mercredi 15 juillet 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog

Histoires de cordes 

0

Le Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron joue du paradoxe en baptisant « Nuit du piano » une soirée où brille un quatuor, pas n’importe lequel, sans doute l’un des meilleurs au monde, le Quatuor Modigliani. Deux pianistes sont tour à tour à l’honneur, Rémi Geniet et Jean-Frédéric Neuburger. La soirée conçue en deux temps s’attachait d’abord aux Valses nobles et sentimentales de Ravel, sous les doigts de Rémi Geniet dont les attaques franches et la nervosité du style se glissent avec aisance dans la partition dont le titre est un hommage aux deux volumes de valses de Schubert. Si le terme de « valse » a désorienté le public à la création tant les dissonances et les accents de ces pièces leur donnaient une apparence « aventureuse ». Pourtant, en exergue de la partition pour piano on peut lire la citation d’Henri de Régnier « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile »… Entre le côté percussif de certaines phrases et les nuances qui se coulent dans le velouté du Fazioli, le pianiste a une manière bien à lui d’habiter le silence tandis que les dernières notes appréhendent l’infime et se perdent dans la cymbalisation des cigales. Rejoint par le Quatuor Modigliani, Rémi Geniet s’attachait à une pièce historique du répertoire français, le Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck. Les accents passionnés de l’œuvre étaient rendus par un tempo sans faille. Le ton dramatique de la première partie, Molto moderato quasi lento, prenait un tour romantique soutenu par la virtuosité des cordes, violon aérien d’Amaury Coeytaux, celui subtilement incarné de Loïc Rio, alto profond de Laurent Marfaing, violoncelle inspiré de François Kieffer. La sublime aria du deuxième mouvement, Lento, con molto sentimento, est d’une intensité prenante, tissés dans ses harmonies complexes. Enfin, le troisième mouvement, Allegro non troppo, ma non fuoco, offre des unissons de rêve, mâtinant son lyrisme d’un sentiment d’urgence où s’emporte l’âme. 

Complicité de longue date

Après l’entracte, c’est le Quatuor Modigliani qui débutait, écho à la première partie en reprenant une œuvre de Ravel, le Quatuor à cordes en fa majeur. On est subjugués par l’art infini des nuances, la virtuosité inventive des pizzicati, la fougue du scherzo, la musicalité du premier violon, le Stradivarius « Prince Léopold » de 1715, la poésie fiévreuse des phrasés qui équilibre les couleurs et réenchantent le monde. Comme en clin d’œil, puisque le quatuor de Ravel est dédié à Gabriel Fauré qui était au moment de son écriture professeur de composition de l’auteur du Boléro, les quatre instrumentistes retrouvaient le pianiste Jean-Frédéric Neuburger, complice depuis plus de vingt ans pour une interprétation magistrale du Quintette pour piano et cordes n° 2 en ut mineur opus 115 de Fauré. La beauté d’une journée d’été se voit condensée dans cette pièce qui fut utilisée au cinéma dans le film de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. Fluidité, frémissements, paysages rêvés, été impressionniste où les strates de lumière vibrent avec une éloquente élégance… L’osmose entre les musiciens fait le reste. 

En bis, le Scherzo du Quintette pour piano en la majeur de Dvořák apportait le tourbillon de sa danse. Un rêve éveillé !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 29 juillet, Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

Quichotte : un joyeux bazar et une réflexion profonde 

0
Quichotte © XDR

Artiste invité pour plusieurs années de « permanence artistique » par le Festival, Gwenaêl Morin a pour ambition de Démonter les remparts pour finir le pont ! C’est à dire, entre autres,  de s’attaquer au répertoire pour tisser des liens avec le présent. Quoi de mieux, la langue invitée étant cette année l’espagnol après l’anglais l’an passé, que de s’attaquer au premier roman picaresque ?

Don Quichotte de la Manche est un hidalgo qui, influencé par les romans de chevalerie dont il s’est nourri, rêve de « pratiquer ce qu’il a lu dans les livres » pour changer le monde et trouver sa Dulcinée. Le roman est dense, le metteur en scène Gwenaël Morin décide donc d’y entrer « par effraction », non en lui restant fidèle, mais en tentant d’en extraire l’idéalisme et la philosophie du personnage éponyme. 

De l’imagination 

Avec Quichotte, Gwenaël Morin revient au théâtre dans ce qu’il a de plus artisanal : Don Quichotte est affublé d’un bouclier et d’un casque en carton, la lance est composée de morceaux de bois maintenus par du gros scotch. Peu de décor, une toile blanche tendue entre les arbres, un synthétiseur reposant sur une souche. Les personnages s’affrontent derrière les arbres du jardin, le public joue les moulins à vents en levant les bras. Il faut s’imaginer, comme dans l’enfance ou le rêve, les réalités que traduisent les mots de Don Quichotte. D’ailleurs, c’est à travers ses yeux que le spectacle se vit, comme dans un univers parallèle. Les acteurs donnent le ton. Jeanne Balibar qui incarne un Don Quichotte émouvant et halluciné, Thierry Dupont, Sancho Panza protecteur et aimant, et Marie-Noëlle, narratrice ironique, forment un trio décalé mais harmonieux. Ils sont accompagnés par Léo Martin qui les assiste, muni du texte.

Et de la réflexion

Pour que le public comprenne la manière dont se fabrique un spectacle, Gwenaël Morin est convaincu qu’il doit l’élaborer avec lui. Voilà que la première partie de Quichotte a des allures de répétition : il s’ouvre sur la lecture de l’introduction du roman de Cervantès par Marie-Noëlle. Elle finit par abandonner ses textes et ponctue la pièce de remarques et de reformulations sur l’œuvre, autant de parenthèses métatextuelles nécessaires à la clarté de l’intrigue. 

Une entreprise au long cours, qui s’enrichira jusqu’au terme du Festival -la première représentation manquait parfois de dynamisme : mettre la vision fantasmée du monde de Don Quichotte à l’épreuve du plateau théâtral et voir ce qui advient, c’est ce que propose Gwenaël Morin. Moqué par tous, Don Quichotte préfère se réfugier dans les promesses d’héroïsme des romans et s’y brûle les ailes. 

Une séquence symbolique où les livres de sa bibliothèque sont jetés un à un par tous les personnages en fond de scène interpelle : le danger se trouve-t-il dans les livres ou dans l’idéologie qu’on croit en tirer ? Que peut encore la littérature face à la violence du monde ? 

CONSTANCE STREBELLE

Quichotte
Jusqu’au 20 juillet, 22h, Jardin de la rue de Mons
Maison Jean Vilar, Avignon

AVIGNON OFF : Rêver peut-être

0
Rêveries © Yann Gaillot

Juliet O’Brien a fouillé dans ses journaux intimes, et dans les Rêveries perdues de ses personnages. Ils sont quatre sur scène, flanqués de quatre porte-manteaux couverts de vêtements et d’accessoires, partenaires vivants pour traverser les époques, scruter les cœurs, plonger dans les pensées de personnages très attachants dans leurs excès, leurs heurts et malheurs. La vie ne fait de cadeau à personne, reste seulement à l’affronter comme on peut, sans pleurnicheries ni optimisme béat. Un petit air de musique, un pantalon dont on lâche l’ourlet, un képi ou un calot, un tablier, suffisent à situer l’époque, à camper un personnage dont s’empare chaque comédien avec une agilité qui favorise notre sourire, capte notre attention.

Chacune et chacun feint d’oublier de rêver, se réfugie dans un travail acharné, tente à son petit niveau, de grimper l’échelle sociale, se marie comme on signe un contrat illusoire, en fermant les yeux. 

Rêveries ce sont des coups de chapeau lancés à chaque personnage, homme ou femme, jeunes ou vieux, fiers de leur vie, celle dont ils n’ont jamais rêvée mais qu’ils ont traversée, lèvres gourmandes, larmes contenues, cœur gonflé. Les comédiens insufflent une humanité revigorante à des dialogues légers en apparence, à des non-dits beaucoup plus lourds. Ils virevoltent leurs sentiments, dansent sur leurs espoirs, se divertissent de leurs souvenirs. Ils traversent la vie comme on esquisse un pas de danse. La mise en scène fluide de l’autrice savoure toutes les circonvolutions du texte.

Rêveries met du baume sur nos petites tristesses. Ces gens-là peuvent se vanter d’avoir vécu de tout leur corps et de tout leur crâne. Sans artifice, sans techniques anesthésiantes. Eux, c’est sûr, n’ont jamais eu besoin d’Intelligence Artificielle.

JEAN-LOUIS  CHÂLES

Rêveries 

Jusqu’au 21 juillet à 19h45, relâche le lundi 
Théâtre Présence Pasteur, Avignon

Samson ressuscité à Aix

0
Samson_Festival d'Aix-en-Provence 2024_© Monika Rittershaus_1

Le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Claus Guth se sont emparés de Samson, opéra perdu de Jean-Philippe Rameau, et le public de la première, au Théâtre de l’Archevêché, ne s’y est pas trompé en réservant à cette production hors du commun un accueil triomphal. 

