jean Vilar, Avignon

AVIGNON OFF : Rêver peut-être

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Rêveries © Yann Gaillot

Juliet O’Brien a fouillé dans ses journaux intimes, et dans les Rêveries perdues de ses personnages. Ils sont quatre sur scène, flanqués de quatre porte-manteaux couverts de vêtements et d’accessoires, partenaires vivants pour traverser les époques, scruter les cœurs, plonger dans les pensées de personnages très attachants dans leurs excès, leurs heurts et malheurs. La vie ne fait de cadeau à personne, reste seulement à l’affronter comme on peut, sans pleurnicheries ni optimisme béat. Un petit air de musique, un pantalon dont on lâche l’ourlet, un képi ou un calot, un tablier, suffisent à situer l’époque, à camper un personnage dont s’empare chaque comédien avec une agilité qui favorise notre sourire, capte notre attention.

Chacune et chacun feint d’oublier de rêver, se réfugie dans un travail acharné, tente à son petit niveau, de grimper l’échelle sociale, se marie comme on signe un contrat illusoire, en fermant les yeux. 

Rêveries ce sont des coups de chapeau lancés à chaque personnage, homme ou femme, jeunes ou vieux, fiers de leur vie, celle dont ils n’ont jamais rêvée mais qu’ils ont traversée, lèvres gourmandes, larmes contenues, cœur gonflé. Les comédiens insufflent une humanité revigorante à des dialogues légers en apparence, à des non-dits beaucoup plus lourds. Ils virevoltent leurs sentiments, dansent sur leurs espoirs, se divertissent de leurs souvenirs. Ils traversent la vie comme on esquisse un pas de danse. La mise en scène fluide de l’autrice savoure toutes les circonvolutions du texte.

Rêveries met du baume sur nos petites tristesses. Ces gens-là peuvent se vanter d’avoir vécu de tout leur corps et de tout leur crâne. Sans artifice, sans techniques anesthésiantes. Eux, c’est sûr, n’ont jamais eu besoin d’Intelligence Artificielle.

JEAN-LOUIS  CHÂLES

Rêveries 

Jusqu’au 21 juillet à 19h45, relâche le lundi 
Théâtre Présence Pasteur, Avignon

Samson ressuscité à Aix

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Samson_Festival d'Aix-en-Provence 2024_© Monika Rittershaus_1

Le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Claus Guth se sont emparés de Samson, opéra perdu de Jean-Philippe Rameau, et le public de la première, au Théâtre de l’Archevêché, ne s’y est pas trompé en réservant à cette production hors du commun un accueil triomphal. 

Rappelons les faits. Voltaire et Rameau envisagent de collaborer à une rénovation du genre lyrique. Ce sera Samson, le héros biblique. Las ! La censure s’en mêle, Voltaire traîne une réputation d’impiété. Le projet capote par deux fois. Rameau gardera les meilleurs morceaux de la partition pour les recycler dans des ouvrages ultérieurs… 

Il ne s’agit pas de ressusciter une œuvre perdue, ni de recomposer une chimère musicale. L’intérêt du travail de Raphaël Pichon, le chef et Claus Guth, le metteur en scène, s’attache davantage à en restituer l’esprit que la lettre. Ce qui est donné à voir et à entendre est un spectacle total aux images d’une beauté saisissante, d’une profondeur dont les échos bibliques viennent percuter une actualité brûlante. 

La scénographie d’Étienne Pluss installe le drame dans les ruines d’une demeure que l’on devine cossue. Plafonds effondrés, murs éventrés, sol jonché de gravats… livrées aux promoteurs qui viennent établir un état des lieux. C’est le présent d’un drame qu’une mère (l’actrice Andréa Ferréol) vient évoquer. Comment être la mère d’un terroriste ? Samson, le massacreur des Philistins, est un kamikaze fou de Dieu. « Quel est son nom, je ne peux prononcer son nom ! », hurle-t-elle. 

Siècles en résonance

Le formidable pari est réussi au-delà de toute attente. La conjonction entre la musique et le drame se fait sans solution de continuité. L’esprit des créateurs de notre siècle fait naître une œuvre venue d’un autre siècle, plus dense plus ramassée, plus intensément dramatique, plus travaillée de préoccupations qui sont les nôtres. Ce Rameau nous est d’une proximité étonnante. D’une vérité que Claus Guth veille toujours à ce qu’elle ne colle pas littéralement à l’actualité. Samson, c’est la force fanatique au service de la mort… Comment ne pas  songer aujourd’hui au 7 octobre et à Gaza ? 

La figure herculéenne de Samson est incarnée par l’imposant baryton Jarrett Ott. Entre la vocation prophétique du libérateur et ses appétits sexuels, il est déchiré entre la figure fragile de Mitta, excellente et touchante Léa Desandre et la force de Dalila, troublante Jacquelyn Stucker. Il nous offre une figure dont toutes les ambiguïtés dramatiques  (est-il un monstre sanguinaire, une voix divine ?) s’incarnent en ambiguïté vocale, qui joue entre un vérisme âpre et un arioso proprement baroque. Tout contribue à en faire un personnage trouble, aux élans mortifères, une figure de la Passion christique, tombant avec lenteur du ciel vers le gouffre , accompagné par Julie Roset, ange annonciateur aux accents séraphiques, et Nahuel di Pierro basse brillante et ductile, figure maléfique du Philistin Achisch. 

Raphaël Pichon remet le chœur, formidable ensemble Pygmalion, au centre de la tragédie, peuple hébreu de blanc vêtu, Philistins jouisseurs en noir. Un cliché ? le vrai protagoniste c’est la musique de Rameau. Qu’on la reconnaisse dans tel ou tel numéro ou qu’on la redécouvre, elle est le ciment du spectacle. Raphaël Pichon en livre une lecture qui ose les collisions brutales. Elégies de la déploration de Dalila et déchaînements électroacoustiques sont liés par une profonde acuité du propos. Ici, l’intelligence sert d’un bout à l’autre un spectacle riche d’intentions, d’une beauté plastique à couper le souffle et d’une inspiration musicale sans égale. Un grand moment de ce Festival 2024. 

PATRICK DI MARIA

Samson
Les 6,9,12, 15 et 18 juillet
Cour de l’Archevêché, Aix-en-Provence

Le temps et le sel

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Sous les racines, un chœur de femmes dans un bain de sel

Il y a des propositions que l’on aimerait par dessus tout aimer, en ce contexte politique où près d’un tiers des français voulaient être gouvernés par un parti prônant la préférence nationale, la discrimination active des binationaux et refusant l’égalité salariale homme-femme. Mais Tamara Cubas, intimidée sans doute par l’importance de son propos, la force de ces femmes qui portent leur combat sur scène, a produit un spectacle de moins d’une heure trente qui semble long au bout de 20 minutes. L’artiste, qui a l’habitude aussi de créer des installations et des œuvres plastiques qui ne s’inscrivent pas dans la problématique d’un temps diégétique, narratif ou dramatique, a créé un spectacle dont on devine dès le départ le déroulement, et qui nous apprend très peu sur l’histoire et les conditions de vie de ces femmes, avec lesquelles on ne parvient pas, faute de savoir qui elles sont, à entrer en empathie.

Racontez-nous… 

On apprend, par la feuille de salle, et quelques allusions éparses que Noelia Coñuenao, Karen Daneida, Dani Mara, Ocheipeter Marie, Hadeer Moustafa, Sekar Tri Kusuma et Alejandra Wolff sont des femmes qui toutes parlent des langues d’exils, minoritaires ou natives. mapuche, edo, malais, arabe, didxaza, borum. Mais ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce ne sont pas leurs histoires, mais un chœur de femmes antique chantant, psalmodiant, se déplaçant, se revêtant de blanc, de voiles. Sur le mur du lointain après un long temps passé sans mots compréhensibles, quelques-uns, traduits, poétiques, viennent s’écrire, allusions à la femme de Loth changée en sel parce qu’elle s’est retournée pour regarder la ville qu’elle quittait. 

