dimanche 1 mars 2026
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Histoires de cordes 

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Le Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron joue du paradoxe en baptisant « Nuit du piano » une soirée où brille un quatuor, pas n’importe lequel, sans doute l’un des meilleurs au monde, le Quatuor Modigliani. Deux pianistes sont tour à tour à l’honneur, Rémi Geniet et Jean-Frédéric Neuburger. La soirée conçue en deux temps s’attachait d’abord aux Valses nobles et sentimentales de Ravel, sous les doigts de Rémi Geniet dont les attaques franches et la nervosité du style se glissent avec aisance dans la partition dont le titre est un hommage aux deux volumes de valses de Schubert. Si le terme de « valse » a désorienté le public à la création tant les dissonances et les accents de ces pièces leur donnaient une apparence « aventureuse ». Pourtant, en exergue de la partition pour piano on peut lire la citation d’Henri de Régnier « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile »… Entre le côté percussif de certaines phrases et les nuances qui se coulent dans le velouté du Fazioli, le pianiste a une manière bien à lui d’habiter le silence tandis que les dernières notes appréhendent l’infime et se perdent dans la cymbalisation des cigales. Rejoint par le Quatuor Modigliani, Rémi Geniet s’attachait à une pièce historique du répertoire français, le Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck. Les accents passionnés de l’œuvre étaient rendus par un tempo sans faille. Le ton dramatique de la première partie, Molto moderato quasi lento, prenait un tour romantique soutenu par la virtuosité des cordes, violon aérien d’Amaury Coeytaux, celui subtilement incarné de Loïc Rio, alto profond de Laurent Marfaing, violoncelle inspiré de François Kieffer. La sublime aria du deuxième mouvement, Lento, con molto sentimento, est d’une intensité prenante, tissés dans ses harmonies complexes. Enfin, le troisième mouvement, Allegro non troppo, ma non fuoco, offre des unissons de rêve, mâtinant son lyrisme d’un sentiment d’urgence où s’emporte l’âme. 

Complicité de longue date

Après l’entracte, c’est le Quatuor Modigliani qui débutait, écho à la première partie en reprenant une œuvre de Ravel, le Quatuor à cordes en fa majeur. On est subjugués par l’art infini des nuances, la virtuosité inventive des pizzicati, la fougue du scherzo, la musicalité du premier violon, le Stradivarius « Prince Léopold » de 1715, la poésie fiévreuse des phrasés qui équilibre les couleurs et réenchantent le monde. Comme en clin d’œil, puisque le quatuor de Ravel est dédié à Gabriel Fauré qui était au moment de son écriture professeur de composition de l’auteur du Boléro, les quatre instrumentistes retrouvaient le pianiste Jean-Frédéric Neuburger, complice depuis plus de vingt ans pour une interprétation magistrale du Quintette pour piano et cordes n° 2 en ut mineur opus 115 de Fauré. La beauté d’une journée d’été se voit condensée dans cette pièce qui fut utilisée au cinéma dans le film de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. Fluidité, frémissements, paysages rêvés, été impressionniste où les strates de lumière vibrent avec une éloquente élégance… L’osmose entre les musiciens fait le reste. 

En bis, le Scherzo du Quintette pour piano en la majeur de Dvořák apportait le tourbillon de sa danse. Un rêve éveillé !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 29 juillet, Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

Quichotte : un joyeux bazar et une réflexion profonde 

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Quichotte © XDR

Artiste invité pour plusieurs années de « permanence artistique » par le Festival, Gwenaêl Morin a pour ambition de Démonter les remparts pour finir le pont ! C’est à dire, entre autres,  de s’attaquer au répertoire pour tisser des liens avec le présent. Quoi de mieux, la langue invitée étant cette année l’espagnol après l’anglais l’an passé, que de s’attaquer au premier roman picaresque ?

Don Quichotte de la Manche est un hidalgo qui, influencé par les romans de chevalerie dont il s’est nourri, rêve de « pratiquer ce qu’il a lu dans les livres » pour changer le monde et trouver sa Dulcinée. Le roman est dense, le metteur en scène Gwenaël Morin décide donc d’y entrer « par effraction », non en lui restant fidèle, mais en tentant d’en extraire l’idéalisme et la philosophie du personnage éponyme. 

De l’imagination 

Avec Quichotte, Gwenaël Morin revient au théâtre dans ce qu’il a de plus artisanal : Don Quichotte est affublé d’un bouclier et d’un casque en carton, la lance est composée de morceaux de bois maintenus par du gros scotch. Peu de décor, une toile blanche tendue entre les arbres, un synthétiseur reposant sur une souche. Les personnages s’affrontent derrière les arbres du jardin, le public joue les moulins à vents en levant les bras. Il faut s’imaginer, comme dans l’enfance ou le rêve, les réalités que traduisent les mots de Don Quichotte. D’ailleurs, c’est à travers ses yeux que le spectacle se vit, comme dans un univers parallèle. Les acteurs donnent le ton. Jeanne Balibar qui incarne un Don Quichotte émouvant et halluciné, Thierry Dupont, Sancho Panza protecteur et aimant, et Marie-Noëlle, narratrice ironique, forment un trio décalé mais harmonieux. Ils sont accompagnés par Léo Martin qui les assiste, muni du texte.

Et de la réflexion

Pour que le public comprenne la manière dont se fabrique un spectacle, Gwenaël Morin est convaincu qu’il doit l’élaborer avec lui. Voilà que la première partie de Quichotte a des allures de répétition : il s’ouvre sur la lecture de l’introduction du roman de Cervantès par Marie-Noëlle. Elle finit par abandonner ses textes et ponctue la pièce de remarques et de reformulations sur l’œuvre, autant de parenthèses métatextuelles nécessaires à la clarté de l’intrigue. 

Une entreprise au long cours, qui s’enrichira jusqu’au terme du Festival -la première représentation manquait parfois de dynamisme : mettre la vision fantasmée du monde de Don Quichotte à l’épreuve du plateau théâtral et voir ce qui advient, c’est ce que propose Gwenaël Morin. Moqué par tous, Don Quichotte préfère se réfugier dans les promesses d’héroïsme des romans et s’y brûle les ailes. 

Une séquence symbolique où les livres de sa bibliothèque sont jetés un à un par tous les personnages en fond de scène interpelle : le danger se trouve-t-il dans les livres ou dans l’idéologie qu’on croit en tirer ? Que peut encore la littérature face à la violence du monde ? 

CONSTANCE STREBELLE

Quichotte
Jusqu’au 20 juillet, 22h, Jardin de la rue de Mons
Maison Jean Vilar, Avignon

AVIGNON OFF : Rêver peut-être

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Rêveries © Yann Gaillot

Juliet O’Brien a fouillé dans ses journaux intimes, et dans les Rêveries perdues de ses personnages. Ils sont quatre sur scène, flanqués de quatre porte-manteaux couverts de vêtements et d’accessoires, partenaires vivants pour traverser les époques, scruter les cœurs, plonger dans les pensées de personnages très attachants dans leurs excès, leurs heurts et malheurs. La vie ne fait de cadeau à personne, reste seulement à l’affronter comme on peut, sans pleurnicheries ni optimisme béat. Un petit air de musique, un pantalon dont on lâche l’ourlet, un képi ou un calot, un tablier, suffisent à situer l’époque, à camper un personnage dont s’empare chaque comédien avec une agilité qui favorise notre sourire, capte notre attention.

Chacune et chacun feint d’oublier de rêver, se réfugie dans un travail acharné, tente à son petit niveau, de grimper l’échelle sociale, se marie comme on signe un contrat illusoire, en fermant les yeux. 

Rêveries ce sont des coups de chapeau lancés à chaque personnage, homme ou femme, jeunes ou vieux, fiers de leur vie, celle dont ils n’ont jamais rêvée mais qu’ils ont traversée, lèvres gourmandes, larmes contenues, cœur gonflé. Les comédiens insufflent une humanité revigorante à des dialogues légers en apparence, à des non-dits beaucoup plus lourds. Ils virevoltent leurs sentiments, dansent sur leurs espoirs, se divertissent de leurs souvenirs. Ils traversent la vie comme on esquisse un pas de danse. La mise en scène fluide de l’autrice savoure toutes les circonvolutions du texte.

Rêveries met du baume sur nos petites tristesses. Ces gens-là peuvent se vanter d’avoir vécu de tout leur corps et de tout leur crâne. Sans artifice, sans techniques anesthésiantes. Eux, c’est sûr, n’ont jamais eu besoin d’Intelligence Artificielle.

JEAN-LOUIS  CHÂLES

Rêveries 

Jusqu’au 21 juillet à 19h45, relâche le lundi 
Théâtre Présence Pasteur, Avignon

Samson ressuscité à Aix

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Samson_Festival d'Aix-en-Provence 2024_© Monika Rittershaus_1

Le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Claus Guth se sont emparés de Samson, opéra perdu de Jean-Philippe Rameau, et le public de la première, au Théâtre de l’Archevêché, ne s’y est pas trompé en réservant à cette production hors du commun un accueil triomphal. 

Rappelons les faits. Voltaire et Rameau envisagent de collaborer à une rénovation du genre lyrique. Ce sera Samson, le héros biblique. Las ! La censure s’en mêle, Voltaire traîne une réputation d’impiété. Le projet capote par deux fois. Rameau gardera les meilleurs morceaux de la partition pour les recycler dans des ouvrages ultérieurs… 

Il ne s’agit pas de ressusciter une œuvre perdue, ni de recomposer une chimère musicale. L’intérêt du travail de Raphaël Pichon, le chef et Claus Guth, le metteur en scène, s’attache davantage à en restituer l’esprit que la lettre. Ce qui est donné à voir et à entendre est un spectacle total aux images d’une beauté saisissante, d’une profondeur dont les échos bibliques viennent percuter une actualité brûlante. 