Rappelons les faits. Voltaire et Rameau envisagent de collaborer à une rénovation du genre lyrique. Ce sera Samson, le héros biblique. Las ! La censure s’en mêle, Voltaire traîne une réputation d’impiété. Le projet capote par deux fois. Rameau gardera les meilleurs morceaux de la partition pour les recycler dans des ouvrages ultérieurs… 

Il ne s’agit pas de ressusciter une œuvre perdue, ni de recomposer une chimère musicale. L’intérêt du travail de Raphaël Pichon, le chef et Claus Guth, le metteur en scène, s’attache davantage à en restituer l’esprit que la lettre. Ce qui est donné à voir et à entendre est un spectacle total aux images d’une beauté saisissante, d’une profondeur dont les échos bibliques viennent percuter une actualité brûlante. 

La scénographie d’Étienne Pluss installe le drame dans les ruines d’une demeure que l’on devine cossue. Plafonds effondrés, murs éventrés, sol jonché de gravats… livrées aux promoteurs qui viennent établir un état des lieux. C’est le présent d’un drame qu’une mère (l’actrice Andréa Ferréol) vient évoquer. Comment être la mère d’un terroriste ? Samson, le massacreur des Philistins, est un kamikaze fou de Dieu. « Quel est son nom, je ne peux prononcer son nom ! », hurle-t-elle. 

Siècles en résonance

Le formidable pari est réussi au-delà de toute attente. La conjonction entre la musique et le drame se fait sans solution de continuité. L’esprit des créateurs de notre siècle fait naître une œuvre venue d’un autre siècle, plus dense plus ramassée, plus intensément dramatique, plus travaillée de préoccupations qui sont les nôtres. Ce Rameau nous est d’une proximité étonnante. D’une vérité que Claus Guth veille toujours à ce qu’elle ne colle pas littéralement à l’actualité. Samson, c’est la force fanatique au service de la mort… Comment ne pas  songer aujourd’hui au 7 octobre et à Gaza ? 

La figure herculéenne de Samson est incarnée par l’imposant baryton Jarrett Ott. Entre la vocation prophétique du libérateur et ses appétits sexuels, il est déchiré entre la figure fragile de Mitta, excellente et touchante Léa Desandre et la force de Dalila, troublante Jacquelyn Stucker. Il nous offre une figure dont toutes les ambiguïtés dramatiques  (est-il un monstre sanguinaire, une voix divine ?) s’incarnent en ambiguïté vocale, qui joue entre un vérisme âpre et un arioso proprement baroque. Tout contribue à en faire un personnage trouble, aux élans mortifères, une figure de la Passion christique, tombant avec lenteur du ciel vers le gouffre , accompagné par Julie Roset, ange annonciateur aux accents séraphiques, et Nahuel di Pierro basse brillante et ductile, figure maléfique du Philistin Achisch. 

Raphaël Pichon remet le chœur, formidable ensemble Pygmalion, au centre de la tragédie, peuple hébreu de blanc vêtu, Philistins jouisseurs en noir. Un cliché ? le vrai protagoniste c’est la musique de Rameau. Qu’on la reconnaisse dans tel ou tel numéro ou qu’on la redécouvre, elle est le ciment du spectacle. Raphaël Pichon en livre une lecture qui ose les collisions brutales. Elégies de la déploration de Dalila et déchaînements électroacoustiques sont liés par une profonde acuité du propos. Ici, l’intelligence sert d’un bout à l’autre un spectacle riche d’intentions, d’une beauté plastique à couper le souffle et d’une inspiration musicale sans égale. Un grand moment de ce Festival 2024. 

PATRICK DI MARIA

Samson
Les 6,9,12, 15 et 18 juillet
Cour de l’Archevêché, Aix-en-Provence

Le temps et le sel

0
Sous les racines, un chœur de femmes dans un bain de sel

Il y a des propositions que l’on aimerait par dessus tout aimer, en ce contexte politique où près d’un tiers des français voulaient être gouvernés par un parti prônant la préférence nationale, la discrimination active des binationaux et refusant l’égalité salariale homme-femme. Mais Tamara Cubas, intimidée sans doute par l’importance de son propos, la force de ces femmes qui portent leur combat sur scène, a produit un spectacle de moins d’une heure trente qui semble long au bout de 20 minutes. L’artiste, qui a l’habitude aussi de créer des installations et des œuvres plastiques qui ne s’inscrivent pas dans la problématique d’un temps diégétique, narratif ou dramatique, a créé un spectacle dont on devine dès le départ le déroulement, et qui nous apprend très peu sur l’histoire et les conditions de vie de ces femmes, avec lesquelles on ne parvient pas, faute de savoir qui elles sont, à entrer en empathie.

Racontez-nous… 

On apprend, par la feuille de salle, et quelques allusions éparses que Noelia Coñuenao, Karen Daneida, Dani Mara, Ocheipeter Marie, Hadeer Moustafa, Sekar Tri Kusuma et Alejandra Wolff sont des femmes qui toutes parlent des langues d’exils, minoritaires ou natives. mapuche, edo, malais, arabe, didxaza, borum. Mais ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce ne sont pas leurs histoires, mais un chœur de femmes antique chantant, psalmodiant, se déplaçant, se revêtant de blanc, de voiles. Sur le mur du lointain après un long temps passé sans mots compréhensibles, quelques-uns, traduits, poétiques, viennent s’écrire, allusions à la femme de Loth changée en sel parce qu’elle s’est retournée pour regarder la ville qu’elle quittait. 

Le sel, sur la scène, cache d’autres voiles encore qu’elles déterrent pour s’en revêtir, et par moments les chants sont beaux, les gestes, les visages éclatants comme des combats. Dont on aimerait, vraiment, savoir davantage, car rien n’est plus urgent sans doute aujourd’hui que de produire des récits d’exils et de témoignages des ethnocides, en particulier par les femmes qui sont, généralement, les voix porteuses des victimes. 

AGNÈS FRESCHEL

Sea of Silence a été créé au Théâtre Benoit XII du 4 au 9 juillet

Courts de cœur

0
FÁR © Salaud Morisset

FÁR

Venu du grand nord, d’Islande, FÁR de Gunnur Martinsdóttir Schlüter nous fait assister à un drame. Un vol d’oiseaux dans le ciel. Visage d’une femme, Anna, derrière une vitre. Elle participe à une réunion d’affaires dans un café. Cadres serrés, couleurs bleues froides. On parle de gains, de l’installation d’un jacuzzi. Soudain, un choc contre la vitre. Une mouette git, à terre, blessée. Sous les yeux stupéfaits de ses collègues, Anna veut achever l’oiseau mais se fait agresser par des enfants « on n’a pas le droit de tuer » s’insurgent-ils. « La frontière est mince entre la souffrance et la mort »  leur répond-elle. Derrière la vitre, les gens du café observent… Un film, court, efficace, âpre, superbement cadré. FÁR veut dire intrusion ; l’intrusion de l’inattendu dans un monde organisé, de la souffrance et de la mort dans un lieu où ce qui compte est l’argent gagné et l’efficacité économique. Une réussite.

I Once Was Lost

Inspiré par une histoire vraie, I Once Was Lost, entre documentaire, journal intime et fiction, nous raconte une anecdote arrivée à un père, celui de la réalisatrice franco-américaine Emma Limon. Un soir, il dépose en voiture sa fille, lycéenne, chez son premier petit ami. C’est elle qui l’a guidé dans les rues de la ville. Mais au retour, il ne retrouve plus son chemin. Cette anecdote qui lui est arrivé en 2008, il la lui raconte bien plus tard, en 2021. Emma Limon en fait un film. Une déambulation nocturne, très bien filmée, dans la banlieue de Boston. Pas grand monde à qui demander son chemin. John entre dans un tout petit magasin de donuts. Il achète un beignet, essayant d’obtenir des informations. Aucune des trois employées ne parvient vraiment à l’aider mais l’une d’entre elles lui offre plusieurs donuts qu’il dévore dès qu’il retrouve enfin sa route : « je ne me suis senti plus chez moi dans l’univers. » Perdre ses repères  n’est pas toujours une mauvaise chose et ce père qui avait peut être l’impression de perdre-là sa fille devenue femme, a peut-être ici, trouvé un nouveau chemin.

Amarres (C)CHAZ Productions

Amarres

Un autre film inspiré par le réel, celui de Valentine Caille, Amarres. À partir de son histoire personnelle, la réalisatrice écrit une fiction, mise en scène avec soin et superbement interprétée par Alice de Lencquesaing et Jonathan Genet. Livia vient passer quelques jours sur le rucher familial. Elle y retrouve son frère, Louis, qui a fait des séjours en hôpital psychiatrique et qui est psychologiquement très perturbé. Il travaille sur le rucher – les scènes sur le travail des apiculteurs sont très bien documentées… La folie de Louis qui se manifeste dès qu’il est en contact avec les autres est en écho avec la folie technologique qui conduit à la destruction des abeilles. La relation entre le frère et la sœur, entre haine et amour inconditionnel, donne lieu à des scènes intenses, que la musique de Claus Gaspar souligne habilement. Un film riche en émotions.