Le sel, sur la scène, cache d’autres voiles encore qu’elles déterrent pour s’en revêtir, et par moments les chants sont beaux, les gestes, les visages éclatants comme des combats. Dont on aimerait, vraiment, savoir davantage, car rien n’est plus urgent sans doute aujourd’hui que de produire des récits d’exils et de témoignages des ethnocides, en particulier par les femmes qui sont, généralement, les voix porteuses des victimes. 

AGNÈS FRESCHEL

Sea of Silence a été créé au Théâtre Benoit XII du 4 au 9 juillet

Courts de cœur

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FÁR © Salaud Morisset

FÁR

Venu du grand nord, d’Islande, FÁR de Gunnur Martinsdóttir Schlüter nous fait assister à un drame. Un vol d’oiseaux dans le ciel. Visage d’une femme, Anna, derrière une vitre. Elle participe à une réunion d’affaires dans un café. Cadres serrés, couleurs bleues froides. On parle de gains, de l’installation d’un jacuzzi. Soudain, un choc contre la vitre. Une mouette git, à terre, blessée. Sous les yeux stupéfaits de ses collègues, Anna veut achever l’oiseau mais se fait agresser par des enfants « on n’a pas le droit de tuer » s’insurgent-ils. « La frontière est mince entre la souffrance et la mort »  leur répond-elle. Derrière la vitre, les gens du café observent… Un film, court, efficace, âpre, superbement cadré. FÁR veut dire intrusion ; l’intrusion de l’inattendu dans un monde organisé, de la souffrance et de la mort dans un lieu où ce qui compte est l’argent gagné et l’efficacité économique. Une réussite.

I Once Was Lost

Inspiré par une histoire vraie, I Once Was Lost, entre documentaire, journal intime et fiction, nous raconte une anecdote arrivée à un père, celui de la réalisatrice franco-américaine Emma Limon. Un soir, il dépose en voiture sa fille, lycéenne, chez son premier petit ami. C’est elle qui l’a guidé dans les rues de la ville. Mais au retour, il ne retrouve plus son chemin. Cette anecdote qui lui est arrivé en 2008, il la lui raconte bien plus tard, en 2021. Emma Limon en fait un film. Une déambulation nocturne, très bien filmée, dans la banlieue de Boston. Pas grand monde à qui demander son chemin. John entre dans un tout petit magasin de donuts. Il achète un beignet, essayant d’obtenir des informations. Aucune des trois employées ne parvient vraiment à l’aider mais l’une d’entre elles lui offre plusieurs donuts qu’il dévore dès qu’il retrouve enfin sa route : « je ne me suis senti plus chez moi dans l’univers. » Perdre ses repères  n’est pas toujours une mauvaise chose et ce père qui avait peut être l’impression de perdre-là sa fille devenue femme, a peut-être ici, trouvé un nouveau chemin.

Amarres (C)CHAZ Productions

Amarres

Un autre film inspiré par le réel, celui de Valentine Caille, Amarres. À partir de son histoire personnelle, la réalisatrice écrit une fiction, mise en scène avec soin et superbement interprétée par Alice de Lencquesaing et Jonathan Genet. Livia vient passer quelques jours sur le rucher familial. Elle y retrouve son frère, Louis, qui a fait des séjours en hôpital psychiatrique et qui est psychologiquement très perturbé. Il travaille sur le rucher – les scènes sur le travail des apiculteurs sont très bien documentées… La folie de Louis qui se manifeste dès qu’il est en contact avec les autres est en écho avec la folie technologique qui conduit à la destruction des abeilles. La relation entre le frère et la sœur, entre haine et amour inconditionnel, donne lieu à des scènes intenses, que la musique de Claus Gaspar souligne habilement. Un film riche en émotions.

ANNIE GAVA

Le festival Tous Courts, organisé par l’association Rencontres cinématographiques d’Aix-en-Provence s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre

festivaltouscourts.com

Une journée en courts

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La master class

Caroline San Martin, maîtresse de conférences en écriture et pratiques cinématographiques à la Sorbonne,est venue « penser l’écriture du personnage en scenario », une leçon de cinéma qui a rassemble bon nombre d’étudiants. Et ce fut passionnant. Partant d’un texte de Gilles Deleuze, Francis Bacon : Logique de la sensation, celle qui est aussi intervenante à la Femis a proposé de transposer au cinéma ces réflexions sur la peinture. Comment déconstruire des partis-pris, interroger les présupposés, imaginer des possibilités et en faire le tri, ancrer son  personnage dans des situations pour qu’il puisse faire des choix. S’appuyant sur des extraits de courts et longs métrages, Caroline San Martin a aussi dialogué avec ceux qui assistaient à cette master class qui a duré deux heures. On l’aurait bien écoutée deus heures de plus !

Les cartes blanches

Bruno Quiblier, directeur de l’association lausannoise Base-Court est venu présenter six films suisses dont trois d’animation, très différents, dont un, engagé et drôle, « dédié aux animaux victimes d’homophobie » ! Dans la nature de Marcel Barelli. Dans la nature, un couple c’est un mâle et une femelle. Enfin, pas toujours! Un couple c’est aussi une femelle et une femelle. Ou un mâle et un mâle. Vous l’ignoriez, peut-être, mais l’homosexualité n’est pas qu’une histoire d’humain. Original et très graphique, celui de Jonathan Laskar, The Record, où un antiquaire qui s’est vu offrir par un voyageur un disque magique, « lisant dans votre esprit et jouant ce que vous avez en mémoire », s’enferme dans sa boutique avec tous ses souvenirs qui refont surface. Et dans le film de Basile Vuillemin, Les Silencieux, ce ne sont pas des souvenirs que remontent les pêcheurs d’un petit chalutier qui, après des pêches maigres, se sont aventurés dans des zones protégées. Un film superbement mis en scène qui nous fait passer vingt minutes en compagnie de ces marins, confrontés à un rude dilemme.

Les Silencieux © Blue Hour Films

Une autre carte blanche a été proposée au Festival Vues du Québec, étonnement situé à Florac en Lozère, principale manifestation française entièrement consacrée au cinéma québécois, qu’est venu nous présenter son fondateur, Guillaume Sapin. Il nous a proposé sept courts très variés et de très bonne facture. Oasis, le premier documentaire de Justine Martin suit la relation de Raphaël et Rémi, des jumeaux, au moment charnière de l’adolescence. Raphael, atteint d’un handicap, reste prisonnier de l’enfance, Rémi grandit… Un film très touchant. Aucéane Roux, est venue parler de son film d’études cinématographiques à l’École des médias de l’UQAM, Vent du Sud, tourné à Val Gagné, dans l’Ontario, le village que ses grands parents ont quitté comme beaucoup d’autres, laissant des terres en friche. Terres rachetées par des mennonites qui ont fait revivre le village. Un film qui « raconte surtout l’histoire de deux communautés qui se rencontrent à travers un village. C’est l’agriculture qui est leur point commun». Passionnant.

The Record © Kurzfilm Agentur Hamburg

Découvert aussi, le festival de l’écrevisse de Pont-Breaux, en Louisiane, grâce au regard acéré de Guillaume Fournier, Samuel Matteau et Yannick Nolin. Acadania, un court sans paroles mais dont les images parlent, reflet d’une Amérique fatiguée et comme défaillante ; visages fatigués, machines rouillées, parade grotesque. On pourrait aussi évoquer le film d’Annie St-Pierre, Les grandes claques, une fiction qui nous fait partager un réveillon en 1983 : des enfants qui attendent un Père Noël en retard, un père qui attend son passage pour pouvoir emmener ses enfants, angoissé à l’idée d’entrer dans la maison de son ex-belle famille. Un film doux amer qui nous fait partager les tensions et les réactions de chacun. Carte blanche particulièrement réussie !

ANNIE GAVA

Le Festival Tous Courts s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre à Aix-en-Provence.

festivaltouscourts.com

« Viva Varda ! », la femme et la cinéaste

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Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.

Amour et bienveillance

Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!

ANNIE GAVA

Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.

https://www.cinemed.tm.fr/

Le Rendez-vous de Charlie

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ERIK TRUFFAZ

Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis. 

Des valeurs sûres

Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!! 