La scénographie d’Étienne Pluss installe le drame dans les ruines d’une demeure que l’on devine cossue. Plafonds effondrés, murs éventrés, sol jonché de gravats… livrées aux promoteurs qui viennent établir un état des lieux. C’est le présent d’un drame qu’une mère (l’actrice Andréa Ferréol) vient évoquer. Comment être la mère d’un terroriste ? Samson, le massacreur des Philistins, est un kamikaze fou de Dieu. « Quel est son nom, je ne peux prononcer son nom ! », hurle-t-elle. 

Siècles en résonance

Le formidable pari est réussi au-delà de toute attente. La conjonction entre la musique et le drame se fait sans solution de continuité. L’esprit des créateurs de notre siècle fait naître une œuvre venue d’un autre siècle, plus dense plus ramassée, plus intensément dramatique, plus travaillée de préoccupations qui sont les nôtres. Ce Rameau nous est d’une proximité étonnante. D’une vérité que Claus Guth veille toujours à ce qu’elle ne colle pas littéralement à l’actualité. Samson, c’est la force fanatique au service de la mort… Comment ne pas  songer aujourd’hui au 7 octobre et à Gaza ? 

La figure herculéenne de Samson est incarnée par l’imposant baryton Jarrett Ott. Entre la vocation prophétique du libérateur et ses appétits sexuels, il est déchiré entre la figure fragile de Mitta, excellente et touchante Léa Desandre et la force de Dalila, troublante Jacquelyn Stucker. Il nous offre une figure dont toutes les ambiguïtés dramatiques  (est-il un monstre sanguinaire, une voix divine ?) s’incarnent en ambiguïté vocale, qui joue entre un vérisme âpre et un arioso proprement baroque. Tout contribue à en faire un personnage trouble, aux élans mortifères, une figure de la Passion christique, tombant avec lenteur du ciel vers le gouffre , accompagné par Julie Roset, ange annonciateur aux accents séraphiques, et Nahuel di Pierro basse brillante et ductile, figure maléfique du Philistin Achisch. 

Raphaël Pichon remet le chœur, formidable ensemble Pygmalion, au centre de la tragédie, peuple hébreu de blanc vêtu, Philistins jouisseurs en noir. Un cliché ? le vrai protagoniste c’est la musique de Rameau. Qu’on la reconnaisse dans tel ou tel numéro ou qu’on la redécouvre, elle est le ciment du spectacle. Raphaël Pichon en livre une lecture qui ose les collisions brutales. Elégies de la déploration de Dalila et déchaînements électroacoustiques sont liés par une profonde acuité du propos. Ici, l’intelligence sert d’un bout à l’autre un spectacle riche d’intentions, d’une beauté plastique à couper le souffle et d’une inspiration musicale sans égale. Un grand moment de ce Festival 2024. 

PATRICK DI MARIA

Samson
Les 6,9,12, 15 et 18 juillet
Cour de l’Archevêché, Aix-en-Provence

Le temps et le sel

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Sous les racines, un chœur de femmes dans un bain de sel

Il y a des propositions que l’on aimerait par dessus tout aimer, en ce contexte politique où près d’un tiers des français voulaient être gouvernés par un parti prônant la préférence nationale, la discrimination active des binationaux et refusant l’égalité salariale homme-femme. Mais Tamara Cubas, intimidée sans doute par l’importance de son propos, la force de ces femmes qui portent leur combat sur scène, a produit un spectacle de moins d’une heure trente qui semble long au bout de 20 minutes. L’artiste, qui a l’habitude aussi de créer des installations et des œuvres plastiques qui ne s’inscrivent pas dans la problématique d’un temps diégétique, narratif ou dramatique, a créé un spectacle dont on devine dès le départ le déroulement, et qui nous apprend très peu sur l’histoire et les conditions de vie de ces femmes, avec lesquelles on ne parvient pas, faute de savoir qui elles sont, à entrer en empathie.

Racontez-nous… 

On apprend, par la feuille de salle, et quelques allusions éparses que Noelia Coñuenao, Karen Daneida, Dani Mara, Ocheipeter Marie, Hadeer Moustafa, Sekar Tri Kusuma et Alejandra Wolff sont des femmes qui toutes parlent des langues d’exils, minoritaires ou natives. mapuche, edo, malais, arabe, didxaza, borum. Mais ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce ne sont pas leurs histoires, mais un chœur de femmes antique chantant, psalmodiant, se déplaçant, se revêtant de blanc, de voiles. Sur le mur du lointain après un long temps passé sans mots compréhensibles, quelques-uns, traduits, poétiques, viennent s’écrire, allusions à la femme de Loth changée en sel parce qu’elle s’est retournée pour regarder la ville qu’elle quittait. 

Le sel, sur la scène, cache d’autres voiles encore qu’elles déterrent pour s’en revêtir, et par moments les chants sont beaux, les gestes, les visages éclatants comme des combats. Dont on aimerait, vraiment, savoir davantage, car rien n’est plus urgent sans doute aujourd’hui que de produire des récits d’exils et de témoignages des ethnocides, en particulier par les femmes qui sont, généralement, les voix porteuses des victimes. 

AGNÈS FRESCHEL

Sea of Silence a été créé au Théâtre Benoit XII du 4 au 9 juillet

Courts de cœur

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FÁR © Salaud Morisset

FÁR

Venu du grand nord, d’Islande, FÁR de Gunnur Martinsdóttir Schlüter nous fait assister à un drame. Un vol d’oiseaux dans le ciel. Visage d’une femme, Anna, derrière une vitre. Elle participe à une réunion d’affaires dans un café. Cadres serrés, couleurs bleues froides. On parle de gains, de l’installation d’un jacuzzi. Soudain, un choc contre la vitre. Une mouette git, à terre, blessée. Sous les yeux stupéfaits de ses collègues, Anna veut achever l’oiseau mais se fait agresser par des enfants « on n’a pas le droit de tuer » s’insurgent-ils. « La frontière est mince entre la souffrance et la mort »  leur répond-elle. Derrière la vitre, les gens du café observent… Un film, court, efficace, âpre, superbement cadré. FÁR veut dire intrusion ; l’intrusion de l’inattendu dans un monde organisé, de la souffrance et de la mort dans un lieu où ce qui compte est l’argent gagné et l’efficacité économique. Une réussite.

I Once Was Lost

Inspiré par une histoire vraie, I Once Was Lost, entre documentaire, journal intime et fiction, nous raconte une anecdote arrivée à un père, celui de la réalisatrice franco-américaine Emma Limon. Un soir, il dépose en voiture sa fille, lycéenne, chez son premier petit ami. C’est elle qui l’a guidé dans les rues de la ville. Mais au retour, il ne retrouve plus son chemin. Cette anecdote qui lui est arrivé en 2008, il la lui raconte bien plus tard, en 2021. Emma Limon en fait un film. Une déambulation nocturne, très bien filmée, dans la banlieue de Boston. Pas grand monde à qui demander son chemin. John entre dans un tout petit magasin de donuts. Il achète un beignet, essayant d’obtenir des informations. Aucune des trois employées ne parvient vraiment à l’aider mais l’une d’entre elles lui offre plusieurs donuts qu’il dévore dès qu’il retrouve enfin sa route : « je ne me suis senti plus chez moi dans l’univers. » Perdre ses repères  n’est pas toujours une mauvaise chose et ce père qui avait peut être l’impression de perdre-là sa fille devenue femme, a peut-être ici, trouvé un nouveau chemin.

Amarres (C)CHAZ Productions

Amarres

Un autre film inspiré par le réel, celui de Valentine Caille, Amarres. À partir de son histoire personnelle, la réalisatrice écrit une fiction, mise en scène avec soin et superbement interprétée par Alice de Lencquesaing et Jonathan Genet. Livia vient passer quelques jours sur le rucher familial. Elle y retrouve son frère, Louis, qui a fait des séjours en hôpital psychiatrique et qui est psychologiquement très perturbé. Il travaille sur le rucher – les scènes sur le travail des apiculteurs sont très bien documentées… La folie de Louis qui se manifeste dès qu’il est en contact avec les autres est en écho avec la folie technologique qui conduit à la destruction des abeilles. La relation entre le frère et la sœur, entre haine et amour inconditionnel, donne lieu à des scènes intenses, que la musique de Claus Gaspar souligne habilement. Un film riche en émotions.

ANNIE GAVA

Le festival Tous Courts, organisé par l’association Rencontres cinématographiques d’Aix-en-Provence s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre

festivaltouscourts.com

Une journée en courts

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La master class

Caroline San Martin, maîtresse de conférences en écriture et pratiques cinématographiques à la Sorbonne,est venue « penser l’écriture du personnage en scenario », une leçon de cinéma qui a rassemble bon nombre d’étudiants. Et ce fut passionnant. Partant d’un texte de Gilles Deleuze, Francis Bacon : Logique de la sensation, celle qui est aussi intervenante à la Femis a proposé de transposer au cinéma ces réflexions sur la peinture. Comment déconstruire des partis-pris, interroger les présupposés, imaginer des possibilités et en faire le tri, ancrer son  personnage dans des situations pour qu’il puisse faire des choix. S’appuyant sur des extraits de courts et longs métrages, Caroline San Martin a aussi dialogué avec ceux qui assistaient à cette master class qui a duré deux heures. On l’aurait bien écoutée deus heures de plus !