ANNIE GAVA

Le festival Tous Courts, organisé par l’association Rencontres cinématographiques d’Aix-en-Provence s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre

festivaltouscourts.com

Une journée en courts

0

La master class

Caroline San Martin, maîtresse de conférences en écriture et pratiques cinématographiques à la Sorbonne,est venue « penser l’écriture du personnage en scenario », une leçon de cinéma qui a rassemble bon nombre d’étudiants. Et ce fut passionnant. Partant d’un texte de Gilles Deleuze, Francis Bacon : Logique de la sensation, celle qui est aussi intervenante à la Femis a proposé de transposer au cinéma ces réflexions sur la peinture. Comment déconstruire des partis-pris, interroger les présupposés, imaginer des possibilités et en faire le tri, ancrer son  personnage dans des situations pour qu’il puisse faire des choix. S’appuyant sur des extraits de courts et longs métrages, Caroline San Martin a aussi dialogué avec ceux qui assistaient à cette master class qui a duré deux heures. On l’aurait bien écoutée deus heures de plus !

Les cartes blanches

Bruno Quiblier, directeur de l’association lausannoise Base-Court est venu présenter six films suisses dont trois d’animation, très différents, dont un, engagé et drôle, « dédié aux animaux victimes d’homophobie » ! Dans la nature de Marcel Barelli. Dans la nature, un couple c’est un mâle et une femelle. Enfin, pas toujours! Un couple c’est aussi une femelle et une femelle. Ou un mâle et un mâle. Vous l’ignoriez, peut-être, mais l’homosexualité n’est pas qu’une histoire d’humain. Original et très graphique, celui de Jonathan Laskar, The Record, où un antiquaire qui s’est vu offrir par un voyageur un disque magique, « lisant dans votre esprit et jouant ce que vous avez en mémoire », s’enferme dans sa boutique avec tous ses souvenirs qui refont surface. Et dans le film de Basile Vuillemin, Les Silencieux, ce ne sont pas des souvenirs que remontent les pêcheurs d’un petit chalutier qui, après des pêches maigres, se sont aventurés dans des zones protégées. Un film superbement mis en scène qui nous fait passer vingt minutes en compagnie de ces marins, confrontés à un rude dilemme.

Les Silencieux © Blue Hour Films

Une autre carte blanche a été proposée au Festival Vues du Québec, étonnement situé à Florac en Lozère, principale manifestation française entièrement consacrée au cinéma québécois, qu’est venu nous présenter son fondateur, Guillaume Sapin. Il nous a proposé sept courts très variés et de très bonne facture. Oasis, le premier documentaire de Justine Martin suit la relation de Raphaël et Rémi, des jumeaux, au moment charnière de l’adolescence. Raphael, atteint d’un handicap, reste prisonnier de l’enfance, Rémi grandit… Un film très touchant. Aucéane Roux, est venue parler de son film d’études cinématographiques à l’École des médias de l’UQAM, Vent du Sud, tourné à Val Gagné, dans l’Ontario, le village que ses grands parents ont quitté comme beaucoup d’autres, laissant des terres en friche. Terres rachetées par des mennonites qui ont fait revivre le village. Un film qui « raconte surtout l’histoire de deux communautés qui se rencontrent à travers un village. C’est l’agriculture qui est leur point commun». Passionnant.

The Record © Kurzfilm Agentur Hamburg

Découvert aussi, le festival de l’écrevisse de Pont-Breaux, en Louisiane, grâce au regard acéré de Guillaume Fournier, Samuel Matteau et Yannick Nolin. Acadania, un court sans paroles mais dont les images parlent, reflet d’une Amérique fatiguée et comme défaillante ; visages fatigués, machines rouillées, parade grotesque. On pourrait aussi évoquer le film d’Annie St-Pierre, Les grandes claques, une fiction qui nous fait partager un réveillon en 1983 : des enfants qui attendent un Père Noël en retard, un père qui attend son passage pour pouvoir emmener ses enfants, angoissé à l’idée d’entrer dans la maison de son ex-belle famille. Un film doux amer qui nous fait partager les tensions et les réactions de chacun. Carte blanche particulièrement réussie !

ANNIE GAVA

Le Festival Tous Courts s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre à Aix-en-Provence.

festivaltouscourts.com

« Viva Varda ! », la femme et la cinéaste

0

Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.

Amour et bienveillance

Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!

ANNIE GAVA

Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.

https://www.cinemed.tm.fr/

Le Rendez-vous de Charlie

0
ERIK TRUFFAZ

Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis. 

Des valeurs sûres

Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!! 

MARYVONNE COLOMBANI

Les 3 & 4 novembre, Salle Obino, Vitrolles

Les Rendez-vous de Charlie 

04 42 79 63 60 charlie-jazz.com

Il était une femme !

0

Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes. 

Le mystère d’un nom

Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales. 

Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes). 

Un spectacle enquête

Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence

Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !

Le festival de Salon-de-Provence fait tinter les orgues aixoises

0
© X-D.R.

Inaugurées en grande pompe en 2015, les grandes orgues de l’auditorium Campra disposant de quelques 2000 tuyaux ont cependant vite cessé de fonctionner pour cause de panne. À peine restaurées, elles ne pouvaient rêver mieux qu’Olivier Latry et Shin Young Lee pour célébrer leur résurrection. Il faut dire que l’organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et la concertiste sud-coréenne ont la virtuosité nécessaire pour s’attaquer à des œuvres sollicitant l’instrument sous toutes ses coutures. La 5ème Symphonie de Charles-Marie Widor et son Allegro Vivace n’ont aucun secret pour Olivier Latry : ses variations requièrent une dextérité et une technicité sans faille, mais également une succession de jeux, d’accouplements et de changements continus de nuances via la pédale d’expression qui rappellent la versatilité de l’instrument, conçu alors pour convoquer la puissance d’un orchestre. Le spectre de Bach et de l’héritage germanique est également convoqué par Shin Young Lee sur l’imposante Introduction et passacaille en ré mineur de Max Reger, qui pousse l’art du contrepoint jusque dans ses retranchements, tout en lui adjoignant des couleurs expressionnistes. De belles prouesses solistes qui se révèlent cependant moins émouvantes que les duos choisis sur le volet. Outre le très beau Concerto brandebourgeois n°2 de Bach transcrit pour quatre mains (et quatre pieds !) par Max Reger, interprété à la perfection par le couple, on (re)découvre avec bonheur, entre autres, le sublime Concerto en ré mineur de Marcello entonné avec générosité et finesse par l’hautboïste François Meyer, ou encore les Trois Mouvements de l’immense Jehan Alain sublimés par la flûte d’Emmanuel Pahud. De quoi se souvenir que l’orgue n’est pas l’instrument solitaire qu’on a souvent voulu dépeindre : la Fantaisie en Fa mineur de Krebs en atteste dès le XVIIIème siècle ! Et l’Hymne de Joseph Jongen, entonné par Olivier Latry et Éric le Sage au piano, rappelle que l’instrument peut, selon les jeux et couleurs, se jumeler y compris avec ses frères (pas si) ennemis.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été le 28 juillet au Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence

« La Bête dans la jungle », en quête d’absolu

0

La nouvelle d’Henry James, The Beast in the jungle, paru en 1903, l’histoire d’un homme qui attend un événement extraordinaire et demande à une femme d’attendre avec lui, a toujours bouleversé Patric Chiha, par son rapport au temps, par la tension entre la vie réelle et la vie rêvée. Il décide d’adapter l’histoire de May et de Jon qui, pour lui, a la valeur d’un mythe. On avait vu le talent de ce réalisateur pour filmer les corps qui dansent dans son film précédent, Si c’était de l’amour, le documentaire sur la vie de la troupe de Gisèle Vienne.

Traverser les époques

Dès les premières images de La Bête dans la jungle, des danseurs, des corps se frôlent au rythme du disco. La voix de la physionomiste (Beatrice Dalle), enveloppée dans sa cape noire nous guide dans ce monde étrange. « C’est l’histoire de May et de Jon. May avait rencontré Jon croisé dix ans auparavant dans les Landes, au bal de la Sardinade. Là, il lui avait confié son secret : “depuis que je suis enfant, je sais que j’ai été choisi pour quelque chose d’exceptionnel et cette chose extraordinaire devra m’arriver tôt ou tard. Et toute ma vie va être bouleversée.” » On est en 1979. Au cœur d’une boite de nuit parisienne dont on sortira  peu : pourquoi sortir, c’est ici que tout se passe. Les corps dansent, nimbés de lumière, se touchent, flamboient. Et c’est là que May (Anaïs Demoustier,excellente),tout en couleurs, exubérance et mouvement, retrouve Jon (Tom Mercier) immobile, comme figé et hors du monde. Et ce sera ainsi chaque samedi jusqu’en 2004. Dans ce club on va traverser les époques, les élections de 1981, la mort de Klaus Nomi, l’hécatombe du sida, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre. May s’est mariée avec Pierre (Martin Vischer) mais continue à attendre avec Jon la chose qu’il guette, quelque chose de plus grand qu’eux. Elle aime que sa vie ressemble à un roman. « Il faut résister, il faut danser. »  Dans la boite de nuit, les costumes chatoyants, brillant de mille feux ont fait place à des tenues noires Le club s’est vidé à cause des morts du sida mais les rescapés continuent de danser au rythme de la techno, filmés du balcon où May et Jon poursuivent leur quête d’absolu.