MARYVONNE COLOMBANI

Les 3 & 4 novembre, Salle Obino, Vitrolles

Les Rendez-vous de Charlie 

04 42 79 63 60 charlie-jazz.com

Il était une femme !

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Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes. 

Le mystère d’un nom

Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales. 

Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes). 

Un spectacle enquête

Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence

Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !

Le festival de Salon-de-Provence fait tinter les orgues aixoises

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© X-D.R.

Inaugurées en grande pompe en 2015, les grandes orgues de l’auditorium Campra disposant de quelques 2000 tuyaux ont cependant vite cessé de fonctionner pour cause de panne. À peine restaurées, elles ne pouvaient rêver mieux qu’Olivier Latry et Shin Young Lee pour célébrer leur résurrection. Il faut dire que l’organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et la concertiste sud-coréenne ont la virtuosité nécessaire pour s’attaquer à des œuvres sollicitant l’instrument sous toutes ses coutures. La 5ème Symphonie de Charles-Marie Widor et son Allegro Vivace n’ont aucun secret pour Olivier Latry : ses variations requièrent une dextérité et une technicité sans faille, mais également une succession de jeux, d’accouplements et de changements continus de nuances via la pédale d’expression qui rappellent la versatilité de l’instrument, conçu alors pour convoquer la puissance d’un orchestre. Le spectre de Bach et de l’héritage germanique est également convoqué par Shin Young Lee sur l’imposante Introduction et passacaille en ré mineur de Max Reger, qui pousse l’art du contrepoint jusque dans ses retranchements, tout en lui adjoignant des couleurs expressionnistes. De belles prouesses solistes qui se révèlent cependant moins émouvantes que les duos choisis sur le volet. Outre le très beau Concerto brandebourgeois n°2 de Bach transcrit pour quatre mains (et quatre pieds !) par Max Reger, interprété à la perfection par le couple, on (re)découvre avec bonheur, entre autres, le sublime Concerto en ré mineur de Marcello entonné avec générosité et finesse par l’hautboïste François Meyer, ou encore les Trois Mouvements de l’immense Jehan Alain sublimés par la flûte d’Emmanuel Pahud. De quoi se souvenir que l’orgue n’est pas l’instrument solitaire qu’on a souvent voulu dépeindre : la Fantaisie en Fa mineur de Krebs en atteste dès le XVIIIème siècle ! Et l’Hymne de Joseph Jongen, entonné par Olivier Latry et Éric le Sage au piano, rappelle que l’instrument peut, selon les jeux et couleurs, se jumeler y compris avec ses frères (pas si) ennemis.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été le 28 juillet au Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence

« La Bête dans la jungle », en quête d’absolu

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La nouvelle d’Henry James, The Beast in the jungle, paru en 1903, l’histoire d’un homme qui attend un événement extraordinaire et demande à une femme d’attendre avec lui, a toujours bouleversé Patric Chiha, par son rapport au temps, par la tension entre la vie réelle et la vie rêvée. Il décide d’adapter l’histoire de May et de Jon qui, pour lui, a la valeur d’un mythe. On avait vu le talent de ce réalisateur pour filmer les corps qui dansent dans son film précédent, Si c’était de l’amour, le documentaire sur la vie de la troupe de Gisèle Vienne.

Traverser les époques

Dès les premières images de La Bête dans la jungle, des danseurs, des corps se frôlent au rythme du disco. La voix de la physionomiste (Beatrice Dalle), enveloppée dans sa cape noire nous guide dans ce monde étrange. « C’est l’histoire de May et de Jon. May avait rencontré Jon croisé dix ans auparavant dans les Landes, au bal de la Sardinade. Là, il lui avait confié son secret : “depuis que je suis enfant, je sais que j’ai été choisi pour quelque chose d’exceptionnel et cette chose extraordinaire devra m’arriver tôt ou tard. Et toute ma vie va être bouleversée.” » On est en 1979. Au cœur d’une boite de nuit parisienne dont on sortira  peu : pourquoi sortir, c’est ici que tout se passe. Les corps dansent, nimbés de lumière, se touchent, flamboient. Et c’est là que May (Anaïs Demoustier,excellente),tout en couleurs, exubérance et mouvement, retrouve Jon (Tom Mercier) immobile, comme figé et hors du monde. Et ce sera ainsi chaque samedi jusqu’en 2004. Dans ce club on va traverser les époques, les élections de 1981, la mort de Klaus Nomi, l’hécatombe du sida, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre. May s’est mariée avec Pierre (Martin Vischer) mais continue à attendre avec Jon la chose qu’il guette, quelque chose de plus grand qu’eux. Elle aime que sa vie ressemble à un roman. « Il faut résister, il faut danser. »  Dans la boite de nuit, les costumes chatoyants, brillant de mille feux ont fait place à des tenues noires Le club s’est vidé à cause des morts du sida mais les rescapés continuent de danser au rythme de la techno, filmés du balcon où May et Jon poursuivent leur quête d’absolu.

La Bête dans la jungle,histoire d’amour et sorte de documentaire sur une discothèque de 1979 à 2004 confirme le talent  de Patric Chiha à filmer une atmosphère. On l’avait déjà remarqué avec Brothers of the Night ( Berlinale 2016). La Bête dans la jungle est un film envoûtant dont on n’a pas envie de sortir, attendant nous aussi, peut-être qu’une bête sorte de l’écran et bouleverse nos vies… « Vous êtes sortis, quelle drôle d’idée ? C’est ici que tout se passe. »

ANNIE GAVA

La Bête dans la jungle, de Patric Chiha
En salles le 16 août

« Polaris », trouver sa bonne étoile

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Jour2Fête

Dans la brume blanche, une voix, qui parle de solitude et de souffrance. Une silhouette. Le bruit du vent qu’on sent glacial. Une tempête de neige. Et puis des mains qui se réchauffent. Ce sont les mains d’Hayat, une navigatrice, de 1m60, en plein océan Arctique, au milieu des icebergs bleutés. À l’autre bout du monde, dans le Sud de la France, sa sœur, Leila, sur le point de donner naissance à son premier enfant, avec ses craintes et ses doutes, alors que le père a mis les voiles. Toutes deux ont eu un parcours de vie difficile : un père absent, une mère toxicomane, en prison, qui n’a jamais été une mère. Pour elles, les familles d’accueil. « Je ne me rappelle aucun moment de tendresse avec ma mère », confie Hayat. Elle souhaite très fort que sa sœur, grâce à ce bébé qui vient de naitre, puisse changer le destin de cette famille. C’est à travers des conversations téléphoniques qu’Hayat et Leila revisitent leur passé et leur relation. Et c’est en racontant, bribes par bribes, son histoire à Ainara Vera qu’Hayat nous permet de l’approcher. Elle évoque ses difficultés en tant que femme-capitaine, la nécessité d’être dure au départ pour se faire respecter, les agressions qu’elle a subies. « En tant que femme, si vous êtes ne serait-ce qu’un peu attirante, c’est vraiment super difficile. Ça consomme tellement d’énergie. » Le syndicat de marins qu’elle a contacté lui a refusé toute aide.

Voyage intérieur

« On a le droit de décider ce qu’on veut faire de notre corps ! »s’indigne-t-elle. Elle est épuisée de devoir se débrouiller toute seule. « Je ne peux apaiser ma souffrance quand la vie me maltraite. » Comment garder la tête hors de l’eau, nous suggère un plan serré, fixe, long, intense, où elle nous regarde. Peut-être en quittant le bateau, un moment, pour aller voir sa sœur et faire connaissance avec la petite Inaya, celle qui va briser ce cycle infernal pour avoir de nouvelles références. En profiter aussi pour faire le point sur sa propre existence : « Je fais pas ma vie, je m’occupe des autres ! » lance-t-elle à sa sœur cadette. Comment chasser ses démons, vaincre sa peur de ne jamais être aimée ? Comment se reconstituer après cette enfance où on n’a pas reçu cet amour de base ? « Inaya est aimée et c’est le plus important », conclue-t-elle.