Les cartes blanches

Bruno Quiblier, directeur de l’association lausannoise Base-Court est venu présenter six films suisses dont trois d’animation, très différents, dont un, engagé et drôle, « dédié aux animaux victimes d’homophobie » ! Dans la nature de Marcel Barelli. Dans la nature, un couple c’est un mâle et une femelle. Enfin, pas toujours! Un couple c’est aussi une femelle et une femelle. Ou un mâle et un mâle. Vous l’ignoriez, peut-être, mais l’homosexualité n’est pas qu’une histoire d’humain. Original et très graphique, celui de Jonathan Laskar, The Record, où un antiquaire qui s’est vu offrir par un voyageur un disque magique, « lisant dans votre esprit et jouant ce que vous avez en mémoire », s’enferme dans sa boutique avec tous ses souvenirs qui refont surface. Et dans le film de Basile Vuillemin, Les Silencieux, ce ne sont pas des souvenirs que remontent les pêcheurs d’un petit chalutier qui, après des pêches maigres, se sont aventurés dans des zones protégées. Un film superbement mis en scène qui nous fait passer vingt minutes en compagnie de ces marins, confrontés à un rude dilemme.

Les Silencieux © Blue Hour Films

Une autre carte blanche a été proposée au Festival Vues du Québec, étonnement situé à Florac en Lozère, principale manifestation française entièrement consacrée au cinéma québécois, qu’est venu nous présenter son fondateur, Guillaume Sapin. Il nous a proposé sept courts très variés et de très bonne facture. Oasis, le premier documentaire de Justine Martin suit la relation de Raphaël et Rémi, des jumeaux, au moment charnière de l’adolescence. Raphael, atteint d’un handicap, reste prisonnier de l’enfance, Rémi grandit… Un film très touchant. Aucéane Roux, est venue parler de son film d’études cinématographiques à l’École des médias de l’UQAM, Vent du Sud, tourné à Val Gagné, dans l’Ontario, le village que ses grands parents ont quitté comme beaucoup d’autres, laissant des terres en friche. Terres rachetées par des mennonites qui ont fait revivre le village. Un film qui « raconte surtout l’histoire de deux communautés qui se rencontrent à travers un village. C’est l’agriculture qui est leur point commun». Passionnant.

The Record © Kurzfilm Agentur Hamburg

Découvert aussi, le festival de l’écrevisse de Pont-Breaux, en Louisiane, grâce au regard acéré de Guillaume Fournier, Samuel Matteau et Yannick Nolin. Acadania, un court sans paroles mais dont les images parlent, reflet d’une Amérique fatiguée et comme défaillante ; visages fatigués, machines rouillées, parade grotesque. On pourrait aussi évoquer le film d’Annie St-Pierre, Les grandes claques, une fiction qui nous fait partager un réveillon en 1983 : des enfants qui attendent un Père Noël en retard, un père qui attend son passage pour pouvoir emmener ses enfants, angoissé à l’idée d’entrer dans la maison de son ex-belle famille. Un film doux amer qui nous fait partager les tensions et les réactions de chacun. Carte blanche particulièrement réussie !

ANNIE GAVA

Le Festival Tous Courts s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre à Aix-en-Provence.

festivaltouscourts.com

« Viva Varda ! », la femme et la cinéaste

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Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.

Amour et bienveillance

Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!

ANNIE GAVA

Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.

https://www.cinemed.tm.fr/

Le Rendez-vous de Charlie

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ERIK TRUFFAZ

Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis. 

Des valeurs sûres

Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!! 

MARYVONNE COLOMBANI

Les 3 & 4 novembre, Salle Obino, Vitrolles

Les Rendez-vous de Charlie 

04 42 79 63 60 charlie-jazz.com

Il était une femme !

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Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes. 

Le mystère d’un nom

Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales. 

Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes). 

Un spectacle enquête

Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence

Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !

Le festival de Salon-de-Provence fait tinter les orgues aixoises

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© X-D.R.

Inaugurées en grande pompe en 2015, les grandes orgues de l’auditorium Campra disposant de quelques 2000 tuyaux ont cependant vite cessé de fonctionner pour cause de panne. À peine restaurées, elles ne pouvaient rêver mieux qu’Olivier Latry et Shin Young Lee pour célébrer leur résurrection. Il faut dire que l’organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et la concertiste sud-coréenne ont la virtuosité nécessaire pour s’attaquer à des œuvres sollicitant l’instrument sous toutes ses coutures. La 5ème Symphonie de Charles-Marie Widor et son Allegro Vivace n’ont aucun secret pour Olivier Latry : ses variations requièrent une dextérité et une technicité sans faille, mais également une succession de jeux, d’accouplements et de changements continus de nuances via la pédale d’expression qui rappellent la versatilité de l’instrument, conçu alors pour convoquer la puissance d’un orchestre. Le spectre de Bach et de l’héritage germanique est également convoqué par Shin Young Lee sur l’imposante Introduction et passacaille en ré mineur de Max Reger, qui pousse l’art du contrepoint jusque dans ses retranchements, tout en lui adjoignant des couleurs expressionnistes. De belles prouesses solistes qui se révèlent cependant moins émouvantes que les duos choisis sur le volet. Outre le très beau Concerto brandebourgeois n°2 de Bach transcrit pour quatre mains (et quatre pieds !) par Max Reger, interprété à la perfection par le couple, on (re)découvre avec bonheur, entre autres, le sublime Concerto en ré mineur de Marcello entonné avec générosité et finesse par l’hautboïste François Meyer, ou encore les Trois Mouvements de l’immense Jehan Alain sublimés par la flûte d’Emmanuel Pahud. De quoi se souvenir que l’orgue n’est pas l’instrument solitaire qu’on a souvent voulu dépeindre : la Fantaisie en Fa mineur de Krebs en atteste dès le XVIIIème siècle ! Et l’Hymne de Joseph Jongen, entonné par Olivier Latry et Éric le Sage au piano, rappelle que l’instrument peut, selon les jeux et couleurs, se jumeler y compris avec ses frères (pas si) ennemis.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été le 28 juillet au Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence

« La Bête dans la jungle », en quête d’absolu

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La nouvelle d’Henry James, The Beast in the jungle, paru en 1903, l’histoire d’un homme qui attend un événement extraordinaire et demande à une femme d’attendre avec lui, a toujours bouleversé Patric Chiha, par son rapport au temps, par la tension entre la vie réelle et la vie rêvée. Il décide d’adapter l’histoire de May et de Jon qui, pour lui, a la valeur d’un mythe. On avait vu le talent de ce réalisateur pour filmer les corps qui dansent dans son film précédent, Si c’était de l’amour, le documentaire sur la vie de la troupe de Gisèle Vienne.

Traverser les époques

Dès les premières images de La Bête dans la jungle, des danseurs, des corps se frôlent au rythme du disco. La voix de la physionomiste (Beatrice Dalle), enveloppée dans sa cape noire nous guide dans ce monde étrange. « C’est l’histoire de May et de Jon. May avait rencontré Jon croisé dix ans auparavant dans les Landes, au bal de la Sardinade. Là, il lui avait confié son secret : “depuis que je suis enfant, je sais que j’ai été choisi pour quelque chose d’exceptionnel et cette chose extraordinaire devra m’arriver tôt ou tard. Et toute ma vie va être bouleversée.” » On est en 1979. Au cœur d’une boite de nuit parisienne dont on sortira  peu : pourquoi sortir, c’est ici que tout se passe. Les corps dansent, nimbés de lumière, se touchent, flamboient. Et c’est là que May (Anaïs Demoustier,excellente),tout en couleurs, exubérance et mouvement, retrouve Jon (Tom Mercier) immobile, comme figé et hors du monde. Et ce sera ainsi chaque samedi jusqu’en 2004. Dans ce club on va traverser les époques, les élections de 1981, la mort de Klaus Nomi, l’hécatombe du sida, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre. May s’est mariée avec Pierre (Martin Vischer) mais continue à attendre avec Jon la chose qu’il guette, quelque chose de plus grand qu’eux. Elle aime que sa vie ressemble à un roman. « Il faut résister, il faut danser. »  Dans la boite de nuit, les costumes chatoyants, brillant de mille feux ont fait place à des tenues noires Le club s’est vidé à cause des morts du sida mais les rescapés continuent de danser au rythme de la techno, filmés du balcon où May et Jon poursuivent leur quête d’absolu.

La Bête dans la jungle,histoire d’amour et sorte de documentaire sur une discothèque de 1979 à 2004 confirme le talent  de Patric Chiha à filmer une atmosphère. On l’avait déjà remarqué avec Brothers of the Night ( Berlinale 2016). La Bête dans la jungle est un film envoûtant dont on n’a pas envie de sortir, attendant nous aussi, peut-être qu’une bête sorte de l’écran et bouleverse nos vies… « Vous êtes sortis, quelle drôle d’idée ? C’est ici que tout se passe. »

ANNIE GAVA

La Bête dans la jungle, de Patric Chiha
En salles le 16 août

« Polaris », trouver sa bonne étoile

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Jour2Fête

Dans la brume blanche, une voix, qui parle de solitude et de souffrance. Une silhouette. Le bruit du vent qu’on sent glacial. Une tempête de neige. Et puis des mains qui se réchauffent. Ce sont les mains d’Hayat, une navigatrice, de 1m60, en plein océan Arctique, au milieu des icebergs bleutés. À l’autre bout du monde, dans le Sud de la France, sa sœur, Leila, sur le point de donner naissance à son premier enfant, avec ses craintes et ses doutes, alors que le père a mis les voiles. Toutes deux ont eu un parcours de vie difficile : un père absent, une mère toxicomane, en prison, qui n’a jamais été une mère. Pour elles, les familles d’accueil. « Je ne me rappelle aucun moment de tendresse avec ma mère », confie Hayat. Elle souhaite très fort que sa sœur, grâce à ce bébé qui vient de naitre, puisse changer le destin de cette famille. C’est à travers des conversations téléphoniques qu’Hayat et Leila revisitent leur passé et leur relation. Et c’est en racontant, bribes par bribes, son histoire à Ainara Vera qu’Hayat nous permet de l’approcher. Elle évoque ses difficultés en tant que femme-capitaine, la nécessité d’être dure au départ pour se faire respecter, les agressions qu’elle a subies. « En tant que femme, si vous êtes ne serait-ce qu’un peu attirante, c’est vraiment super difficile. Ça consomme tellement d’énergie. » Le syndicat de marins qu’elle a contacté lui a refusé toute aide.