La Bête dans la jungle,histoire d’amour et sorte de documentaire sur une discothèque de 1979 à 2004 confirme le talent  de Patric Chiha à filmer une atmosphère. On l’avait déjà remarqué avec Brothers of the Night ( Berlinale 2016). La Bête dans la jungle est un film envoûtant dont on n’a pas envie de sortir, attendant nous aussi, peut-être qu’une bête sorte de l’écran et bouleverse nos vies… « Vous êtes sortis, quelle drôle d’idée ? C’est ici que tout se passe. »

ANNIE GAVA

La Bête dans la jungle, de Patric Chiha
En salles le 16 août

« Polaris », trouver sa bonne étoile

0
Jour2Fête

Dans la brume blanche, une voix, qui parle de solitude et de souffrance. Une silhouette. Le bruit du vent qu’on sent glacial. Une tempête de neige. Et puis des mains qui se réchauffent. Ce sont les mains d’Hayat, une navigatrice, de 1m60, en plein océan Arctique, au milieu des icebergs bleutés. À l’autre bout du monde, dans le Sud de la France, sa sœur, Leila, sur le point de donner naissance à son premier enfant, avec ses craintes et ses doutes, alors que le père a mis les voiles. Toutes deux ont eu un parcours de vie difficile : un père absent, une mère toxicomane, en prison, qui n’a jamais été une mère. Pour elles, les familles d’accueil. « Je ne me rappelle aucun moment de tendresse avec ma mère », confie Hayat. Elle souhaite très fort que sa sœur, grâce à ce bébé qui vient de naitre, puisse changer le destin de cette famille. C’est à travers des conversations téléphoniques qu’Hayat et Leila revisitent leur passé et leur relation. Et c’est en racontant, bribes par bribes, son histoire à Ainara Vera qu’Hayat nous permet de l’approcher. Elle évoque ses difficultés en tant que femme-capitaine, la nécessité d’être dure au départ pour se faire respecter, les agressions qu’elle a subies. « En tant que femme, si vous êtes ne serait-ce qu’un peu attirante, c’est vraiment super difficile. Ça consomme tellement d’énergie. » Le syndicat de marins qu’elle a contacté lui a refusé toute aide.

Voyage intérieur

« On a le droit de décider ce qu’on veut faire de notre corps ! »s’indigne-t-elle. Elle est épuisée de devoir se débrouiller toute seule. « Je ne peux apaiser ma souffrance quand la vie me maltraite. » Comment garder la tête hors de l’eau, nous suggère un plan serré, fixe, long, intense, où elle nous regarde. Peut-être en quittant le bateau, un moment, pour aller voir sa sœur et faire connaissance avec la petite Inaya, celle qui va briser ce cycle infernal pour avoir de nouvelles références. En profiter aussi pour faire le point sur sa propre existence : « Je fais pas ma vie, je m’occupe des autres ! » lance-t-elle à sa sœur cadette. Comment chasser ses démons, vaincre sa peur de ne jamais être aimée ? Comment se reconstituer après cette enfance où on n’a pas reçu cet amour de base ? « Inaya est aimée et c’est le plus important », conclue-t-elle.

Dans Polaris, ce documentaire tourné pendant deux années, Ainara Vera trace le portait de deux femmes qui, chacune à sa manière, tracent leur voie. Elle filme les gestes expérimentés de la navigatrice dont le bateau semble glisser sur la mer et frôler les icebergs, ceux, plus tâtonnants de sa sœur qui apprend pas à pas les gestes d’une mère. « Hayat est une capitaine de navire qui cherche sans relâche sa place dans le monde », commente la cinéaste qui a su trouver la bonne distance pour nous donner à voir et entendre ces deux femmes blessées par la vie, nous faire partager leur voyage intérieur afin de se reconstruire. La musique d’Amine Bouhafa accompagne superbement ce voyage glaciaire travers des paysages à la beauté âpre et austère.

ANNIE GAVA

Polaris, de Ainara Vera

En salles le 21 juin

La Nuit du verre d’eau, la révolte d’une femme

0
© Sarmad Louis © Jour2Fête

Le jour se lève sur une vallée de la montagne libanaise. Une demeure bourgeoise, des vacances qui pourraient être ordinaires et paisibles. Mais, quinze ans après l’indépendance du pays, la révolution gronde, non loin de là, à Beyrouth, en cet été 1958. Trois sœurs se retrouvent dans le village familial. Nada (Rubis Ramadan), Eva (Joy Hallak), pour qui les parents cherchent un mari et l’ainée, Layla (Marilyne Naaman), qui subit le quotidien d’un mariage imposé à 17 ans. Elle est très liée à son petit garçon, Charles (Antoine Merheb Harb). Lui, du haut de ses sept ans, observe avec curiosité et inquiétude le monde qui l’entoure. La Vierge de l’église pleure et tous les villageois chrétiens se retrouvent pour prier. Les repas de famille élargie se transforment en pugilat. Les Chiites du village se sentent marginalisés, voire plus et certains s’en vont. On commence à s’armer et la nuit, on fait des rondes. L’arrivée du Docteur René (Pierre Rochefort) accompagné de sa mère, Hélène (Nathalie Baye) va bouleverser le quotidien. Layla sert de guide aux « Français » et à l’occasion d’une visite de la grotte de Saint Antoine, pendant que Charles emmène Hélène voir un ermite, elle se jette dans les bras de René, un homme très discret et taiseux.

Une tension dramatique
« C’est l’histoire d’un amour éternel et banal qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal … », chantent en chœur les femmes de la famille en ligne derrière un piano : une très jolie scène. Une chanson de Dalida qui fait écho au drame que vit Layla et à sa révolte. Peut être une métaphore de ce que traverse le pays. Le titre en arabe de ce premier long métrage du cinéaste libanais, Carlos Chahine, signifie « terre d’illusion ». « Pour moi, 1958 est comme une répétition générale de la guerre de 1975 qui n’est pas finie aujourd’hui…J’avais envie de dire que ce pays est une illusion depuis le début », a précisé le cinéaste, accompagné de toute son équipe, et du compositeur Antoni Tardy dont la musique a particulièrement bien souligné la tension dramatique de cette chronique familiale et historique aux décors soignés.

ANNIE GAVA

La Nuit du verre d’eau, de Carlos Chahine 
En salles le 14 juin

Shakespeare inspire ici, expire là

0
LA TEMPESTA texte William Shakespeare traduction, adaptation, mise en scene, scenographie, costumes, son et lumiere Alessandro Serra avec Fabio Barone, Andrea Castellano, Yincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Paolo Madonna, Jared Mcneill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Bruno Stori assistanat lumiere Stefano Bardelli assistanat son Alessandro Saviozzi assistanat costumes Francesca Novati masques Tiziano Fario

À Avignon, le fantôme de William Shakespeare hante les murs depuis l’origine du festival. On ne compte plus les adaptations, relectures et appropriations de l’écrivain anglais tant elles sont constitutives de l’histoire de la manifestation. Cette année, deux pièces majeures du répertoire ont fait l’objet de mises en scène et le moins que l’on puisse dire est qu’elles reposent sur des conceptions antagonistes de l’œuvre shakespearienne. Pourtant La Tempête comme Richard II ont en toile de fond la question du pouvoir, de sa légitimité, de sa manipulation voire de ses dérives, intrinsèque au théâtre du maître élisabéthain. Mais quand, dans la première, l’intervention de la magie et la prédominance de la nature viennent corriger les travers revanchards et faiblesses individualistes d’un gouvernement humain en faisant triompher la sagesse, c’est le réalisme politique le plus cruel, fait d’ambitions personnelles, d’hypocrisie débridée et de traitrises éhontées , qui l’emporte dans la seconde, aux dépens de toute considération éthique. Entre Alessandro Serra et Christophe Rauck, ce sont surtout les choix de mises en scène qui contrastent, malgré une obscurité et commune, et agissent avec plus ou moins de réussite sur la dimension contemporaine de l’auteur phare du grand siècle britannique.

Fausse sobriété

Si le Sarde privilégie le dépouillement scénique et le resserrement textuel comme autant de preuves matérielles de son absorption de l’œuvre, des costumes jusqu’à la traduction italienne, il reste dans un entre-deux d’inventivité ou la fausse sobriété se conjugue à un arrière-goût burlesque suranné. Jusqu’à nous faire nous interroger sur l’attribution à Jared McNeill, seul acteur noir (épatant) de la troupe, le rôle de Caliban, personnage monstrueux esclavagisé. Outre quelques scènes visuellement éblouissantes – notamment grâce à l’éclairage en puit de lumière ou à l’immense voile noir déployé sur le plateau – qui assurent un sincère plaisir esthétique, cette Tempesta aux accents commedia dell’arte perd en portée politique et manque de modernité. Regrettable quand la plume d’un géant de la dramaturgie classique s’y prête autant.
Si Richard II, éclipsée par Richard III et Henri VI, est l’une des pièces les moins jouées du grand Will, celle-ci a toujours eu, et dès la première édition en 1947, les faveurs du Festival d’Avignon. Après Jean Vilar à la mise en scène et dans le rôle-titre, Ariane Mnouchkine ou encore Jean-Baptiste Sastre, c’est au tour de Christophe Rauck de redonner vie à ce roi à part dans l’histoire de la couronne d’Angleterre. Accédant au désir de l’acteur Micha Lescot d’incarner le monarque (1377-1399) totalement déconnecté des exigences de sa fonction.