Dans Polaris, ce documentaire tourné pendant deux années, Ainara Vera trace le portait de deux femmes qui, chacune à sa manière, tracent leur voie. Elle filme les gestes expérimentés de la navigatrice dont le bateau semble glisser sur la mer et frôler les icebergs, ceux, plus tâtonnants de sa sœur qui apprend pas à pas les gestes d’une mère. « Hayat est une capitaine de navire qui cherche sans relâche sa place dans le monde », commente la cinéaste qui a su trouver la bonne distance pour nous donner à voir et entendre ces deux femmes blessées par la vie, nous faire partager leur voyage intérieur afin de se reconstruire. La musique d’Amine Bouhafa accompagne superbement ce voyage glaciaire travers des paysages à la beauté âpre et austère.

ANNIE GAVA

Polaris, de Ainara Vera

En salles le 21 juin

La Nuit du verre d’eau, la révolte d’une femme

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© Sarmad Louis © Jour2Fête

Le jour se lève sur une vallée de la montagne libanaise. Une demeure bourgeoise, des vacances qui pourraient être ordinaires et paisibles. Mais, quinze ans après l’indépendance du pays, la révolution gronde, non loin de là, à Beyrouth, en cet été 1958. Trois sœurs se retrouvent dans le village familial. Nada (Rubis Ramadan), Eva (Joy Hallak), pour qui les parents cherchent un mari et l’ainée, Layla (Marilyne Naaman), qui subit le quotidien d’un mariage imposé à 17 ans. Elle est très liée à son petit garçon, Charles (Antoine Merheb Harb). Lui, du haut de ses sept ans, observe avec curiosité et inquiétude le monde qui l’entoure. La Vierge de l’église pleure et tous les villageois chrétiens se retrouvent pour prier. Les repas de famille élargie se transforment en pugilat. Les Chiites du village se sentent marginalisés, voire plus et certains s’en vont. On commence à s’armer et la nuit, on fait des rondes. L’arrivée du Docteur René (Pierre Rochefort) accompagné de sa mère, Hélène (Nathalie Baye) va bouleverser le quotidien. Layla sert de guide aux « Français » et à l’occasion d’une visite de la grotte de Saint Antoine, pendant que Charles emmène Hélène voir un ermite, elle se jette dans les bras de René, un homme très discret et taiseux.

Une tension dramatique
« C’est l’histoire d’un amour éternel et banal qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal … », chantent en chœur les femmes de la famille en ligne derrière un piano : une très jolie scène. Une chanson de Dalida qui fait écho au drame que vit Layla et à sa révolte. Peut être une métaphore de ce que traverse le pays. Le titre en arabe de ce premier long métrage du cinéaste libanais, Carlos Chahine, signifie « terre d’illusion ». « Pour moi, 1958 est comme une répétition générale de la guerre de 1975 qui n’est pas finie aujourd’hui…J’avais envie de dire que ce pays est une illusion depuis le début », a précisé le cinéaste, accompagné de toute son équipe, et du compositeur Antoni Tardy dont la musique a particulièrement bien souligné la tension dramatique de cette chronique familiale et historique aux décors soignés.

ANNIE GAVA

La Nuit du verre d’eau, de Carlos Chahine 
En salles le 14 juin

Shakespeare inspire ici, expire là

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LA TEMPESTA texte William Shakespeare traduction, adaptation, mise en scene, scenographie, costumes, son et lumiere Alessandro Serra avec Fabio Barone, Andrea Castellano, Yincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Paolo Madonna, Jared Mcneill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Bruno Stori assistanat lumiere Stefano Bardelli assistanat son Alessandro Saviozzi assistanat costumes Francesca Novati masques Tiziano Fario

À Avignon, le fantôme de William Shakespeare hante les murs depuis l’origine du festival. On ne compte plus les adaptations, relectures et appropriations de l’écrivain anglais tant elles sont constitutives de l’histoire de la manifestation. Cette année, deux pièces majeures du répertoire ont fait l’objet de mises en scène et le moins que l’on puisse dire est qu’elles reposent sur des conceptions antagonistes de l’œuvre shakespearienne. Pourtant La Tempête comme Richard II ont en toile de fond la question du pouvoir, de sa légitimité, de sa manipulation voire de ses dérives, intrinsèque au théâtre du maître élisabéthain. Mais quand, dans la première, l’intervention de la magie et la prédominance de la nature viennent corriger les travers revanchards et faiblesses individualistes d’un gouvernement humain en faisant triompher la sagesse, c’est le réalisme politique le plus cruel, fait d’ambitions personnelles, d’hypocrisie débridée et de traitrises éhontées , qui l’emporte dans la seconde, aux dépens de toute considération éthique. Entre Alessandro Serra et Christophe Rauck, ce sont surtout les choix de mises en scène qui contrastent, malgré une obscurité et commune, et agissent avec plus ou moins de réussite sur la dimension contemporaine de l’auteur phare du grand siècle britannique.

Fausse sobriété

Si le Sarde privilégie le dépouillement scénique et le resserrement textuel comme autant de preuves matérielles de son absorption de l’œuvre, des costumes jusqu’à la traduction italienne, il reste dans un entre-deux d’inventivité ou la fausse sobriété se conjugue à un arrière-goût burlesque suranné. Jusqu’à nous faire nous interroger sur l’attribution à Jared McNeill, seul acteur noir (épatant) de la troupe, le rôle de Caliban, personnage monstrueux esclavagisé. Outre quelques scènes visuellement éblouissantes – notamment grâce à l’éclairage en puit de lumière ou à l’immense voile noir déployé sur le plateau – qui assurent un sincère plaisir esthétique, cette Tempesta aux accents commedia dell’arte perd en portée politique et manque de modernité. Regrettable quand la plume d’un géant de la dramaturgie classique s’y prête autant.
Si Richard II, éclipsée par Richard III et Henri VI, est l’une des pièces les moins jouées du grand Will, celle-ci a toujours eu, et dès la première édition en 1947, les faveurs du Festival d’Avignon. Après Jean Vilar à la mise en scène et dans le rôle-titre, Ariane Mnouchkine ou encore Jean-Baptiste Sastre, c’est au tour de Christophe Rauck de redonner vie à ce roi à part dans l’histoire de la couronne d’Angleterre. Accédant au désir de l’acteur Micha Lescot d’incarner le monarque (1377-1399) totalement déconnecté des exigences de sa fonction.

RICHARD II texte William Shakespeare, mise en scene Christophe Rauck, traduction Jean-Michel Deprats, avec Louis Albertosi, Thierry Bosc, Eric Challier, Murielle Colvez, Cecile Garcia Fogel, Guillaume Leveque, Pierre-Thomas Jourdan, Micha Lescot, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente, Adrien Rouyard dramaturgie Lucas Samain , musique Sylvain Jacques scenographie Alain Lagarde , lumiere Olivier Oudiou video Pierre Martin , costumes Coralie Sanvoisin masques Atelier 69 , maquillages et coiffures Cecile Kretschmar

Machination envoûtante

Il ne peut y avoir de longues discussions sur le constat que la pièce est sublimée par l’acteur longiligne, vêtu de blanc dans un environnement où le noir domine, et dont la gestuelle autant que la voix troublent jusqu’à la notion de genre. La maîtrise et la complexité de son jeu est loin en revanche d’en être l’unique réussite. Car l’actuel directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, assisté du scénographe Alain Lagarde, place au centre d’un ingénieux dispositif de gradins amovibles, une machination envoûtante. Qu’il représente la Chambre des Communes ou les coulisses du pouvoir, le décor aussi sombre soit-il devient ici une tribune au grand jour des intrigants. Habité par une désinvolte négligence des enjeux qui évolue en démence capricieuse, Richard ne semble à aucun moment concerné par la nasse politique dont il est la proie. Un comportement qui va paradoxalement conférer à l’entreprise hostile d’usurpation du trône menée par son rival et cousin, Bolingbroke, futur Henri IV, une certaine légitimité. Dans une scène d’abdication aux ressorts quasi-comiques, le roi se fait bouffon dans un dernier soubresaut d’orgueil avant son assassinat comme ultime félonie. Magistral.