Voyage intérieur

« On a le droit de décider ce qu’on veut faire de notre corps ! »s’indigne-t-elle. Elle est épuisée de devoir se débrouiller toute seule. « Je ne peux apaiser ma souffrance quand la vie me maltraite. » Comment garder la tête hors de l’eau, nous suggère un plan serré, fixe, long, intense, où elle nous regarde. Peut-être en quittant le bateau, un moment, pour aller voir sa sœur et faire connaissance avec la petite Inaya, celle qui va briser ce cycle infernal pour avoir de nouvelles références. En profiter aussi pour faire le point sur sa propre existence : « Je fais pas ma vie, je m’occupe des autres ! » lance-t-elle à sa sœur cadette. Comment chasser ses démons, vaincre sa peur de ne jamais être aimée ? Comment se reconstituer après cette enfance où on n’a pas reçu cet amour de base ? « Inaya est aimée et c’est le plus important », conclue-t-elle.

Dans Polaris, ce documentaire tourné pendant deux années, Ainara Vera trace le portait de deux femmes qui, chacune à sa manière, tracent leur voie. Elle filme les gestes expérimentés de la navigatrice dont le bateau semble glisser sur la mer et frôler les icebergs, ceux, plus tâtonnants de sa sœur qui apprend pas à pas les gestes d’une mère. « Hayat est une capitaine de navire qui cherche sans relâche sa place dans le monde », commente la cinéaste qui a su trouver la bonne distance pour nous donner à voir et entendre ces deux femmes blessées par la vie, nous faire partager leur voyage intérieur afin de se reconstruire. La musique d’Amine Bouhafa accompagne superbement ce voyage glaciaire travers des paysages à la beauté âpre et austère.

ANNIE GAVA

Polaris, de Ainara Vera

En salles le 21 juin

La Nuit du verre d’eau, la révolte d’une femme

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© Sarmad Louis © Jour2Fête

Le jour se lève sur une vallée de la montagne libanaise. Une demeure bourgeoise, des vacances qui pourraient être ordinaires et paisibles. Mais, quinze ans après l’indépendance du pays, la révolution gronde, non loin de là, à Beyrouth, en cet été 1958. Trois sœurs se retrouvent dans le village familial. Nada (Rubis Ramadan), Eva (Joy Hallak), pour qui les parents cherchent un mari et l’ainée, Layla (Marilyne Naaman), qui subit le quotidien d’un mariage imposé à 17 ans. Elle est très liée à son petit garçon, Charles (Antoine Merheb Harb). Lui, du haut de ses sept ans, observe avec curiosité et inquiétude le monde qui l’entoure. La Vierge de l’église pleure et tous les villageois chrétiens se retrouvent pour prier. Les repas de famille élargie se transforment en pugilat. Les Chiites du village se sentent marginalisés, voire plus et certains s’en vont. On commence à s’armer et la nuit, on fait des rondes. L’arrivée du Docteur René (Pierre Rochefort) accompagné de sa mère, Hélène (Nathalie Baye) va bouleverser le quotidien. Layla sert de guide aux « Français » et à l’occasion d’une visite de la grotte de Saint Antoine, pendant que Charles emmène Hélène voir un ermite, elle se jette dans les bras de René, un homme très discret et taiseux.

Une tension dramatique
« C’est l’histoire d’un amour éternel et banal qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal … », chantent en chœur les femmes de la famille en ligne derrière un piano : une très jolie scène. Une chanson de Dalida qui fait écho au drame que vit Layla et à sa révolte. Peut être une métaphore de ce que traverse le pays. Le titre en arabe de ce premier long métrage du cinéaste libanais, Carlos Chahine, signifie « terre d’illusion ». « Pour moi, 1958 est comme une répétition générale de la guerre de 1975 qui n’est pas finie aujourd’hui…J’avais envie de dire que ce pays est une illusion depuis le début », a précisé le cinéaste, accompagné de toute son équipe, et du compositeur Antoni Tardy dont la musique a particulièrement bien souligné la tension dramatique de cette chronique familiale et historique aux décors soignés.

ANNIE GAVA

La Nuit du verre d’eau, de Carlos Chahine 
En salles le 14 juin

Shakespeare inspire ici, expire là

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LA TEMPESTA texte William Shakespeare traduction, adaptation, mise en scene, scenographie, costumes, son et lumiere Alessandro Serra avec Fabio Barone, Andrea Castellano, Yincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Paolo Madonna, Jared Mcneill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Bruno Stori assistanat lumiere Stefano Bardelli assistanat son Alessandro Saviozzi assistanat costumes Francesca Novati masques Tiziano Fario

À Avignon, le fantôme de William Shakespeare hante les murs depuis l’origine du festival. On ne compte plus les adaptations, relectures et appropriations de l’écrivain anglais tant elles sont constitutives de l’histoire de la manifestation. Cette année, deux pièces majeures du répertoire ont fait l’objet de mises en scène et le moins que l’on puisse dire est qu’elles reposent sur des conceptions antagonistes de l’œuvre shakespearienne. Pourtant La Tempête comme Richard II ont en toile de fond la question du pouvoir, de sa légitimité, de sa manipulation voire de ses dérives, intrinsèque au théâtre du maître élisabéthain. Mais quand, dans la première, l’intervention de la magie et la prédominance de la nature viennent corriger les travers revanchards et faiblesses individualistes d’un gouvernement humain en faisant triompher la sagesse, c’est le réalisme politique le plus cruel, fait d’ambitions personnelles, d’hypocrisie débridée et de traitrises éhontées , qui l’emporte dans la seconde, aux dépens de toute considération éthique. Entre Alessandro Serra et Christophe Rauck, ce sont surtout les choix de mises en scène qui contrastent, malgré une obscurité et commune, et agissent avec plus ou moins de réussite sur la dimension contemporaine de l’auteur phare du grand siècle britannique.

Fausse sobriété

Si le Sarde privilégie le dépouillement scénique et le resserrement textuel comme autant de preuves matérielles de son absorption de l’œuvre, des costumes jusqu’à la traduction italienne, il reste dans un entre-deux d’inventivité ou la fausse sobriété se conjugue à un arrière-goût burlesque suranné. Jusqu’à nous faire nous interroger sur l’attribution à Jared McNeill, seul acteur noir (épatant) de la troupe, le rôle de Caliban, personnage monstrueux esclavagisé. Outre quelques scènes visuellement éblouissantes – notamment grâce à l’éclairage en puit de lumière ou à l’immense voile noir déployé sur le plateau – qui assurent un sincère plaisir esthétique, cette Tempesta aux accents commedia dell’arte perd en portée politique et manque de modernité. Regrettable quand la plume d’un géant de la dramaturgie classique s’y prête autant.
Si Richard II, éclipsée par Richard III et Henri VI, est l’une des pièces les moins jouées du grand Will, celle-ci a toujours eu, et dès la première édition en 1947, les faveurs du Festival d’Avignon. Après Jean Vilar à la mise en scène et dans le rôle-titre, Ariane Mnouchkine ou encore Jean-Baptiste Sastre, c’est au tour de Christophe Rauck de redonner vie à ce roi à part dans l’histoire de la couronne d’Angleterre. Accédant au désir de l’acteur Micha Lescot d’incarner le monarque (1377-1399) totalement déconnecté des exigences de sa fonction.

RICHARD II texte William Shakespeare, mise en scene Christophe Rauck, traduction Jean-Michel Deprats, avec Louis Albertosi, Thierry Bosc, Eric Challier, Murielle Colvez, Cecile Garcia Fogel, Guillaume Leveque, Pierre-Thomas Jourdan, Micha Lescot, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente, Adrien Rouyard dramaturgie Lucas Samain , musique Sylvain Jacques scenographie Alain Lagarde , lumiere Olivier Oudiou video Pierre Martin , costumes Coralie Sanvoisin masques Atelier 69 , maquillages et coiffures Cecile Kretschmar

Machination envoûtante

Il ne peut y avoir de longues discussions sur le constat que la pièce est sublimée par l’acteur longiligne, vêtu de blanc dans un environnement où le noir domine, et dont la gestuelle autant que la voix troublent jusqu’à la notion de genre. La maîtrise et la complexité de son jeu est loin en revanche d’en être l’unique réussite. Car l’actuel directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, assisté du scénographe Alain Lagarde, place au centre d’un ingénieux dispositif de gradins amovibles, une machination envoûtante. Qu’il représente la Chambre des Communes ou les coulisses du pouvoir, le décor aussi sombre soit-il devient ici une tribune au grand jour des intrigants. Habité par une désinvolte négligence des enjeux qui évolue en démence capricieuse, Richard ne semble à aucun moment concerné par la nasse politique dont il est la proie. Un comportement qui va paradoxalement conférer à l’entreprise hostile d’usurpation du trône menée par son rival et cousin, Bolingbroke, futur Henri IV, une certaine légitimité. Dans une scène d’abdication aux ressorts quasi-comiques, le roi se fait bouffon dans un dernier soubresaut d’orgueil avant son assassinat comme ultime félonie. Magistral.

La Tempesta a été jouée les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet à l’Opéra du Grand Avignon.
Richard II a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26 au Gymnase du lycée Aubanel, à Avignon.

Documentaires sur grands écrans

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A-fidai-film

Il y a 7 ans Documentaire sur grand écran a créé  Best of Doc : l’occasion de re (découvrir) dix des meilleurs films documentaires de l’année écoulée, ainsi que des films en avant-première, des inédits des courts métrages et un classique. Où ? Dans toute la France. Quand ? Du 4 au 17 mars 2026.