RICHARD II texte William Shakespeare, mise en scene Christophe Rauck, traduction Jean-Michel Deprats, avec Louis Albertosi, Thierry Bosc, Eric Challier, Murielle Colvez, Cecile Garcia Fogel, Guillaume Leveque, Pierre-Thomas Jourdan, Micha Lescot, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente, Adrien Rouyard dramaturgie Lucas Samain , musique Sylvain Jacques scenographie Alain Lagarde , lumiere Olivier Oudiou video Pierre Martin , costumes Coralie Sanvoisin masques Atelier 69 , maquillages et coiffures Cecile Kretschmar

Machination envoûtante

Il ne peut y avoir de longues discussions sur le constat que la pièce est sublimée par l’acteur longiligne, vêtu de blanc dans un environnement où le noir domine, et dont la gestuelle autant que la voix troublent jusqu’à la notion de genre. La maîtrise et la complexité de son jeu est loin en revanche d’en être l’unique réussite. Car l’actuel directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, assisté du scénographe Alain Lagarde, place au centre d’un ingénieux dispositif de gradins amovibles, une machination envoûtante. Qu’il représente la Chambre des Communes ou les coulisses du pouvoir, le décor aussi sombre soit-il devient ici une tribune au grand jour des intrigants. Habité par une désinvolte négligence des enjeux qui évolue en démence capricieuse, Richard ne semble à aucun moment concerné par la nasse politique dont il est la proie. Un comportement qui va paradoxalement conférer à l’entreprise hostile d’usurpation du trône menée par son rival et cousin, Bolingbroke, futur Henri IV, une certaine légitimité. Dans une scène d’abdication aux ressorts quasi-comiques, le roi se fait bouffon dans un dernier soubresaut d’orgueil avant son assassinat comme ultime félonie. Magistral.

La Tempesta a été jouée les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet à l’Opéra du Grand Avignon.
Richard II a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26 au Gymnase du lycée Aubanel, à Avignon.

Marine Wallon, ouvrir le geste

0
Oga, 2020, huile sur toile, 40x55cm, collection privée © Nicolas Brasseur, Adagp, Paris 2026

Les tableaux de Marine Wallon invitent à la contemplation : ici une plage bordée de falaises, là une forêt, ici un berger et ses moutons, ici encore, une barque sur l’eau calme. En témoigne aussi, son hommage au tableau Le voyageur contemplant une mer de nuage de Friedrich. Chez Marine Wallon, les couleurs sont franches, et ses tableaux portent un fort esthétisme. Son œuvre s’inspire notamment de peintres des années 1980 comme la Suédoise Mamma Andersson ou le Polonais Adam Adach. Chez Andersson, on retrouve l’esthétisme, les sujets naturels, les gammes de couleurs harmonieuses. Chez Adach, l’aspect brut du trait, les sujets humains en action. Son regard d’artiste, elle le doit aussi au cinéma, avec les œuvres de Pasolini ou de Godard. Un sens du cadrage et de la narration que l’on retrouve dans ses tableaux.

L’art et la matière

En utilisant des outils destinés à la construction, comme des brosses, des truelles, elle recrée des endroits souvent imaginaires. Le lâcher-prise de son travail, elle l’a trouvé au fil de longues recherches sur l’histoire de l’art. L’artiste de 41 ans, diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2009, explore la peinture à l’huile depuis deux décennies. Son travail se situe à mi-chemin entre figuration et abstraction : des personnages se dessinent dans des paysages aux traits lâchés, vibrants, réalisés avec une grande maîtrise.

Chez Marine Wallon, saute aux yeux son travail des couleurs, savant mélange de chaos coloré et de maîtrise technique. « C’est sa première exposition dans une institution muséale, explique Elisa Farran, co-commissaire de l’exposition. Pour elle, c’est un symbole fort d’être exposée dans un lieu lié à van Gogh ». Marine Wallon avait déjà exposé au musée Estrine en 2023, lors d’une exposition collective. A peine trois plus tard, elle porte l’affiche toute seule, avec brio.

MONA LOBERT

Retrouvez nos articles Arts Visuels ici

La création à domicile

0
© C.L.

Gide, Cocteau, Dalí, Man Ray… La Villa Noailles a toujours été un repère d’artistes. Nichée sur les hauteurs de Hyères, la bâtisse conçue par Robert Mallet-Stevens en 1923 s’est, au fil du temps, imposée comme un lieu artistique incontournable. Si elle est ouverte au public depuis plusieurs décennies, l’année 2026 a une saveur particulière puisque la Design Parade, initiée par la Villa, fête un double anniversaire : 20 ans pour son volet design d’objet et 10 ans pour l’architecture.

Du 25 juin au 30 août, les vingt finalistes exposent exceptionnellement leurs projets, habituellement répartis entre Hyères et Toulon, dans les espaces de la Villa Noailles. Quatre femmes orchestrent cette édition, dont Sofia Lagerkvist et Anna Lindgren, du studio suédois Front, et présidentes du jury Design Parade objet. En laissant carte blanche aux artistes, la Villa promet un voyage aussi poétique que singulier.

Design et réflexion

Pokémon, commodes, chaises, lampadaires ou encore horloges : dans des salles aux tonalités colorées, l’exposition design d’objets donne à voir une multitude de créations. Dans une première salle rouge ocre, impossible de ne pas s’arrêter devant les statuettes Pokémon de Tin Ayala. À travers sa pièce Huacos, le chercheur et designer, lauréat du Grand Prix du Jury Design Parade objet, mêle pop culture, archéologie et céramiques précoloniales andines. Derrière ces figurines en céramique, il entend déconstruire l’idée selon laquelle mondialisation et cultures locales ne pourraient coexister.

À quelques mètres, LODMRYD (Que les anciens morts cèdent la place aux jeunes morts), Maïté Seimetz présente une série d’objets à la fois familiers et étranges. Ici, les chaises deviennent hostiles. Si son mobilier n’invite pas à prendre place, l’invitation est tout autre, il faut regarder. En mêlant artisanat, céramique et impression 3D, Maïté Seimetz questionne en réalité l’anthropocentrisme et la vision essentiellement fonctionnaliste du design. Chaque objet est une histoire, une interrogation, une réaction portée par un artiste.

Shahar Livne s’intéresse quant à elle au caoutchouc, omniprésent mais porteur d’un héritage colonial trop souvent oublié. De l’exploitation du Congo aux plantations d’Indonésie, son projet Le lait du Diable : histoires du caoutchouc naturel révèle la violence liée à cette ressource et interroge notre rapport aux matières premières. Puis, dans une pièce bleue qui rappelle la mer, d’autres œuvres dialoguent. Matisse Vrignaud et Lundja Medjoub revisitent les horloges à feu, anciens instruments de mesure du temps par combustion et posent la question : qu’avons-nous perdu lorsque le temps est devenu un outil de contrôle plutôt que de contemplation ?

Réemployer

Si le concours de design objet investit les grandes salles, celui d’architecture confie à chaque finaliste une pièce entière à aménager. Les dix lauréats transforment ainsi chaque salle en un véritable décor, réinterprétant les espaces historiques de la demeure. Chaque salle ouvre un nouvel univers, à l’image d’un décor de cinéma, mais avec des préoccupations bien éloignées des blockbusters hollywoodiens : écologie, Méditerranée et réemploi traversent une grande partie des projets.

La Maison jaune de Boris Cojean plonge le visiteur dans un paysage inspiré des peintures impressionnistes provençales, notamment de Vincent van Gogh. Réalisée en cire, matière éphémère et entièrement réutilisable, l’installation développe l’idée de transformation des matériaux.

Le réemploi est également au cœur d’Overflowed, du duo Carlotta Lagazzi et Yohann Hubert. À partir de coques, de voiles et de résidus issus du nautisme de plaisance, les deux artistes imaginent un salon de rêverie pour navigateurs à terre. Les déchets nautiques deviennent ici de véritables gisements de matériaux plutôt que de nouvelles ressources à exploiter.

Même constat avec Marion Moustey, qui imagine Le Bureau du Poète – co-conçu avec Ewerton Alves -, un espace intemporel conçu à partir des ressources du territoire méditerranéen. Épluchures de courgettes, pierre, bois de réemploi, lin, laine ou lavande composent un lieu où le temps semble s’être arrêter. Une invitation à regarder, écouter, écrire… et surtout ralentir. Si chaque projet réinterprète les espaces historiques de la villa et pose la question de : comment l’habiter ? En filigrane, une autre interrogation subsiste : comment habiter le monde de demain ?