La Tempesta a été jouée les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet à l’Opéra du Grand Avignon.
Richard II a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26 au Gymnase du lycée Aubanel, à Avignon.

Aflam #13, la mémoire ressuscitée

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l'Adolescente de Jacqueline Saab

Une programmation de courts et de longs métrages essentiellement documentaires. Des tables rondes, des ateliers, des rencontres.

S’inscrivant dans la Saison Méditerranée, un des axes majeurs de l’édition sera : « Réparer l’image ». Au sens technique pour sauver les pellicules détériorées. Au sens métaphorique pour reconstruire une mémoire amputée ; inverser le narratif colonial, ne pas être raconté par les autres, reconstituer ses propres récits en explorant la complexité de l’Histoire chaotique et souvent tragique des pays arabes. La mémoire comme jalon – de courtes archives précéderont chaque projection. Et comme matériau dont les films contemporains, font parfois un élément essentiel de la compréhension du présent.

Côté patrimoine, les films coups de poing du cinéaste irakien Kassem Hawal, le 14 octobre au Videodrome2, dont Pourquoi nous plantons des fleurs, pourquoi nous portons des armes, témoignant de l’engagement du cinéaste auprès des Palestiniens dès 1974. Ou Les Marais (Al Ahwar, 1977) dénonçant la catastrophe écologique de l’assèchement des terres sumériennes par le gouvernement irakien et dont une seule bobine fut sauvée du feu. Une fiction de Jocelyne Saab : L’Adolescente, sucre d’amour (1985) imaginant la rencontre dans un Beyrouth dévasté d’un artiste et d’une adolescente fan de cinéma égyptien. Et bien d’autres.

Côté films récents, signalons sans exhaustivité, le superbe Yunan d’ Ameer Fakher Eldin  (2025) réflexion existentielle sur l’exil et la mort, sur une île perdue en mer du nord avec une Hanna Schygulla d’une grande intensité. Un Bonheur hydroélectrique d’Alexander Markov (2024) au temps où les soviétiques entreprenaient des entreprises utopiques en Egypte. Cotton Queen de Suzannah Mirghani (2026) où une adolescente se trouve au centre d’un conflit entre un projet porté par un ingénieur étranger pour la plantation au Soudan d’un coton génétiquement modifié et la préservation de son village 2026.

Ouverture le 12 octobre au MuCem avec un film de 1993 produit par la société de Youssef Chahine : Alham Saghira ( Petits rêves). Première mondiale pour cette version restaurée en partenariat avec Aflam, en présence du réalisateur Khaled El Hagar, qui situe son histoire pendant la guerre des six jours et met en scène un adolescent fan de Nasser, figure de substitution d’un père mort en 56 lors de la crise de Suez. C’est le regard de ce jeune garçon que met en avant l’affiche du festival.

Clôture le 18 octobre à 20h dans la même salle pour voir Souraya mon amour présenté par la protagoniste du film et par son réalisateur Nicolas Khoury, un documentaire de 2025 qui fait le portrait de Souraya, veuve du grand cinéaste libanais Maroun Badhdadi, héritière d’une quantité d’archives qu’elle entretient vives comme son amour pour l’Absent.

Et entre les deux, tout un espace ouvert où s’exprimera « une résistance obstinée à l’effacement des êtres et des mémoires ».

ELISE PADOVANI

Vous n’assassinerez pas notre jeunesse

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Comment qualifier une société qui, loin de protéger les jeunes gens qui demandent à être bien éduqués, les matraque et les gaze ? La réponse n’est pas relative ou nuançable : il s’agit d’une société qui exerce une violence policière d’État, d’autant que le ministre en charge du maintien de l’ordre public n’envisage aucun aménagement de ces procédures qui mettent en garde à vue plus de 5 000 mineurs, arrachent des mains, brisent des mâchoires et éborgnent des enfants de 14 ans.

Certains opposent aux violences commises sur ces enfants celles que certains d’entre eux commettent contre la police, contre les biens, contre les personnes. Si elles sont répréhensibles, aucune ne peut être mise en balance avec une politique d’État, des ordres répressifs donnés, outrepassés sans sanction. Aucune répression ne pourra non plus arrêter la colère légitime des jeunes, que ne peut comprendre la classe dirigeante actuelle. Celle-ci sacrifie son peuple aux intérêts de la finance et de la grande bourgeoisie, elle a été éduquée dans des établissements d’élite, privés ou publics. Aucun de nos ministres n’a été soumis aux classes bondées, au manque d’enseignants, à l’aberration Parcours sup. Moins encore à la stagnation des bourses, aux interminables queues des cantines scolaires et aux innombrables heures de perm où il est impossible de travailler faute d’un minimum de silence et d’une chaise disponible. 

Ils n’ont pas connu les enseignants jetés sans formation face aux classes rigolardes, précaires, mal payés, cherchant des revenus de complément ; ils n’ont pas davantage souffert de programmes fantaisistes, de murs qui suintent, de salles où on étouffe, où on a froid ; ils n’ont pas manqué de médecins, d’infirmiers, de psychologues, de conseillers d’orientation, pour les soigner et les guider un tant soit peu vers leur avenir, dans un monde plein de menaces totalement inédites. 

Nos sillons

Le soulèvement des jeunes effraie le Gouvernement ? Certainement. Quand la jeunesse se rassemble et se révolte le changement de société n’est jamais loin : soit les politiques d’austérité se desserrent, s’estiment responsables de la contestation, et consentent à soigner les citoyens plutôt que les milliardaires ; soit la répression des jeunes entraine vers un régime autoritaire qui signe la fin de la démocratie. 

C’est ce soulèvement que rappellent Marc Chebsun et Patrice Jean dans leurs livres sur la génération Mitterrand [voir p.XVIII], que danse le Ballet Preljocaj [voir ci-contre] que désirent les enfants de Lost and Found [voir p.VI]. Les arts de la rue appellent les enfants des quartiers à défiler [voir ci-dessous], à occuper leur espace, à se réapproprier ce qui est à eux. Sciences Po refuse la dévalorisation scolaire de l’arabe [voir p.II], l’ancien consul des États-Unis explique que la mémoire de la résistance n’a de sens que si elle construit l’action [voir p.III]. Partout sur nos scènes les femmes, les queer, les jeunes, les racisé·es, affirment que la société patriarcale a fini de les étouffer. Qu’iels n’en peuvent plus.

Iels vaincront, quelle que soit la réplique et la force de réaction. En espérant qu’il n’y ait pas, cette fois, de Gilles Tautin ; lycéen de 17 ans mort noyé dans la Seine lors d’un assaut de police en juin 1968 ; de Malik Oussékine, étudiant de 22 ans tué par la police en 1986 en marge des manifestations étudiantes ; que les lycéen·nes français·es ne seront plus jamais arrêté·es, comme les 41 fusillé·es par la Wehrmacht en 1944, parce qu’iels distribuaient des tracts patriotiques et chantaient La Marseillaise. 

Écoutez la jeunesse, et faites que le sang du peuple, de nos enfants, n’abreuve pas les sillons de votre délétère austérité. 

AGNÈS FRESCHEL


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Chronique de l’épuisement maternel

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Glissando de Anne-Sophie Sublilia, Éditions ZOÉ

Béa vient de devenir mère pour la deuxième fois. Elle vit avec son compagnon clarinettiste et son fils de quatre ans. À travers une succession de chapitres courts et rythmés, Anne-Sophie Subilia décrit avec force et précision le quotidien de cette femme dont l’équilibre est rompu, qui tangue et parfois se perd dans un impérieux besoin d’ordre et le refus de toute aide. 

L’écriture, qu’elle soit musicale ou textuelle, est centrale dans le roman. Les partitions du compagnon encombrent le bureau et sont sources de tentation pour leur jeune fils. Béa essaie de dégager quelques heures, quelques minutes même, pour se concentrer sur une nouvelle traduction, mais le temps et les mots lui échappent. Ces derniers lui reviennent parfois brusquement à l’esprit, entre un allaitement et un coup d’aspirateur. 