Les sélectionnés

Des documentaires qui nous parlent de l’état du monde comme  L’Invasion de Sergei Loznitsa, une chronique des  conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ou le revisitent comme Soundtrack to a Coup d’État de Johan Grimonprez qui évoque un incroyable épisode de la guerre froide où s’entremêlent Jazz, politique et décolonisation. Ou encore Je n’avais que le néant : « Shoah » par LanzmannGuillaume Ribot nous plonge au cœur de la production d’une œuvre majeure du cinéma.  Put Your Soul On Your Hand And Walk est une immersion dans la vie de Fatem, une photographe palestinienne à Gaza, à travers ses échanges vidéo avec la réalisatrice Sepideh Farsi. Dans Queendom, Agniia Galdanova montre l’univers étrange de l’artiste queer russe Gena Marvin, qui s’est opposée avec un courage inouï à la croisade anti-LGBTQIA+ menée par Vladimir Poutine et clame le droit à la différence. Peaches Goes Bananas (https://journalzebuline.fr/17-ans-avec-peaches/ ) de Marie Losier donne l’occasion de découvrir la « queen déjantée du punk-électro, véritable icône féministe et queer » Dans  Imago (https://journalzebuline.fr/imago-retour-au-pere/) Deni Oumar Pitsaev, exilé tchétchène en France,  aborde des sujets comme la filiation, le sens de la vie, la transmission, la liberté face à la responsabilité de l’individu dans le groupe ainsi que  l’exil d’un peuple malmené par le « grand frère russe » (https://journalzebuline.fr/imago-retour-au-pere/). Dans My Stolen Planet,( https://journalzebuline.fr/my-stolen-planet-liran-cote-faces/) Farahnaz Sharifi construit à partir d’images d’archives personnelles et d’inconnu•e•s, une histoire de l’Iran depuis la révolution islamique jusqu’à nos jours. Dans Tardes De Soledad, Albert Serra suit le jeune torero, Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, et filme la corrida comme un rite. Le Cinquième plan de La Jetée, (https://journalzebuline.fr/ressemblance-et-coincidences/  de Dominique Cabrera nous fait voyager dans le temps, l’espace et le cinéma. ; ce 5éme plan  du film de Chris Marker qui fait surgir des souvenirs, des images, des questions

Le Classique

Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme dresse un portrait pris sur le vif de  la France à l’aube des années 60. Pendant tout le mois de mai 1962, Chris Marker et ses équipes sillonnent Paris, caméra et micro aux poings,  documentant en toute liberté ce « premier printemps de la paix »,  quelques semaines après la ratification des accords d’Evian par le référendum du 8 avril 1962..

Les avant-premières

Nuestra tierra  de Lucrecia Martel propose une réflexion sur la relation entre territoire, identité et justice filmant la vie de la communauté des Chuschagasta à Tucuman, et le procès de ceux qui ont tué leur leader, Javier Chocobar

D’une rencontre fortuite ,dans une laverie en Californie, avec un vétéran amérindien, Isabelle Ingold etVivianne Perelmuter .ont fait  un film hors normes, entre mémoire, écologie et quête de réconciliation, Les Recommencements.

120 heures d’images d’archives : voilà ce qu’il reste de 35 années de dictature de Stroessner au Paraguay. A partir de ce corpus d’images rares retrouvées partout dans le monde, Juanjo Pereira , dans Derrière les drapeaux, le soleil reconstruit l’histoire d’une des dictatures les plus longues du XXe siècle, dont les effets perdurent encore aujourd’hui..

Les Inédits

Dans A Fidai Film, le cinéaste palestinien Kamal Aljafari raccomode la mémoire en se réappropriant des archives confisquées en 1982 par l’armée israélienne.

Back Home, un film « artisanal » de Tsai Ming-Liang  où il filme Anong Houngheuangsy et la vie quotidienne de son village natal au Laos.

Annie Gava

Best of doc Du 4 au 17 mars

Le Gyptis, La Baleine, Les Variétés Marseille

 L’Odéon, Barjols, Le Royal,Toulon Six n’étoiles, Six fours

Ciné bleu, Lorgues

La Cascade, Martigues  Ciné 89, Berre L’Étang

Ciné Palace, Saint Rémy-de-Provence

Le Cigalon, Cucuron

Le Club, Gap

La Première Fois, le baptême du feu

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Le festival La Première Fois déroule son programme sur quatre lieux : le Vidéodrome 2, Les Variétés, La Baleine et la salle de projection de la Prison des Baumettes.

Au programme, accompagnés par leurs réalisateurs-trices ou par un technicien de l’équipe, seize films, comme un kaléidoscope du monde. On vivra ainsi le quotidien d’une station uvale vouée à disparaître (La Station de Lisa Chapuisat), les rencontres, organisées par la justice belge, entre enfants et parents destitués de leur garde (Pour se revoir de Thomas Damas). On rencontrera Hedi et Faouzia restés seuls à Sousse après le départ de leurs quatre enfants pour l’Europe (Où s’en vont les horizons ? de Wafa Mahmoud). On connaîtra les craintes de Hawa l’Afghane et de ses filles au temps du retour des talibans (La vie de Hawa de Najiba Noori). On ira dans les mines désaffectées de l’est marocain où des hommes cherchent encore un minerai épuisé et des espoirs perdus (De plomb et de charbon de Thomas Uzan). Ou encore, entre lacs et forêts, on entendra l’incertitude de jeunes adultes fragiles qui n’arrivent pas à trouver une place dans la société (Les eaux troubles d’Amandine Bailly).

Chaque séance sera précédée par deux courts réalisés par des ados marseillais du Centre Ville. Et l’Alcazar et La Baleine, accueilleront deux sessions scolaires gratuites à destination des lycéens et des structures sociales.

Invité d’honneur du festival : le Pyrénéen Jean-Baptiste Alazard qui, loin du folklore, regarde la ruralité « comme un vivier de résistances et de rêveries ». Il ouvrira le festival le 3 mars aux Variétés avec Festa Major (2024) projeté aux Baumettes le lendemain. Ce film ( https://journalzebuline.fr/un-certain-gout-de-la-fete/) nous embarque dans les festivités catalanes populaires de fin d’été, célébrant le rapport au monde d’une communauté : le réalisateur y filme son village, ses proches nous invitant à la danse, l’ivresse et la réflexion.  Une démarche artistique qu’il présentera le lendemain dans une masterclass animée par Bastien Michel. Dans la sélection, on pourra découvrir deux autres de ses films : L’Age d’or et St Jean-Baptiste

C’est sous le signe du feu que se place cette édition. Sur l’affiche, un jeune homme franchit dans un bond, un brasier. Référence au jeu lancé en amont du festival : « Parlez-moi d’un feu », collecte d’enregistrements pour une création chorale diffusée en clôture du festival. Mais surtout, image symbolique de l’énergie, de la joie et de la confiance qu’il faut, pour sauter le pas et réaliser un premier film, un baptême du feu.

ELISE PADOVANI

Programme complet sur www.festival-lapremierefois.org

Un Été à la ferme – l’âge d’or

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« Deux mois sans école ! Ça va être cool » dit Paul dans le préambule du film qui réunit la famille Halle : le père, Gregory, la mère, Dorothée, Paul, l’aîné et son petit frère Germain.

On est dans une ferme isolée de l’Avesnois, au Nord de la France. Gregory a repris non sans mal l’exploitation familiale. Une exploitation à taille humaine où les vaches pâturent au grand air. C’est l’été, les vacances. La nature est belle, originelle. Un paradis pour les enfants. Pourtant le travail ne s’arrête jamais. La traite des vaches matin et soir qu’on soit malade ou pas, les soins vétérinaires, l’entretien des clôtures, les bricolages divers, la moisson, le stockage des ballots de fourrage, la mise à l’abri de la paille des bêtes tandis que l’orage menace, sans compter le calcul des ratios, des seuils de rentabilité. Quand ils ne font pas les quatre cents coups dans les champs dorés ou ne s’ébattent pas dans la rivière, les deux frères aident leur père. Paul a douze ans et Grégory l’initie à la conduite du tracteur. A la réalité difficile de la ferme également, bien éloignée de la vision idéalisée de « Farming simulator » un jeu vidéo auquel jouent Paul et son frère.

Le cinéaste, s’est installé dans le quotidien de la famille. Comme c’est souvent le cas dans les documentaires immersifs, les protagonistes ont oublié sa présence. Seules quelques vaches le gratifient parfois d’un regard caméra, placide.

Le film trouve une sorte de respiration entre les jeux des enfants et le travail du père, entre leur insouciance et ses soucis. Balançant entre temps d’apprentissage et libres échappées. Alternant les cris et le silence, le meuglement des vaches et la musique baroque de Vivaldi et des Bach (Jean-Sébastien et Carl Philipp).

Hugo Willocq réussit un film enraciné et universel. Enraciné dans un territoire qui est celui de sa propre enfance – géographique et intime. Universel parce qu’il nous parle de filiation, de transmission, d’une perte d’innocence quand l’âge d’or enfantin s’achève et que le futur reste très incertain. Les petites fermes disparaissent une à une, au profit d’exploitations moins nombreuses, de plus en plus grandes, selon les logiques de profit. « L’idée d’arracher un fragment de cette vie menacée me tient à cœur. Lorsqu’une histoire s’éteint, il y a urgence à ne pas laisser disparaître sa mémoire » déclare le réalisateur.

Que deviendront Paul et son frère ? La dernière séquence reprend en vidéo-souvenir les beaux moments de ce bel été, comme l’archive d’un temps qui n’est pas encore mais qui pourrait bien être un âge de fer.

ELISE PADOVANI

Un Été à la ferme, l’âge d’or de Hugo Willocq

En salle le 25 février

[BERLINALE 2026] : Salvation, un conte noir sur la folie des hommes

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Salvation (Kurtulus) est un film qui a de l’ampleur. L’ampleur d’un paysage de western : les plateaux anatoliens. Immenses, déserts, loin de la loi des hommes des villes. L’ampleur aussi d’une réflexion sur le Mal qui se veut un Bien.