CARLA LORANG

Design Parade
Jusqu’au 30 août
Villa Noailles, Hyères

Retrouvez nos articles Arts Visuels ici

La danse des grands hommes

0
Mycelium, Christos Papadopoulos © Agathe Poupeney Marie Albert, Jacqueline Bâby, Edi Blloshmi, Eleonora Campello, Katrien De Bakker, Abril Diaz, Jade Diouf, Alvaro Dule, Brendan Evans, Paul Grégoire, Jackson Haywood, Amanda Lana, Marco Merenda, Albert Nikolli, Leoannis Pupo-Guillen, Noëllie Riou, Anna Romanova, Raul Serrano Nuñez, Giacomo Todeschi, Kaine Ward, interprète Mycelium CHORÉGRAPHIE Christos Papadopoulos , ASSISTANT CHORÉGRAPHIQUE Georgios Kotsifakis , MUSIQUE Coti K. , LUMIÈRES Eliza Alexandropoulou , COSTUMES Angelos Mentis , Création 2023 - Ballet de l'Opéra de Lyon © Agathe Poupeney / Divergence-images.com - 07/09/2023 - Opéra national de Lyon - Lyon

La recette de Vaison Danses est simple : il s’agit de programmer les plus prestigieuses compagnies de danse. Dans une certaine variété d’esthétiques, même si toutes défendent une danse qui s’engage physiquement, dialogue avec la musique, et crée des spectacles à la hauteur du Théâtre antique, impressionnant de hauteur. Pas question de prendre de risques : les ballets accueillis doivent remplir l’amphithéâtre et satisfaire un public international de vacanciers réguliers qui attendent une belle danse, pas forcément transgressive, mais contemporaine, et léchée. Pour autant, l’absence de chorégraphe femme cette année dans le théâtre antique est choquant.

Pour fêter ces 30 années, le directeur artistique, Pierre-François Heuclin, a fait appel, le 10 juillet, à Jean-Christophe Maillot et son Ballet de Monte-Carlo. Core Meu, reprend et augmente une pièce créée en 2017 sur le sacrifice. Avec désormais 50 danseurs et un ensemble musical, c’est un hommage à Béjart qui reprend, en particulier, la ronde collective, épuisée, de son Boléro mythique.

Hofesh Shechter porte lui aussi une danse très physique, et des épuisements. Mais au geste parfait, ample et placé il préfère la vitesse débridée et le poing levé, l’ambiguïté, la blessure qui se combat par le choc et l’énergie. In the Brain, sa nouvelle pièce, est dansée le 15 juillet par son ballet II, 8 jeunes danseurs internationaux qui n’ont rien à envier à sa compagnie I. Et qui sont aussi virtuoses dans des contextes de rave ou de clubbing que lorsque les souvenirs de danses diverses, folkloriques, leur remontent dans le cerveau.

Le 18, place au ballet de l’Opéra de Lyon avec Mycelium, de Christos Papadopoulos, qui propose une danse inspirée des réseaux végétaux, des organismes collectifs, des mouvements cellulaires. Une danse du contact, douce et ample, avant l’arrivée du Ballet de Tunis, avec le Carmen d’Abou Lagraa, le 22 juillet. Ou plutôt les Carmens, femmes libres méditerranéennes, multiples, qui affirment leur désir et leur liberté jusqu’au face à face avec la violence des hommes.

C’est le Ballet Biarritz de Christophe Malandain qui viendra, le 25 juillet, clore le festival dans le Théâtre antique, pour une soirée exceptionnelle, puisque le chorégraphe quitte la direction du Ballet. Le programme Juste une dernière danse repose sur trois pièces classiques (Poulenc, Mozart, Ravel) dont son boléro, pour 12 danseurs.

Les femmes au Nymphée

À ces cinq soirées prestigieuses sans chorégraphes femmes s’ajouteront quatre soirs plus intimes, et un brin plus féminines, au Théâtre Nymphée : le 17 juillet de jeunes danseurs interprèteront du Mourad Merzouki, mais la scène partagée du 20 juillet reposera sur trois chorégraphes lauréat·es de concours internationaux, dont deux femmes. Celle du 11 juillet propose une pièce pour jeune public de Caroline Breton, Euphoria, drôle et colorée. Et le 13 juillet le Ballet junior Preljocaj reprendra Near Life experience, une très belle pièce du chorégraphe sur les limbes, le passage entre la vie et la mort, et l’inverse aussi, tissé par des bocaux et des fils rouges. Un équilibre F/H dans le petit théâtre, qui devrait pouvoir aussi s’inscrire au Théâtre antique ?

AGNÈS FRESCHEL

Vaison Danses
Du 10 au 25 juillet
Théâtre Antique et Théâtre du Nymphée, Vaison-la-Romaine

Retrouvez nos articles Scènes ici

« Mon travail, ce n’est pas le discours, mais comment le corps bouge »

0
Angelin Preljocaj, Requiem(s) © Didier Philispart

Zébuline. Pourquoi reprendre cette forme à l’Archevêché ?
Elle est encore au répertoire de nos tournées, et l’Archevêché appelle de très grandes formes, par sa taille et son architecture. La pièce a été créée à la Villette il y a 2 ans, l’idée me travaillait depuis longtemps. Il y a toujours ce truc avec le requiem, cette forme qui a quand même produit tant de chefs-d’œuvre, qui donne envie d’y aller. Mais après vous pensez à Mozart, qui est mort en écrivant le sien, et si vous êtes un peu superstitieux…

Pour moi, il y a trois ans, il était temps. Mes parents sont morts à 6 mois d’intervalle, je me suis dit tu attends quoi ? De toute façon à ce moment, je ne pouvais parler que de deuil, de perte, de souvenirs et de ce manque que l’on éprouve quand on devient orphelin.

La pièce, pourtant, ne parle pas que de ce deuil intime…
Non. Requiem(s) est au pluriel parce que les morts sont multiples. Parce qu’elles ne sont pas égales. Quand un homme de 95 ans meurt, la peine de son fils est immense, mais consolée quand même, atténuée, rendue plus douce par le fait qu’il a eu l’espace d’exister. Quand un gamin de 8 ans meurt à Gaza sous les bombes c’est atroce, révoltant, insupportable. Le deuil aussi à ses nuances, le requiem pour un génocide, pour une guerre, ce n’est pas pareil. Le trajet de Requiem(s) c’est de passer de l’intime à la notion d’humanité. De faire ressentir intimement, aussi, les deuils à grande échelle que nous sommes en train de vivre.

Le rituel de la mort fait de nous des humains. Durkheim a montré que le rituel de l’enterrement, ou tout autre rituel d’adieu aux morts, signait l’entrée dans une société humaine. Il est commun à toutes, sous des formes diverses. On n’abandonne pas ses morts au bord de la route.

Requiem(s) est aussi au pluriel parce que plusieurs musiques s’y succèdent…
Oui. On y entend du Mozart, mais aussi System of a Down, ce rock lyrique, violent, métal, puissant et révolté, quand il est question de torture et de génocide. Aussi du Messiaen, parce qu’un requiem est aussi une messe et que des images chrétiennes sont présentes dans notre perception de la mort. Et des chants médiévaux, liés à la grande peste noire, une histoire qui nous guette avec les menaces virales actuelles.

Après, mon travail, ce n’est pas le discours, mais comment le corps bouge sur ces réalités physiques-là, de la violence, de la mort, du deuil, du souvenir. Le poids des corps présents et absents, comment cela se rejoint, fait corps commun ou isole. Comment on retrouve la joie aussi, après le deuil, comme augmenté de quelque chose.

Vous travaillez à une nouvelle création Soulèvement. Est-ce toujours une question de poids, de trace, de ce que les idées font au corps ?
Bien sûr. Soulèvement c’est l’idée de travailler sur une énergie, celle de se regrouper pour affronter l’injustice. C’est un mouvement aussi consubstantiel à l’humanité que le deuil. Le spectacle sera traversé par nos soulèvements, la Révolution française, le Front populaire, mais aussi par celui du Népal en 2025, de cette génération de jeunes qui a mis fin à la dictature. Évidemment, le « regardeur » peut en avoir une vision politique, et c’est lui « qui fait l’œuvre » disait Duchamp. Mais moi, je travaille sur l’énergie des corps, pour savoir ce qui les lie…

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

Requiem(s)
Du 28 au 30 juillet

Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence

Retrouvez nos articles Idées et rencontres ici

Une coquille loin d’être vide

0
Paul Amar, LeTemple Religieux, 1986

« Ancien coiffeur et chauffeur de taxi, passant ses vacances sur les plages de Vendée, c’est en 1974, à l’âge de 55 ans, qu’il a découvert par hasard ce qui allait devenir son matériel unique de création : Les coquillages. » C’est ce qu’indique le cartel d’entrée du Musée d’art brut de Montpellier, ainsi que la quasi totalité des articles de presse consacrés au travail de Paul Amar.

Paul Amar a choisi de travailler le coquillage. Des coques, des palourdes, des huîtres, des moules, des bigorneaux. Il sculpte d’après des scènes qu’il garde en mémoire, provenant de cartes postales, de films, de souvenirs, de livres. Ses coquillages assemblés, recouverts de paillettes et de verni à ongles aux couleurs saturées sont agencés en bas-reliefs, en bustes, en portraits dans une esthétique à la limite du camp : un kitch fabuleux et une préciosité extrêmement sensible

Parmi ses œuvres, la vierge Fatima, sculpture à taille humaine d’une grande précision représentant une femme petite, drapée d’un long voile transparent, seul élément qui dénote de l’amoncellement unique de coquillage – seule pièce réalisée en collaboration avec sa femme et qui semble déroger à son protocole de travail.