Ne pas sombrer

Face à sa volonté de contrôle et à son angoisse de la page blanche, la seule échappatoire de Béa, son seul moment de liberté, est celui qu’elle passe à la piscine : glisser son corps dans l’eau chlorée pour contrer le glissement, le « Glissando » de l’esprit vers le chaos. 

Anne-Sophie Subilia propose ainsi une écriture millimétrée, qui dissèque le quotidien désastreux de la jeune mère, tout en laissant la place à des moments d’élévation : la nage, la relation de Béa avec son père malade, la joie de trouver le mot juste. 

Si le récit se déroule principalement du point de vue de Béa, certains regards extérieurs permettent de mesurer l’ampleur du bourbier dans lequel elle se débat : celui du compagnon, très absent au début du roman mais dont la parole est de plus en plus fréquente et sensée ; celui de son jeune fils, témoin de l’irritation de sa mère ; ou encore d’une amie, qui l’aide à retrouver un peu d’espace mental et physique.

Le roman ne décrit certes pas la parentalité sous son jour le plus positif, mais mentionne également les moments simples de tendresse et de fierté vécus par la jeune mère. Quant au lecteur, il retient à chaque instant son souffle, espérant que Béa retrouve le sien. 

GABRIELLE BONNET

Glissando 
Anne-Sophie Subilia 
Éditions Zoé, 18 €
Paru le 29 août 

« Ma pensée creuse » de Kristina Chaumont : une fantaisie labo-rieuse

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© Pauline Varenne

Penser est un acte banal, quotidien, du genre qu’on pratique constamment… sans y penser. Mais la chercheuse Cécile Raulet, spécialiste de la critique littéraire, a peur de perdre cette capacité si elle ne l’entretient pas. Pour remédier à cela, elle convie Kristina Chaumont et le comédien Loïc Renard dans un « Laboratoire de pensement » – mot moyenâgeux pour désigner l’acte de penser – pour observer la manière dont iels réfléchissent. 

Tel est le point de départ de Ma Pensée creuse, deuxième création de la comédienne Kristina Chaumont, co-écrite avec Cécile Raulet. En croisant leurs disciplines, et en puisant dans la philosophie et la neuroscience, elles cherchent à comprendre ce que notre présent fait à la pensée, et surtout comment celle-ci peut être utilisée pleinement et à bon escient. 

Expérience délirante 

Rapidement, une frustration commune émerge : toujours pris dans leurs pensées, iels ont tout deux l’impression de ne jamais être dans l’instant présent. Mais leurs solutions divergent radicalement : lui pense qu’anticiper toutes les situations pourrait lui permettre de s’y consacrer pleinement quand elles se produisent ; elle, au contraire, souhaite ne plus pouvoir anticiper quoi que ce soit. Elle envie son grand-père qui, atteint de démence sénile à la fin de sa vie, était très heureux car il redécouvrait le monde à chaque instant.

La rigueur obsessionnel et les étranges exercices mnémotechniques de l’un, tranche avec la recherche de lâcher prise de l’autre, créant une tension comique qui justifie même les actions les plus hors-sols ou caricaturales. Mais le dispositif initial éclate quand Kristina invite la chercheuse, jusqu’alors assise à un bureau, à les rejoindre dans le cadre. Contrairement aux deux autres, dont la personnalité et les problématiques propres sont déjà bien installées, le personnage de Cécile manque de substance dès lors qu’elle sort de son rôle de scientifique. 

Les hypothèses fusent dans ce laboratoire de fortune, mais aucune n’aboutit. Les auteurs cités par Cécile au début de la pièce, ou l’exposé de Kristina sur la plasticité cérébrale par exemple, nourrissent la réflexion sans vraiment trouver leur place dans la narration, qui tire en longueur. Malgré certains passages très réussis, la pièce comme la quête des personnages, s’emmêle dans l’immensité de son sujet et ne parvient pas trouver son équilibre. 

CHLOÉ MACAIRE 

Ma pensée creuse a été créée le 30 septembre au Théâtre Joliette, Marseille. 
Dans le cadre de la programmation de La Criée, Centre dramatique national de Marseille. 

Juliana Steinbach : Beethoven en ut

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© Marseille concerts

Pour ouvrir sa saison du dimanche matin, Marseille Concerts a choisi Beethoven, dont on célébrera en 2027 le bicentenaire de la mort. Olivier Bellamy, son directeur artistique, a rappelé le lien particulier entre Marseille et le compositeur : la cité phocéenne s’est passionnée pour ses quatuors, quand Paris restait plus réservée. Juliana Steinbach a bâti son programme autour de l’ut, tonalité des créations existentielles. « Quand Beethoven a quelque chose d’essentiel à dire, c’est en do mineur qu’il le dit », souligne Bellamy.

Dès les 32 Variations en do mineur, la pianiste déploie une large palette de couleurs et d’expressivité. Sur un thème bref, transformé trente-deux fois, elle fait alterner puissance et légèreté comme des vagues. Elle livre des éclats volcaniques, presque des coulées de lave incandescente, puis des instants d’une infinie tendresse, avec une belle subtilité.

Dans la Waldstein, ses accords répétés font entendre tout un orchestre sous ses doigts, et le premier mouvement file d’un trait. Les thèmes se répondent d’octave en octave comme dans une conversation : accords plaqués à la main gauche, main droite qui virevolte. La sensation de mouvement est formidable.

Le sommet arrive avec la Sonate n° 32, l’opus 111, dernière sonate de Beethoven, en deux mouvements seulement. Le premier, en do mineur, est d’une énergie âpre : son thème principal a tout d’un sujet de fugue, avec un parfum de Bach, et le développement le travaille dans un contrepoint serré. Steinbach en donne une lecture ardente, pleine de rebondissements. Vient ensuite l’Arietta, qui fait basculer la sonate en do majeur : un thème d’une innocence très beethovénienne, dont la mélodie fait écho au premier mouvement, suivi de variations qui s’élèvent peu à peu. C’est la lumière après la nuit.

En bis, avec Festa no sertão de Villa-Lobos, extrait du Ciclo Brasileiro, la pianiste a eu une pensée pour son pays, qui votait ce jour-là. Un récital généreux de bout en bout.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s'est déroulé le 4 octobre au Foyer Ernest-Reyer de l'Opéra de Marseille.

La Fiesta, passeport pour le monde

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En tête d’affiche, Véronique Sanson ouvrira dès le jeudi la soirée avec son piano et ses chansons à fleur de peau. Et le vendredi fera place au rock avec deux musiciens aux univers qui se répondent : le Suisse Stephan Eicher et Bertrand Belin, dandy aux accents résolument « bashungiens ».

Mais la Fiesta des Suds, c’est aussi, et surtout, un passeport pour le monde. La soul ouvre le bal dès le jeudi avec Imany, dont la voix grave et puissante porte Women Deserve Rage, un manifeste d’émancipation qui revendique notamment le droit à la colère pour les femmes. Le samedi, la princesse belge de la soul-pop Selah Sue prend la scène avec The Gallands, duo père-fils formé par le batteur de jazz Stéphane Galland et son fils Elvin, claviériste. La Genevoise Danitsa, figure du hip-hop soul suisse, complète la soirée.

Escale atlantique le jeudi avec le quartet bruxellois Āo, emmené par Brenda Corijn, d’origine mozambicaine et portugaise, qui nous balade sur des rives afropop imprégnées de saudade, puis destination la Méditerranée et ses traditions vocales le vendredi. Les Catalanes de Tarta Relena font se rencontrer chant a cappella et textures électroniques, dans une tour de Babel où le catalan côtoie notamment le grec, le ladino ou le géorgien, tandis que le duo occitan Cocanha préfère les polyphonies, les tambourins et les pieds qui crépitent pour faire danser.

Un océan à franchir pour se retrouver aux Caraïbes et en Amérique latine. Le vendredi, Mélissa Laveaux, issue de la diaspora haïtienne, chante en anglais et en créole une folk poétique aux références vaudoues. Le samedi, Luiza, née à Rennes d’une mère brésilienne, mêle textes français et portugais avec des influences cumbia, baile-funk, maloya-pop ou R&B tropical. Après minuit le vendredi, Ghetto Kumbé, trio masqué de Bogotá, convoque l’électropical afro-colombien.