C’est pourtant dans un microcosme que se joue la tragédie inspirée au réalisateur par le massacre de 44 personnes, hommes, femmes, enfants, par 12 membres d’une famille en 2009 dans un village kurde.

Tandis que les combattants kurdes indépendantistes sont traqués par la police turque comme terroristes, deux villages isolés vont rejouer la lutte fratricide d’Abel et de Caïn.  Celui du haut, habité par les Hazeran. Celui du bas, réinvesti par les Beziki qui reviennent chez eux après avoir dû fuir. Pendant leur exil, les Hazeran se sont approprié leurs champs.

Le film s’ouvre sur ce conflit territorial qui pose la question de la spoliation et du droit au retour.

Le scénario épouse le crescendo d’une haine initiée sans doute depuis très longtemps. Cette haine se glisse dans les souterrains des maisons troglodytes, matrices d’une monstruosité en gestation. Les frontières entre le dedans et le dehors se fondent dans la nuit, comme le rêve et la réalité. Le somnambulisme du fils de Mesut, un des leaders du village, en métaphore de cette confusion-là, entre sommeil et éveil.

La superbe photographie signée Ahmet Sesigürgil et Baris Aygen joue des chromatismes ocres diurnes, creuse la nuit, et capte les ombres, donnant au film tout à la fois un côté ethnographique et merveilleux, symbolique et intemporel.

La peur exacerbe les tensions. Non seulement entre les deux villages mais à l’intérieur de la tribu Hazeran.

Le Cheikh en place, Ferit (Feyyaz Duman) prône le compromis et la paix. Le mystique Mesut (Caner Cindoruk), habité par des cauchemars ou des rêves dans lesquels le fantôme de l’ancien Cheik lui dicte sa loi, veut l’affrontement armé. La parole politique se légitime par celle, incontestable de Dieu. Les femmes, au second plan, subissent, hésitent ou adhèrent. La transe des prières soude la communauté et légitiment la « croisade ».

Tous les dictateurs sanguinaires (et l’actualité mondiale attestent qu’ils sont toujours aussi nombreux) se sentent investis d’une mission, dit le réalisateur, religieuse ou séculaire. Ils croient agir pour sauver leur peuple.

Dans une des scènes les plus terribles du film, Mesut -qui a tué de sang-froid un enfant Beziki sourd-muet, pleure et se plaint de la douleur d’avoir dû commettre ce crime. Il n’a aucun remords. Il verse des larmes sur son abnégation à suivre l’injonction divine, sur son propre sacrifice.

Dans son précédent long-métrage, le très noir Burnings Days, le réalisateur turc, opposait l’intégrité d ’un jeune procureur fraichement nommé dans une petite ville d’Anatolie à la corruption des potentats locaux. Il s’élevait contre les populismes et la violence latente qu’ils alimentent. Dans ce dernier opus, la dimension devient universelle. Le titre Salvation renvoie au Salut, à la Rédemption. Qui nous sauvera ? Et à quel prix ?

ELISE PADOVANI

Salvation d’Emin Alper

Prochainement en salle

Rue Malaga  

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Rue Malaga(C) Ad Vitam

Depuis ses premiers opus dont Le Bleu du Caftan, Maryam Touzani filme avec beaucoup de sensibilité, des hommes, des femmes dans leur vie quotidienne. Dans son nouveau long métrage, Rue Malaga, c’est à Tanger qu’elle nous emmène, sa ville natale, une cité où on parle arabe et espagnol.

 Maria Ángeles vit depuis toujours dans la rue Malaga, une rue pleine de couleurs, de sons, d’odeurs. Elle compte bien finir sa vie dans sa maison remplie d’objets, de meubles patinés par le temps, de photos, de souvenirs. Jusqu’au jour où Clara (Marta Etura), sa fille, une infirmière, qui vit à Madrid, en plein divorce et qui ne s’en sort pas financièrement avec deux enfants, lui rend visite, ce qu’elle fait rarement. Elle vient lui annoncer qu’elle vend la maison ; elle en est la propriétaire : c’est ce qu’avait décidé son père, mort il y a une vingtaine d’années. Partir à Madrid chez sa fille ou rester à Tanger dans une résidence seniors : Maria Ángeles doit choisir ! Alors que la maison est vidée peu à peu de ses objets familiers et chéris, vendus à un brocanteur, Marie Angeles décide de rester à Tanger, dans une maison de retraite où elle ne fraie avec personne, ne s’adapte pas du tout. Une scène cocasse avec deux coiffeuses venues dans sa chambre « s’occuper » de ses cheveux, lui fera prendre une décision radicale : elle va retourner vivre dans sa maison, vide, et trouver des solutions pour récupérer ses meubles, ses objets, sa vie. Des solutions de plus en plus étonnantes !

C’est Carmen Maura qui incarne magistralement cette femme reprenant les rênes de sa vie. (La présidente du Jury du Cinemed, Ariane Ascaride lui a d’ailleurs accordé une Mention Spéciale, bien méritée !) Elle est de tous les plans : la caméra de la directrice de la photo, Virginie Surdej, ne la lâche pas, saisissant les émotions qui la submergent, captant les changements qui s’opèrent en elle, l’énergie de cette femme qui renait. La plupart de ses amies ont disparu. Seule son amie d’enfance, Josépha (Maria Alfonsa Rosso) une religieuse qui a fait vœu de silence mais dont le visage parle, reçoit ses confidences. Les visites à Sœur Josépha scandent le film, comme un refrain : des scènes de plus en plus cocasses au fil de la métamorphose de cette « vieille dame » qui revit.

 Maryam Touzani qui a écrit cette histoire à Tanger, pour faire le deuil de sa mère, y a insufflé un vrai souffle de vie. Rue Malaga, tour à tour drôle et émouvant, questionne l’obligation qu’auraient les parents de tout donner à leurs enfants, raconte la vieillesse autrement et sublime les corps qui ont perdu la jeunesse. Un film qui fait chaud au cœur.

Annie Gava

Rue Malaga a remporté le Prix du public dans la section Spotlight à la Mostra de Venise 2025.  Il a été choisi pour représenter le Maroc aux Oscars 2026 et sortira en France le 25 février

Lire ICI un entretien avec Maryam Touzani

Maryam Touzani à cœur ouvert

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Maryam Touzani(C) Annie Gava

Une histoire de transmission

Ma mère n’avait pas pu voir mon film précédent Le Bleu du caftan, parce qu’elle est décédée juste avant la sortie, de manière totalement inattendue. C’est de cette blessure qu’est sortie l’écriture de Rue Malaga. Ma mère était à moitié

espagnole et j’ai grandi en parlant espagnol. Et quand ma mère est partie, j’ai cherché à garder cette conversation avec elle à travers la langue, inconsciemment. C’est pour ça que ce film est en espagnol. C’est mon premier film en espagnol. Le film est dédié aussi à ma grand-mère parce qu’il y a cette histoire de transmission qui, pour moi, est primordiale. Pour moi, cette transmission est une chose qui est vitale, que j’ai envie de raconter. C’est une manière de garder vivantes ces personnes qui ne sont plus là.

Les objets dans le film

C’est vrai que je suis attachée aux objets. J’ai la sensation que les objets n’ont pas une âme certes mais sont les témoins de notre vie. Dans la vie de Maria Ángeles c’est clairement cela. Ce sont comme des marqueurs de sa vie, un ancrage. Ils font partie de son identité. Et quand elle est dépossédée de tous ces objets,  c’est comme si on lui arrachait une partie de sa vie et de son passé. Et j’avais justement envie de mettre la lumière sur ces objets-là et sur ce qu’ils peuvent représenter pour certains, pas pour tous. C’est comme les lieux, c’est comme les maisons. Quand Clara dit à sa mère, ce ne sont que des murs, pour Marie-Angela, ce ne sont pas que des murs, ils sont témoins de toute une vie : ils ont tout vu, ils ont tout entendu, ils ont tout observé et ils font partie de qui elle est. Moi, je me sens beaucoup comme cela. D’où l’importance quand, petit à  petit, elle peut les  retrouver et remeubler sa maison. c’est une reconstruction,  une reprise en main de sa vie, de son identité

L’’immigration espagnole.

Ma grand-mère est née  en 1910, en Andalousie. Elle est venue au Maroc. Elle avait sept ans. Ses parents y sont restés Elle a épousé un Espagnol et a eu trois enfants …, J’ai grandi dans cette famille avec deux cultures. Le regard des autres vis-à vis de ma grand-mère  était qu’ils la voyaient comme une étrangère et elle ne se sentait pas étrangère. Et pour moi, déjà, petite, je me suis posé beaucoup de questions sur l’identité,  sur la manière dont on nous voit de l’extérieur. Ma grand-mère  avait des yeux bleus, on voyait très  clairement qu’elle était étrangère et souvent, on parlait arabe à côté d’elle en pensant qu’elle ne comprenait pas. Mais elle comprenait tout, en fait !