« C’est le bulot universel »

Souvent agencés en symétrie parfaites et étonnante au vu du matériau, les sculptures de Paul Amar brosse un large éventail de thème : des souvenirs d’Algérie, d’illustration narratives, de masques précieux et effrayants, mais aussi des personnages fantastiques où la sexualité marquée s’émancipe et s’affirme. Chaque coquillage récolté par Paul Amar possède une forme unique.

Les polir, les modeler en symétrie parfaite transcende toute leur essence, et de fait, établit un protocole de lissage de l’imperfection qui s’inscrit à l’encontre des pratiques conceptuelles encensées par l’art contemporain. « Je suis un bon ouvrier, consciencieux, mais c’est tout, je ne suis pas un artiste » : « C’est le bulot universel » détermine donc le cartel.

« Je suis l’homme le plus heureux du monde à l’heure actuelle. Je ne pensais pas en arriver là, posséder une galerie à mon nom. C’était au-dessus de mes possibilités. Et maintenant qu’elle existe, bravo, soyez toujours les bienvenus dans la galerie Paul Amar où vous serez reçus comme des rois », disait-il aussi. Son travail, présenté à Montpellier, est effectivement une invitation qui ne se décline pas.

NEMO TURBANT

L’art brut, pour s’affranchir des codes
L’art Brut, dont on doit le terme à Jean Dubuffet, s’affranchit par définition des codes souvent élitistes et performatifs de l’art contemporain. Ses artistes, ou artisan·nes, créateur·ices, participant·es, selon leur appellation choisie par elleux même ou pas, sont ancrées dans des pratiques souvent populaires, faisant appel à des moyen fréquemment qualifiés de rudimentaires, dont l’expression plastique reste inaltéré par les techniques académiques transmises dans les milieux artistiques classiques. N.M.

Retrouvez nos articles Arts Visuels ici

Les Tréteaux d’Ollioules

0
Péril Ordinaire, collectif L’Étreinte © Marie-Eve Heer

Le festival débute le 16 par une soirée construite avec Châteauvallon-Liberté. Le public découvrira d’abord Mamés, de la compagnie Cacho Fio, présenté au château d’Ollioules, avant de rejoindre Châteauvallon pour assister à Beauséjour, création chorégraphique de la compagnie Käfig. Un dispositif de transport gratuit relie exceptionnellement les deux lieux, réservation recommandée, places limitées.

Céline Dion et Pagnol

Le lendemain, D’amour ou d’amitié, proposé par la compagnie Vraiment Super, joue avec humour autour de la figure de Céline Dion. Sans jamais chercher à l’imiter, deux admiratrices inventent un spectacle mêlant chansons, faux entretiens et situations décalées.

Le 23, changement de registre avec Le Cabaret de l’impro, porté par la compagnie La Radit : une soirée unique, selon les thèmes proposés et les réactions de la salle. Le 24, place au patrimoine pagnolesque avec La Fille du puisatier, histoire d’amour contrariée, adaptée par la compagnie Les Trois Coups Castellans.

Le 30, la compagnie Superfluu présente Goldi, théâtre de rue jouant d’un rapprochement improbable entre Boucle d’Or et la culture hip-hop. Le lendemain, Péril ordinaire, du collectif L’Étreinte, propose un seule-en-scène -destiné aux spectateurs à partir de 16 ans- qui mêle récit personnel et témoignage.

Clôture en magie

Le festival se conclut le 1er août par une journée pensée pour les familles. L’après-midi, des ateliers parents-enfants proposent une initiation à l’art de la magie avant le spectacle du soir : Cultiver l’inattendu (ou l’art de la rencontre) par la compagnie La Tendre[S], un spectacle où illusionnisme, poésie visuelle et théâtre se rejoignent.

MARC VOIRY

Festival Les Tréteaux

Du 16 juillet au 1er août

Château féodal, Ollioules

Retrouvez nos articles Escapade Ici

Où va-t-on quand on va au musée ?

0
©Thibaut Carceller

En 2024, 40% des Français·es ont visité au moins un musée ou une exposition. C’est, avec la visite des monuments historiques (64%) et de la sortie au cinéma (60%), la pratique culturelle la plus répandue des Français. Mais seuls 38% de ces visiteurs vont au musée de leur lieu de résidence : la visite d’exposition est une pratique de villégiature, surtout dans le Sud, où les villes rivalisent de créativité pour attirer habitants et vacanciers.

Quant au type d’exposition visitée, il varie assez fortement selon l’âge : si les plus de 50 ans sont friands des musées des beaux-arts, leurs cadets préfèrent les musées scientifiques, archéologiques et ethnographiques. Quant aux expositions d’art contemporain, elles sont fréquentées par tous et toutes, quel que soit l’âge.

Autre caractéristique transgénérationnelle, les visiteureuses savent peu quel type de musée ils visitent, qui les finance et quelles sont leurs règles, qui diffèrent pourtant fortement selon qu’ils sont privés ou publics.

Monter les côtes

Ainsi les fondations privées, comme Luma à Arles ou Carmignac à Porquerolles, ne sont pas liées à des missions de service public : elles ne sont pas tenues à des objectifs pédagogiques ou de démocratisation, ni à des commandes d’artistes, ni au respect d’une parité, au soutien aux artistes locaux… même si, dans la pratique, les fondations privées sont souvent les premiers commanditaires d’art contemporain !

Il faut dire que, contrairement aux musées publics, les fondations font ce qu’elles veulent de leurs œuvres acquises : elles peuvent en particulier les revendre, après avoir fait monter leur côte… en les exposant. Les musées publics, eux, sont tenus au principe d’inaliénabilité du patrimoine public : toute œuvre acquise l’est définitivement. Les expositions publiques font monter les côtes des artistes qu’elles exposent mais ils ne peuvent revendre leur fonds et doivent assurer sa sécurité, son stockage et sa conservation.

National ou de France ?

Il est donc important de connaitre le statut des musées que l’on visite : le Mucem est un musée national, financé entièrement par le ministère de la Culture. Les musées nationaux d’art de la région, dédiés à Chagall, Fernand Léger et Picasso, se concentrent sur la Côte d’azur (Nice, Biot, Antibes). Les Frac – Fonds régionaux d’art contemporain – sont financés conjointement par les Régions et par l’État – qui a eu tendance à se désengager depuis leur création par Jack Lang en 1982, mais continue à prescrire des missions d’acquisition, d’éducation artistique et de décentralisation des expositions sur l’ensemble des territoires régionaux.

Les musées de France sont, quant à eux, très nombreux : ils ont un label de l’État, ils n’en reçoivent que peu de financement. Ce sont généralement des musées municipaux, départementaux ou métropolitains. Ce sont eux qui produisent le plus grand nombre d’expositions temporaires, eux aussi qui mènent à l’année des actions d’éducation culturelle et artistique. Ils collaborent, se prêtent des œuvres de leurs fonds pour élaborer des expositions temporaires qui tournent, parfois, d’un musée de France à l’autre.

L’essentiel des musées, labellisés ou non Musées de France, sont donc financés par les municipalités. Certaines comme Avignon, Martigues ou Marseille, ont fait le choix de la gratuité d’entrée et des ateliers de pratique. Elles ont ainsi réussi à notablement augmenter la fréquentation de leurs musées hors temps estival : par leurs citoyens, qui poussent désormais la porte de leur musée pour y fréquenter une œuvre, quelques minutes, à la pause déjeuner. Au fond, si notre m/patrimoine est inaliénable, c’est parce qu’il est à nous !

AGNÈS FRESCHEL

Les chiffres de fréquentation sont ceux du ministère de la culture pour l’année 2024 (pratiques culturelles), et 2022 (répartition des visiteurs par tranche d’âge)

Retrouvez nos articles Politique culturelle ici

Bien s’exposer au Mucem

0
Fatima Mazmouz, SuperOum Zelij - Mères Culturelles, 2022. Impression sur dibond. 100 x 100 cm.© Adagp, Paris, 2026

Bonnes Mères
Réunissant environ 350 œuvres, l’exposition Bonnes Mères interroge la figure maternelle dans toute sa complexité. De la déesse antique aux luttes actuelles pour les droits reproductifs, l’exposition met en tension les représentations idéalisées et les expériences vécues, dans un parcours où dialoguent œuvres patrimoniales, créations contemporaines et perspectives civilisationnelles.

Une exposition qui rappelle, à travers la puissance des images qui ont façonné la maternité (figures antiques, Vierges, archétypes nourriciers, …) jusqu’aux récits contemporains, diasporiques, politiques, que la maternité n’a jamais été univoque : elle est aussi traversée par la perte, la faute, la douleur.

Le parcours s’autorise des respirations légères – mais jamais anodines. Une citation de Jul, la photographie tendre et décalée de Denis Dailleux montrant un bodybuilder égyptien aux côtés de sa mère, ou encore les œuvres de Niki de Saint Phalle et Baya rappellent que les liens maternels échappent aux modèles : absents, débordants, ambivalents, parfois conflictuels.