Retour par l’Afrique, le samedi, avec BCUC. Ce septet de Soweto, qui chante en zoulou et en sotho, produit une transe à haute énergie avec ses percussions et ses rythmes hypnotiques. Enfin, le dimanche, Ladaniva boucle le périple avec ses vagabondages sonores. Le groupe franco-arménien, remarqué à l’Eurovision 2024, brasse chants traditionnels arméniens, maloya, reggae, gnawa et frénésie balkanique.

Électro, DJ et fanfare

La fête continue sur les platines. Le jeudi, Sylvain Rabbath fusionne jazz, orient et nuits électro parisiennes dans Habibisly, un « électro-disco-oriental » aux synthés frénétiques. DJ Shahzen croise bass music, percussions et transes méditerranéennes, tandis que DouceSoeur, DJ caribéenne engagée dans les luttes queer décoloniales, balance dancehall, reggaeton et afrobeat. Toujours le jeudi, la Banda du Dock, fanfare de 18 musiciens qui passe de Rammstein à Kool and the Gang, déambule sur le site avant un atelier où le public pourra jouer les chefs d’orchestre. La Bodega, « refuge des couche-tard », prend ensuite le relais, avec un blind test le vendredis

Un dimanche politique en famille
La Fiesta dominicale change de rythme avec la comédie musicale 1936 : Les Jours heureux, écrite et mise en scène par Christina Rosmini pour les 90 ans du Front populaire et des congés payés, qui enchaîne 87 extraits de chansons de 1934 à 1939. Un couscous est offert dans la limite des portions disponibles. Le Battle Flashlight met en lumière les jeunes danseurs hip-hop marseillais. Enfin, les griots, artistes transmetteurs de la Cité des Minots, rejoignent la Compagnie Rassegna de Bruno Allary, qui explore depuis 23 ans les répertoires méditerranéens. Plus de 250 enfants seront réunis sur scène pour Luna Llena.
Le son (pas que) de chez nous
Consciente de son role dans la diffusion mais aussi la création  musicales, la Fiesta des Suds a toujours fait une place aux musiciens de la région, souvent porteurs d’une double culture. Le jeudi à 19h15, la Marseillaise Kena Womo, RévéLAtion Riffx aux origines cap-verdiennes, déploie sa nu-soul suave et soyeuse. Le vendredi à 19h15, Sidiaz, lauréat Quart2Tour, relie ses racines sahraouies au rock psychédélique et au blues. Le samedi, Zoon Kara (19h30), lauréat 2026 d’Orizon Sud, signe une électro-soul portée par la voix éraillée de Chamdou. Bold (22 h 45) réunit High Ku, de Chinese Man, et Supa-Jay, de Scratch Bandits Crew, pour un hip-hop hybride, avant Deluxe (23 h), le collectif groove’n paillettes aixois mené par Liliboy, et son funk aux cuivres héroïques.
Des femmes debout
Pour la troisième année, la Fiesta consacre un temps de réflexion à des artistes et à des femmes de combat. Modérées par Camille Diao, les Rencontres inspirantes réunissent Liliboy, Danitsa, DouceSoeur et Luiza. Elles évoqueront l’émancipation féminine, l’exil en héritage et les identités plurielles. Rendez-vous le samedi 10 octobre à 17 h, à l’auditorium du Mucem.

Anne-Marie Thomazeau

États généraux de la parole à Istres et Fos-sur-Mer : la parole dans tous ses états 

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Fondé en 2022 par le philosophe, dramaturge et metteur en scène Gérald Garutti, le Centre des Arts de la Parole (CAP) s’est donné comme mission de travailler sur les différentes formes de prise de parole, d’écoute et de transmission. En octobre 2024 à la Gaîté Lyrique à Paris, il organise la première édition des États généraux de la parole : 900 participants, 90 intervenants, 35 sessions, autour de tables rondes, conférences, débats, ateliers, lectures théâtrales, créations sonores, cinéma et musique. En octobre 2026, le rendez-vous se décentralise et investit pour trois jours le territoire de l’Étang de Berre, en partenariat avec Scènes et Cinés.

Une parole pour refaire société

À Istres, au Magic Mirrors, l’ouverture du 8 octobre propose notamment une lecture de Un monde de bruit et de fureur, extrait du Manifeste pour les Arts de la Parole, suivi d’un dialogue de Gérald Garutti, avec Najat Vallaud-Belkacem sur le thème « Où en est la parole à l’heure des tensions ? ». 

Le lendemain, au Théâtre de Fos-sur-Mer, une journée autour des récits, des territoires et des imaginaires. Au programme un débat « L’étang de Berre, un monde irréconciliable ? » animée par Adeline David, avec entre autres invités l’océanographe Hortense de Lary et Raphaël Grisel, directeur du Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre. Et une lecture-spectacle Nous, l’Europe, banquet des peuples, de Laurent Gaudé, portée par l’auteur et Louise Chevillotte, dirigée par Blandine Masson. 

Le samedi 10, retour au Magic Mirrors d’Istres, avec une rencontre, à 11h30, « Quelle prise en charge de la parole ? » : il s’agit de s’intéresser aux paroles longtemps tues qui émergent dans l’espace public, à ce qui arrive après la libération de la parole, et aux possibilités de transformer cette parole en véritable changement social. Intervenants : l’association En avant toutes, la directrice des créations du CAP Adeline David, et l’auteur et metteur en scène Ismaël Jude.

À 14h45, le journaliste Sylvain Bourmeau, la philosophe Cynthia Fleury et l’écrivaine Tania de Montaigne débattront de « La responsabilité de la parole ». Et à 20 h, à l’Espace 233, une lecture radiophonique, Le Village des sourds, de Léonore Confino. Laurent Poitrenaux prête sa voix aux personnages, les didascalies sont lues par Léonore Confino, Renan Jéricho signe la création sonore. La lecture est dirigée et réalisée par Blandine Masson. 

MARC VOIRY

États généraux de la parole 
8, 9 et 10 octobre 
Istres et Fos-sur-Mer
Les rencontres et spectacles sont en entrée libre sur réservation en allant sur scenesetcine.fr.

Don Giovanni : les puissants restent à table

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©Camille Rovera

Quel plaisir de retrouver Lawrence Foster à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille ! Dès l’ouverture, les grandes envolées de cordes imposent leur majesté ; les cuivres donnent à la partition son poids, ses couleurs, ses brusques changements d’humeur. L’intelligence portée à la partition et à sa richesse demeure reine, côté fosse comme côté plateau ; peu importe, alors, que l’entente entre les deux semble par endroits perfectible.

Le privilège de séduire

Dario Solari compose un Don Giovanni théâtralement idéal pour l’incarnation dont rêve Agnès Jaoui : agressif, allègre, jamais prompt au moindre élan de repentance. Vocalement tout aussi impeccable, très installé dans les graves, il se révèle presque effrayant en entonnant les aigus et la fragilité feinte de la sérénade. La mandoline solo de Vincent Beer-Demander se greffe à ses élans avec une grâce merveilleuse. Tout au long de l’opéra, les instrumentistes appelés par la partition gagnent aussi le plateau : ces moments où les personnages écoutent, jouent ou font jouer la musique prennent ainsi tout leur relief.

C’est peut-être là que réside ce que l’on aime tant chez Jaoui : sa capacité à réellement comprendre une œuvre avant de chercher à la commenter. Don Giovanni bifurque, change d’humeur et de direction presque toutes les deux minutes ; la mise en scène en épouse chaque mouvement et tout semble pourtant aller de soi. Jaoui met la partition en lumière, littéralement, grâce au superbe travail de Bertrand Couderc ; en espace, par une direction d’acteurs remarquable ; en perspective enfin avec Éric Ruf, jusqu’à se jouer de toute son iconographie. Collerettes, tenues sévillanes, murs et colonnades andalouses, Commandeur surgissant dans la fumée : plutôt que de débarrasser l’œuvre de ces images, ils les assument jusqu’à la jubilation.