La ville de Tanger et la mer

J’apprends à me connaître à travers mes films ; une fois qu’ils sont écrits  et même une fois qu’ils sont tournés. J’ai besoin de la mer. J’ai besoin de voir la mer. J’ai besoin de cette proximité à l’Océan.  Et je crois que ce n’est pas anodin que cela revienne à chaque fois de différentes manières. Dan Le Bleu du Caftan, il y avait déjà l’odeur de la mer qui venait dans les narines de ces deux hommes et qui racontait pour moi ce désir de mer, ce désir de liberté aussi

Et à Tanger, c’est vrai qu’on est à 14 kilomètres de l’Espagne et que de notre maison, on voit Cadiz juste en face. C’est vrai que j’ai toujours grandi avec ces souvenirs par procuration de ma grand-mère, de sa petite ville de Jimena de la Frontera..C’est une ville de fusion. C’est une ville où il y a toujours eu un vivre-ensemble. Moi, j’ai grandi là-dedans et j’avais aussi envie de pouvoir raconter ça

Toutes ces cultures qui vivaient ensemble, dans le respect des religions les unes des autres, de la différence. Et c’était avant tout une richesse. Moi, je me rappelle justement l’Académia Malaga parce que ma mère a vécu là avec ma grand-mère.  Et je me rappelle tous les récits, toutes ces cultures différentes qui vivaient ensemble  des musulmans, des juifs et des chrétiens, des échanges de nourriture différentes. C’était important de raconter aussi la rue avec ses odeurs, avec ses sens, de sentir le cœur aussi de cette ville, de comprendre l’attachement de cette femme à cette ville mais de manière organique, pas de manière intellectuelle. Et quelque part de rendre hommage aussi à cette génération qui est en train de disparaitre. Parce que le cimetière qu’on voit,  c’est là où¹ ma grand-mère est enterrée. On peut y aller passer toute une journée et ne voir personne. La majorité des gens sont partis. C’est quelque chose qui me touche beaucoup. Garder la mémoire vivante : je pense que le cinéma peut faire cela. Je crois que c’est important de ne pas oublier le passé, surtout quand il est beau.

La scène d’amour

Cette scène d’amour était  pour moi primordiale. Parce que j’avais envie justement de montrer … comment dire… Je trouve qu’il y a tellement d’attentes, d’injonctions de la société par rapport à la  manière dont on doit vieillir, par rapport à la manière dont l’amour, le désir doit  évoluer. Déjà très jeune, c’est quelque chose qui me touchait beaucoup parce que je me suis toujours dit :je suis la personne que je suis à l’intérieur. Quand j’aurai 70 ans, 75 ans, 80 ans, je vais continuer à être la même  personne. Donc, si la société nous renvoie une image différente, parce que c’est l’image qu’elle voit en moi, comment faire concilier ces deux choses ? Il faut avoir beaucoup de force de caractère parfois pour pouvoir continuer à être qui on est à l’intérieur.

La sexualité et l’amour, sont quelque chose de sain, de beau quand on est jeune. Et puis, on arrive à un certain âge, ça commence à devenir quelque part limite, à  la limite du respectable comme si c’était  quelque chose de moche, dont  on ne pourrait pas parler ouvertement. C’est quelque chose qui me heurte et qui me blesse, mais vraiment. Et donc, j’avais envie de célébrer ces corps, leur sensualité, leur rythme, ces corps vieillissants que je trouve magnifiques. On a vécu, nos corps se sont transformés. On a ressenti des choses. Et je n’ai pas envie de cacher. J’ai envie de montrer cela et de le sublimer. C’est ce que j’avais envie de faire avec ces scènes -là : montrer qu’on est capable encore d’aimer et qu’on doit avoir la liberté de pouvoir désirer.  Il n’y a pas un moment où ¹ la vie s’arrête.

Du coup, j’avais envie que Marie-Angela puisse briser toutes ses chaînes, se libérer  de tout et se dire  et dire : « Voilà, je suis une femme de 80 ans, mon corps est comme il est, il est magnifique comme il est, je choisis de le montrer, je choisis des habiller  cet homme, de me déshabiller, de me montrer ! » Je trouve que la vieillesse est une vraie force. J’avais envie vraiment qu’on puisse ressentir cela comme une caresse. J’avais envie d’être dans un vrai respect des corps, dans un vrai respect de l’instant et que la caméra arrive sur le corps juste comme une caresse, sans jamais trop s’attarder, sans jamais trop montrer, mais juste pouvoir balayer du regard comme un toucher qu’on ressent, qui est là. Et c’est complètement éloigné du male gaze, Cela n’a rien à voir. Quand Maria Ángeles enlève ses habits, c’est vraiment une mise à nu de l’âme, ce n’est pas que du corps.

Travailler avec des femmes

C’est important pour moi de travailler avec des gens qui me comprennent et qui ont la sensibilité que je recherche. Et cette sensibilité-là, j’ai pu la trouver chez des hommes comme j’ai pu la trouver chez des femmes. Mais c’est important pour moi de faire les bons choix et de m’entourer de  personnes avec lesquelles je me sens alignée, avec qui je me sens en harmonie et qui ont la même vision des choses. Il y  ici une équipe féminine, avec des femmes âgées comme  la coiffeuse la coiffeuse Romana, qui avait dans les 76 ans et des jeunes. Je choisis en fait les membres de mon équipe par leur talent, par leur humanité et ce que je sens.

Le personnage de Josépha

C’est un personnage très important ; les dialogues avec Josépha qui n’en sont pas, puisqu’ en fait, Marie-Angeles fait tout, les questions et les réponses.  Pour Josépha  ce fut un casting assez long, parce que je voulais raconter toutes ces expressions- tout ce qu’elle exprime. J’avais envie d’un visage, d’une comédienne qui puisse exprimer tout ça rien qu’à travers son regard, à travers ses grimaces et je cherchais un visage qui porte les années qu’il a. Pour moi, les rides qui traversent le visage de Josépha dans le film, c’est comme des rivières, c’est beau, Quand je suis tombée sur Maria Alfonsa Rosso, je suis tombée amoureuse d’elle. C’est une femme qui a une telle énergie  de vie aussi, qui est magnifique, très douce, Elle était vraiment la Josépha que j’avais imaginée et qui me rappelait des souvenirs d’enfance. Pendant que j’écrivais, je n’avais pas imaginé le personnage de Josépha, mais je pense aussi que c’est venu parce que cette écriture  pour moi était très dure, douloureuse aussi, parce que c’était me confronter à l’absence de ma mère, à la douleur et tout, donc j’ai écrit beaucoup dans les larmes, mais j’avais aussi besoin de rire, et donc inconsciemment, je pense que ces dialogues-là ont pris cette tournure- parce que j’avais besoin de ça ; je me retrouvais à rire en milieu de la nuit, pendant que je me laissais porter par ces conversations-là..

Carmen Maura

Carmen Maura, elle est capable de tout. Je n’avais pas écrit avec Carmen en tète Et quand j’e l’ai rencontrée, elle a lu le scenario, elle a adoré  le personnage, elle est vraiment tombée  amoureuse de Marie-Angéla. Et moi, je suis tombée amoureuse d’elle. Elle a des yeux tellement expressifs. Elle peur raconter tellement sans parler, elle aussi ! L’émotion, chez elle, est quelque part, elle est présente ; dès qu’on la touche, elle apparait Et puis elle a cette joie de vivre, cette énergie  aussi qui m’a beaucoup touchée. Après  avoir discuté avec elle pendant quelques heures, j’étais certaine qu’il n’y aurait que Carmen pour interpréter ce rôle-là, pour lui donner chair et la dimension que j’avais imaginée ; elle traverse tellement d’états différents ! Quand elle revient chez elle et qu’elle se retrouve dans cette maison vide, ce qu’on voit dans ses yeux n’a absolument rien à voir avec d’autres moments. Il fallait qu’elle puisse aussi être tellement proche de ses émotions.

Et ça commence avec la coiffeuse. On veut l’obliger à  couper des cheveux. Là elle a un déclic et elle dit non ; c’est un truc qui m’agace vraiment quand on se met à infantiliser les personnes âgées  C’est un truc qui me met hors de moi ! Pour moi, cette séquence est vraiment un turning point !

 Renaissance

La vie ne nous donne pas toujours que de belles choses. C’est se reconstruire. C’est se repenser.  C’est aller chercher des ressources qu’on ne pense pas. On a en nous parfois… Marie-Angeles est  une femme pleine de vie. Elle va aller chercher d’autres ressources. On la voit rajeunir quelque part en se reprenant en main. Et parce qu’elle prend conscience du fait qu’elle est là, qu’elle est encore vivante. Et qu’on veut lui enlever des choses. Et elle va redécouvrir l’amour physique.

, Clara, sa fille,  ne se rend pas compte. Pour elle, la vie de sa mère est derrière : elle devrait accepter d’aller s’installer avec elle à Madrid.

La couleur rouge

Ma mère  aimait beaucoup le rouge et adorait les fleurs. Je n’ai pas écrit avec cela en tête mais en revoyant le film, et même en l’imaginant car quand j’écris, c’est toujours très visuel, j’avais besoin de revoir ces fleurs ; je prenais toujours des photos de ma mère entre les fleurs. Mais je trouve que le rouge s’est installé dans ce film aussi parce qu’il a du sens, parce que le rouge est une couleur de vie,  qui peut être violente parce que c’est la couleur du sang mais c’est aussi une couleur pleine de désir de vie

Des séquence comme des refrains

Les scènes dans le cimetière et les visites à Josépha sont des repères, des parenthèses obligatoires, un équilibre entre la vie et la mort. Une vie faite de routine jusqu’au moment où tout bascule. Une énergie nouvelle et un rapport nouveau à son quartier. L’énergie de la vie rentre chez elle !