Jusqu’au 31 août

Mossi Traoré, la mode aussi

Un an après Fashion Folklore, le Mucem ouvre à nouveau ses portes à une exposition de mode signée cette fois par Mossi Traoré.

Au programme de l’exposition : une dizaine de créations. Des tenues de foot imaginées par celui qui « rêvait de devenir footballeur », inspirées par son amour pour Olive et Tom, mais aussi pour l’OM. Quelques robes, dont l’attention est portée sur les drapés, clin d’œil aux robes du soir de Madame Grès. L’attention du styliste se porte également sur les matériaux réutilisés – résidus de lait, terre de chantier ou encore caoutchouc l’inspirent !  

Jusqu’au 16 novembre

Ferdinandéa, l’île éphémère

À partir de l’apparition puis la disparition en 1831 d’une île volcanique entre la Sicile et la Tunisie, Clément Cogitore propose au fort Saint-Jean une fable visuelle et documentaire, métaphore d’un monde instable.

Dans la salle Henri Rivière, plongée dans la pénombre, Ferdinandéa, l’île éphémère déploie son dispositif tout autour d’une « black box », salle de projection qui accueille le film de 45 minutes, Incertitudes, cœur de l’installation. Tout autour, film 16 mm, vidéos, photographies, arts graphiques, documents d’archives et peintures, créent des strates de lecture entre passé et présent, science et superstition.

Jusqu’au 20 septembre

Cinés-étoilés
Avec les Cinés-étoilés, le fort Saint-Jean se transforme en cinéma à ciel ouvert : jusqu’au 26 août, chaque mercredi soir, il accueille une programmation réunissant des films issus de différents pays du bassin méditerranéen. En résonance avec l’exposition Bonnes Mères, les œuvres sélectionnées mettent à l’honneur des figures maternelles fortes et inspirantes. Parmi les prochains rendez-vous : le 15 juillet, Annie Colère de Blandine Lenoir (2022), qui évoque le combat pour le droit à l’avortement dans la France des années 1970. La projection sera précédée d’un court métrage et d’un échange avec la réalisatrice Margaux Fournier. M.V.

Tous les mercredis jusqu’au 26 août

Retrouvez nos articles Arts Visuels ici

Dans l’intuition de Kiki Smith

0
Earth, 2012. Tapisserie en jacquard. Exemplaire 6/10 + 2 EA. 295 x 190 cmCourtesy Magnolia Edi ons et / and Galerie Lelong © Kiki Smith

Être ici, maintenant, partout. Le titre de l’exposition de Kiki Smith présentée au MO.CO, conçue en collaboration avec l’artiste, rassemble plus d’une centaine d’œuvres, et plus de quarante ans de production. Un accrochage où l’artiste fait preuve d’une rare liberté de techniques aussi diverses qu’étonnantes : peintures sur textiles, aluminium, toiles, sculptures de bronze, de bois, dessins au fusain, aux crayons de couleurs, broderie, tapisseries géantes et photographies de corps ou de jardin fleuri. Une profusion à découvrir jusqu’au 11 octobre à Montpellier.

Pour entrer ou quitter l’exposition, il y a cette œuvre, Woman on Pyre (2001). Une statue de femme en bronze, sur un bûcher. Son corps est modelé à la main, les traces de doigts et de pinceau marquent ses rides. Ses lèvres et sourcils striés, sa tête chauve, ses bras tendus et puissants pour tenir la pose : « Comme le Christ, comme si elles disaient “Pourquoi m’as-tu abandonné ?”»

La femme sur le bucher est une Genevieve. En voyant au Louvre un tableau représentant Geneviève assise avec des loups et les agneaux, Kiki Smith dessine alors son amie Geneviève, la découpe, la moule, la casse pour la modeler, la recoller à nouveau. Cette œuvre amorce un travail d’hybridation, d’accouplement inter-espèce dans la pratique de l’artiste qui, bien loin de l’essentialisation naturaliste du corps féminin, propose une existence chorale, imbriquée, de présences en mutations. 

Kiki Addams

Née en Allemagne en 1954, l’artiste américaine grandit dans une famille bourgeoise, dans un manoir ancien, entourée de sculptures de son père Tony Smith, de masques mortuaires de sa grand-mère, de collections de dentiers et de costumes datant du XIXe siècle. « On ressemblait un peu à la famille Addams […] c’était, beaucoup de mort, partout. » Une mort qui dans l’exposition plane constamment. Il y a la Pietà (1999) au chat mort, les sculptures anatomiques et fœtus réalistes fragmentés, les corps découpés et recollés ensemble comme pour en former de nouveaux, dans une incertitude de la finalité du corps et de l’œuvre par extension, puisqu’il est toujours question de réparer, de reconstruire.

« Ma mère disait toujours : “Fais confiance à ton intuition” »L’intuition, chez Kiki Smtih est moteur de recherche et de production émancipée, parfois enfantine et toujours fabuleuse, ancrée dans un plaisir du conte, de la mythologie catholique. Son travail s’anime d’une récurrence de motifs et de détails inattendus, presque naïfs : de petite paillettes brillantes disséminées au coin des yeux de ses personnages, de strass sur sculpture de bronze, et des étoiles, toujours plus d’étoiles de toutes formes, couleurs et matières possible qui envahissent ses œuvres et l’espace d’exposition. 

NEMO TURBANT 

Être ici, maintenant, partout

Jusqu’au 11 octobre
MO.CO., Montpellier

Retrouvez nos articles Arts Visuels ici

Au tour du monde

0
© X-DR

Aux Suds, voilà maintenant 31 ans que l’équipe s’affaire à l’année au montage d’une proposition culturelle inspirée et complète. On parle donc ici d’un événement aguerris, et très attendu. Pas au tournant, mais bien avec impatience, puisque l’intégralité du programme mêle singularité, douceur et surprises venues de tous les Suds du monde. Il est pensé comme un parcours, comme un guide à la journée. On se fait prendre par les mains et les oreilles, entraînés au fil des heures dans des espaces, des écrins, des ambiances et des ondes variés. Pour ce voyage, rendez-vous cette année du 13 au 19 juillet.

Chaque pause en son temps

Le matin, le bureau du festival propose aux réveils affamés un petit déjeuner oriental, toute la semaine durant. Des forces douces et miellées, utiles aux longues journées musicales, et à l’enchaînement vers l’Espace Croisière, où sont désormais programmés des concerts en matinée. On y écoutera des duos aux inspirations multiples, tels que Cristiano Nascimento & Wim Welker et leur voyage guitaristique autour des musiques populaires brésiliennes, Framboyán, et leur hommage joué et chanté aux musiques traditionnelles indigènes du Mexique ou l’inclassable et délectable duo oud/accordéon de Francis Varis et Simon Le Garff.

Après d’incontournables apéros découvertes dans le jardin de l’Espace Van Gogh, à midi, c’est désormais dans celui de l’ancien monastère Saint-Césaire que sera donnée, chaque d’après-midi en semaine, une série de concerts intimistes, voyageurs et gratuits (avec Reno Danio, Oba Music, le duo Ananda, Tatiana Angel…). Pour le goûter, le Musée Arlaten, proposera, lui, films et « Salons de musique », animés par Jowee Omicil et Jacques Denis ou Windborn et Aliette de Laleu, entre autres.

On s’échauffe, place Voltaire, en fin d’après-midi, devant la scène posée en plein air, où l’on profite des concerts de formations festives telles que Mitsune, Raul Monsalve y los Forajidos, Auprès de ma blonde ou Bobo & Bahja, en dansant des hanches ou des coudes depuis sa table de bar.

Si les « Moments précieux » ne sauraient mieux porter leur nom, c’est qu’ils font du début de soirée une suspension, une caresse musicale, qui ondule des romains Alyscamps à la moyenâgeuse cours de l’Archevêché, au son de virtuoses du globe : Ali Doğan Gönültaş, Abdullah Minyawi ou Sandra Carrasco et David de Arahal

Sons d’une nuit d’été

Temps phares du festival, les Soirées Suds invitent un panel de têtes d’affiches et un public fourni à emplir l’historique Théâtre Antique, dans la douceur retrouvée du soir. Cette année, Fatoumata Diawara, Aïta mon Amour, Gaël Faye, Jowee Omicil, La Niña et Marie Froes tiennent le haut de l’affiche.

Enfin, alors que l’énergie de la foule et des lumières de scène on fait accélérer les battements de cœur, beaucoup redescendront grisés d’engouement vers les Afters Sud, dans la cour de l’Archevêché ou à Croisière. Moments festifs et joyeux où s’invite la musique électronique, la programmation y réserve toujours d’ultimes belles surprises, à l’instar d’Uzi Freyja, de Captain Planet ou de Papatef, cette année.

Regorgeant de bien d’autres rendez-vous encore, de temps de transmission, de rencontres, de discussions et d’échanges, le festival Les Suds est une ouverture bienvenue sur le monde et ses musiques.

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Les Suds

Du 13 au 19 juillet

Arles

Retrouvez nos articles Escapade Ici