Rentrer dans les rangs

Cette fidélité aiguise les rapports entre les personnages. Salome Jicia donne à la douleur de Donna Anna une évidence absolue. Dès la première scène, la mort du Commandeur de Mischa Schelomianski, vieil homme tenant à peine debout, bouleverse : stupeur et souffrance sont immédiates. Père et fille paraissent terriblement peu armés face au si respectable Don Giovanni.

Magnifique vocalement, Cyrille Dubois laisse affleurer chez Don Ottavio une veulerie troublante : le malheur de Donna Anna semble moins l’occuper que son désir de l’épouser. À Margaux Poguet revient une Donna Elvira aristocratique, hautaine et narcissique, moins amoureuse que désireuse de gagner et de sauver la face. Elle malmène ses gens et ne rejoint la cause de Donna Anna que lorsque son intérêt l’y conduit. Floriane Hasler, Zerlina solaire plutôt que légère, appartient à un autre monde : éblouie, certes, mais jamais effacée. Elle aussi est agressée ; elle aussi veut se venger. Excellent également, Louis Morvan donne à Masetto toute sa présence, tandis que Marc Barrard campe avec justesse un Leporello pris dans le sillage de son maître sans jamais s’y dissoudre.

Le finale l’affirme avec une noirceur tranquille. Mozart punit Don Giovanni ; Jaoui paraît croire beaucoup moins à une véritable redistribution des rôles. Le tyran renversé reviendra sous d’autres formes. Les puissants restent assis à table.

D’un Don Juan à l’autre

Don Juan reviendra bientôt sous une tout autre forme. Le 18 octobre, Orages et passion fera entendre le poème symphonique Don Juan de Richard Strauss, inspiré du héros de Nikolaus Lenau, aux côtés de Wagner et Mahler, sous la direction de Michele Spotti. Rien à voir, cette fois, avec le libertin puni de Mozart : chez Strauss, Don Juan devient une figure romantique, lancée dans une quête sans fin du désir et de l’idéal, moins jugée pour ses fautes qu’emportée par l’impossibilité de trouver ce qu’elle cherche. Le 10 octobre, Impressions romantiques réunira auparavant Ravel, Debussy et Thuille au Foyer de l’Opéra.

SUZANNE CANESSA

Don Giovanni est donné à l’Opéra de Marseille jusqu’au 11 octobre.   

Sur les routes de la soie

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C’était la rentrée à la Cité de la Musique. Après un apéritif musical concocté par la classe de musique arabo-andalouse de Fouad Didi, Manu Théron, son directeur artistique a présenté une saison enthousiasmante malgré le contexte difficile que traverse le monde de la culture. Résidences, partenariats avec plusieurs festivals : la Cité crée, programme et se fait lieu d’accueil. La saison 2026-2027 sera baignée par les lumières de l’Asie centrale, avec plusieurs événements consacrés aux musiques des routes de la soie. La soirée en offrait la meilleure illustration.

5 musiciens, 5 rivières

Place au Panjrud Ensemble, « cinq rivières » en persan, en référence aux affluents qui donnent naissance à l’Amou-Daria. Le quintet réunit Solmaz Badri (Iran, chant et santur), Sadriddin Gulov (Ouzbékistan, shashtar, g’ijjak, doyra, chant), Tigran Davtyan (Arménie, duduk), Samuel Wornom (daf, tombak, chant) et Adrien Séguy à l’accordéon. Il y a douze ans, ce dernier a parcouru la route de la soie jusqu’en Chine, accordéon sur le dos. Il y a croisé Solmaz à Téhéran, Tigran à Erevan, et passé un mois chez Sadriddin à Boukhara. Réunis il y a deux ans, ces musiciens d’âges et de pays différents ont vu naître « une alchimie improbable ».

Le concert s’ouvre sur Morgh-e Sahar (« l’oiseau de l’aube »), célèbre tasnif iranien devenu chant de liberté, popularisé par le grand chanteur Mohammad-Reza Shajarian : l’ode d’un oiseau prisonnier de sa cage qui aspire à s’en échapper. Tout un symbole pour Solmaz qui, pour rejoindre Marseille, a pris un car de Téhéran à Erevan, vingt-quatre heures à travers l’Azerbaïdjan iranien. Ces retrouvailles sont « émotionnellement importantes », petite échappatoire face à une situation terrible. Vient ensuite Uch Usul, suite ouzbèke apprise à Boukhara dans laquelle les instruments sont lancés dans une ronde sans fin, pleine de gaieté.

Adrien Séguy rappelle que la musique est un langage. À son arrivée à Boukhara en 2014, Sadriddin lui a appris une polka, devenue son passeport musical dans tous les pays traversés : la célèbre Andijan Polka, qui file comme une immense farandole, le shashtar virevoltant et l’accordéon exultant. Moment suspendu ensuite avec la composition de Tigran Davtyan : une petite ritournelle nostalgique à l’accordéon, puis avec l’entrée du duduk, et l’émotion est à son comble. La salle, conquise, l’ovationne. Vient alors un second hommage à l’Iran avec Az khun-e javanan-e vatan (« du sang des jeunes de la patrie »), tasnif d’Aref Qazvini écrit pendant la Révolution constitutionnelle (1906-1912), hélas toujours d’actualité. 

Adrien Séguy, qui a grandi au pied d’un château cathare, a choisi, lui, de partager Lo Boièr (« Le Bouvier »), grand chant occitan arrangé pour le quintet dans une version dense, rapide, qui s’emballe.  Une vraie réussite aux accents presque rock. Le dernier morceau, puis le bis, sont fous : l’Ouzbékistan et sa doyra, enflamment la salle, debout.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concerts s’est déroulé le 2 octobre à la Cité de la musique

Nouveau départ pour le Café Julien

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L’événement était attendu. À l’extérieur, sur le cour Julien, du monde s’agite impatient de découvrir le relooking du Café Julien. Fermé fin mai, il rouvrait ses portes ce 2 octobre totalement méconnaissable. L’extérieur anciennement fermé, laisse désormais place à une immense baie vitrée. L’ancienne mezzanine a disparu, offrant plus de hauteur à cette salle agrandie, puisque la jauge, elle aussi, n’est plus la même : 280 places sont disponibles pour les concerts et événements à venir tout au long de l’année. Un joli espace d’expérimentation musicale qui promet de s’ouvrir à toute une panoplie de propositions artistiques.

Métamorphose 

Pour cette réouverture, l’ambiance est festive. Après de longs mois de travaux, c’est avec la compagnie Les Oiseaux Perchés que le nouveau café est inauguré – à l’occasion du festival Virevolt. Plongés dans une quasi-obscurité, les danseurs et leurs tenues fluo accaparent le regard. Une performance hypnotisante faite de mouvements, de jeux de lumière portée par des rythmes électro. Une création qui donne le ton de cette nouvelle aventure. Car avec le Café Julien, le volet culturel s’intensifie dans le but de croiser les publics, les générations et les arts. Si, à l’occasion de la soirée d’ouverture, la danse était à l’honneur, la musique sera évidemment au cœur de la programmation. The Molotovs, Moha MMZ, Ouai Stéphane ou encore Les Louanges feront partie de l’aventure. La scène locale aura aussi sa place avec les soirées « L’EJ c’est le S » – des cartes blanches aux collectifs marseillais –, les releases parties ou encore les rendez-vous électro. 

Un lieu de vie culturel

En plus d’une programmation riche, cette réouverture s’accompagne de nouveautés, dont l’ouverture en journée. Depuis octobre, le Café Julien ouvre ses portes tous les jeudis, de 10 heures à 17 heures. Web radio, expositions, conférences, tables rondes, workshops et ateliers prévoient progressivement de faire du lieu un véritable espace de vie culturelle. « L’objectif est d’ouvrir encore davantage l’Espace Julien sur son territoire, avec les habitants, les associations et les commerces du quartier. » Après plus de trente ans d’histoire, de musique, de fête et de rencontres, le Café Julien ouvre désormais un nouveau chapitre, conservant cette même envie de continuer à faire vivre la culture à Marseille !

CARLA LORANG