Propos recueillis au dernier CINEMED par Annie Gava

Lire ICI la critique du film

[|BERLINALE 26] Nina Rosa

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Une fête joyeuse dans un jardin. Une jeune femme, visage triste, coupée des autres ; c’est Rosa (Michelle Tzontchev) qui a le vague à l’âme. Elle demande à son père de l’accueillir quelque temps avec son fils. Lui, c’est Mihail, un spécialise d’art, commissaire d’exposition ; il a quitté la Bulgarie presque 30 ans auparavant, s’installant à Montréal avec sa fille alors âgée d’une dizaine d’années. Il y a laissé ses souvenirs, une sœur et sa langue, ce que lui reproche Rosa, qui apprend le bulgare à son fils. Mihai est poussé à revoir son pays natal car on lui confie une mission : aller voir sur place le travail d’une fillette, repérée par une galeriste italienne, Giulia (Chiara Caselli), à partir d’une vidéo sur internet. D’abord réticent, il accepte de partir dans ce « pays arriéré ». L’arrivée dans son pays natal est un vrai choc. Il est accueilli avec chaleur par la communauté du village de Nina, même si on trouve qu’il parle bizarrement pour quelqu’un né à Sofia. « Il pense en français ! » Il rencontre Nina (incarnée par les jumelles Sofia et Ekatarina Stanina) un peu sauvage qui lui montre son atelier et lui confie ses cauchemars. Nina lui rappelle Rosa au même âge quand il l’a emmenée à Montréal. Invité à un anniversaire, où on chante et on boit la rakia, il retrouve le plaisir d’entonner un hymne bulgare et de danser avec les autres. Une des plus belles séquences du film : dans les couleurs chaudes du feu, il retrouve son âme bulgare. Quand il verra le travail de Nina qui semble communier avec le cosmos dans ses toiles, quand il sera sûr qu’elle peint avec ses doigts, toute seule, il sera confronté à un dilemme. Giulia l’agent italienne a un projet pour la fillette : une école d’art en Italie. Peut-il accepter de participer à cette chasse aux talents et risquer de couper Nina de ses racines ? C’est le comédien et metteur en scène Galin Stoev qui incarne avec sobriété et délicatesse cet homme, en plein voyage re-initiatique. La caméra d’Alexandre Nour Desjardins filme son visage tour à tour, fermé, plongé dans ses souvenirs – il revit en flashback des instants de bonheur familial-ou rempli d’un étonnement émerveillé devant les paysages de sa Bulgarie retrouvée.

Ours d’Argent bien mérité !

Annie Gava

[BERLINALE 2026] 17 : le cri intérieur

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@Black Cat Production

A l’écran le haut de trois corps qu’on devine nus, morcelés par les très gros plans. Des baisers qu’on peut, d’abord, croire d’amour. De plus en plus voraces, violents. Une fille sous deux garçons, consommée, dévorée, le visage plaqué au sol. « Reste tranquille ! » répète un de ses violeurs.

Cette scène qui ouvre le film ne sera ni commentée, ni racontée par la victime, Sara. Le crime reste entre elle et nous. On partage ainsi sa lancinante douleur et bientôt son terrible secret, caché sous ses vêtements trop amples. Une tension qui monte crescendo sur les quelques jours que dure l’action.

Autour de la jeune fille, de plus en plus absente, le monde continue de tourner. Sa famille- on ne peut plus « normale », met sa boulimie, son humeur changeante, mélancolique et taciturne, son état de zombie, sur le compte de l’adolescence. Au lycée, ses camarades de classe – dont ses violeurs, sont odieux. Bêtes et méchants. Entre eux. Et avec leurs enseignants, largement débordés. Une meute sauvage qu’un voyage scolaire de fin d’année, de Macédoine en Grèce, révèle dans toute son horreur. Personnages à peine croyables dans leur méchanceté : Filip (Dame Joveski), un des agresseurs, manipulateur et menaçant. Ou Nina (Eva Stojchevska) la bimbo populaire harceleuse et méprisante.

Sobre et éprouvant

Sara n’est plus avec eux. Regard distancé sur les jeux de prédation des plus forts sur les plus fragiles. Isolée sur des arrière-plans floutés. Récalcitrante aux approches d’un des rares garçons de la classe n’affichant pas une virilité toxique, ou à celles de la timide Lina (Martina Danilovska), en quête d’intégration. Lina subit ce que Sara a subi avant elle, dans une scène sidérante, où tandis qu’elle est agressée, les autres continuent à boire, fumer et jouer aux jeux vidéo. Comme si rien ne se passait, ou pire, comme si c’était normal.

Sara et Lina se rapprocheront alors, unies par l’omerta.

La caméra à l’épaule se colle à Sara. Son visage aux traits encore enfantins occupe tout l’écran. Pour faire lire à livre ouvert l’intériorité du personnage qu’elle incarne, la jeune actrice Eva Kostić livre ici une performance des plus convaincantes.

17 est un film sobre, efficace, parfois éprouvant. Un film choc qui hurle en silence comme sa protagoniste, cette lycéenne macédonienne de 17 ans, appartenant à la classe moyenne, bien intégrée, aimée de ses parents, qui n’aurait jamais dû figurer dans un fait divers.

ELISE PADOVANI

17 de Kosara Mitić/ Prochainement en salle

[Berlinale 2026] Moscas

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Moscas (C)Kinotitlan

Un matin ordinaire pour Olga (formidable Teresita Sánchez) une sexagénaire, qui se réveille, agacée par une mouche, puis par une autre qu’elle tente de supprimer, au risque de s’intoxiquer avec un insecticide. Dans l’appartement où elle vit, solitaire, seuls troublent le silence, le vrombissement des mouches, les gémissements de plaisir de la voisine. Une vie vide, meublée de parties de sudoku en ligne, d’émissions de télévision. Ses finances la contraignent à louer une chambre : c’est Tulio (Hugo Ramírez) qui la loue et reçoit des consignes très strictes ; il n’a pas accès au reste de l’appartement. Une chambre avec vue sur l’hôpital où est soignée sa femme. Il s’occupe de son fils, Cristian (Bastian Escobar), 9 ans, qu’il fait entrer en cachette, de nuit. Cristian est un passionné de jeux vidéo comme Cosmic defenders, son refuge.  Père et fils sont très proches et tout est prétexte à jouer. Olga qui a découvert la présence de Cristian et n’a pas hésité à augmenter le loyer, se montre froide, agressive souvent. D’autant que Tulio est contraint de partir travailler et laisse son fils dans la chambre.  Cristian n’a qu’un souhait, aller voir sa maman à l’hôpital et lui apporter ses pantoufles. Mais l’accès n’est pas autorisé aux enfants. Quand après plusieurs tentatives infructueuses, Cristian demande à Olga de l’accompagner, le cœur de cette dame blessée par la vie, s’ouvre…

Tourné en noir et blanc, plus organique, le cinquième long métrage du réalisateur mexicain, Fernando Eimbcke, parle des rapports père/ fils, des difficultés de la vie, mais aussi de la force de l’enfance. Eimbcke s’attache aux détails, filmant une main qui rassure, une mouche sur un rideau, le visage d’Olga comme un paysage qui se transforme au fil du temps. La caméra de la directrice de la photo Maria Secco suit Cristian qui court dans les rues, filme en gros plan ses yeux fixés sur le jeu où il détruit les Invaders, question de vie ou de mort : c’est par ce jeu que son père lui a expliqué la prolifération des cellules cancéreuses dans le corps humain.

Bastian Escobar qui incarne Cristian est « craquant » de sincérité. Il dit s’être bien amusé sur le tournage. Eimbcke, lui, précise avoir été inspiré par Le Voleur de bicyclette et Le Kid et avoir travaillé sur ce film comme un documentaire : le casting a été fait dans la cité où il a tourné. « J’aime le mélodrame où se mêle l’humour. » confie-t-il.

Moscas qui doit son titre aux mouches, motif récurrent et symbolique, est un film très réussi dont on sort les larmes aux yeux.

Annie Gava

[BERLINALE 2026] : Rose, de guerre lasse

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@2026_Schubert,Row Pictures,Walter+Worm Film,Gerard Kokletz

La terre retournée sur les champs de bataille fume encore et fait lit aux charognes et aux squelettes. Le film s’ouvre sur ces images de désolation. Il ne s’y attardera pas.

Il y a le Noir et le Blanc : le sang n’est pas rouge, l’herbe n’est pas verte. Pas de symbolisme chromatique, pas d’opposition, de complémentarité. Une palette de gris pour une photo superbe -signée Gerald Kerkletz qui recrée une Allemagne du 17ème siècle. Rurale, austère, meurtrie par la guerre de Trente ans.

Il y a dans le rôle-titre, Sandra Hüller – décidément une de nos grandes actrices européennes, qui décroche l’Ours d’argent d’interprétation.

Il y a les nombreux récits et archives juridiques, aujourd’hui étudiés par les historiens, révélant le destin de toutes ces femmes en Europe qui se sont travesties en hommes pour des raisons diverses. Le réalisateur Markus Schleinzer s’en inspire.

Vêtue en soldat, cheveux courts sommairement taillés, cicatrice à la joue, et un œil déformé, l’ex-soldate Rose, arrive vêtue en homme dans un village protestant isolé. Elle mordille la balle qui l’a défigurée, suspendue à une chaîne autour du cou. Elle présente aux autorités, un titre de propriété sur une ferme abandonnée dont elle prétend être l’héritier. Malgré les suspicions, on la laisse s’installer dans la communauté. Peu à peu, elle s’y intègre. Elle doit accepter un mariage arrangé avec Suzanna (Caro Braun), la fille d’un riche fermier.

Double usurpation : d’identité et de genre. Double crime pour quelqu’un qui n’aspire qu’à la paix. L’issue ne pourra être un happy end.

Protection et carcan

Le monde est dangereux pour les femmes et plus encore pour la mystérieuse Rose qui a connu la guerre et bien d’autres épreuves dont on ne saura rien. Elle risque à chaque moment de se faire démasquer. Son travestissement qui lui a donné la liberté de travailler, de posséder ce bout de terre, la corsette aussi. Protection et carcan. La narration en voix off est étrangement douce sur cette âpre réalité.

Tourné dans les montagnes du Harz au cœur de la vallée de Glasebach, le film s’ancre dans la matérialité paysanne, les travaux quotidiens. Il faut sans cesse gagner des batailles contre la nature, essuyer pluies et tempêtes, se garder des ours, s’extraire de la boue.

Et ce lieu étranger en ce passé lointain nous laisse pourtant l’impression d’être lié à notre présent.

ELISE PADOVANI

Rose de Markus Schleinzer / Prochainement en salle

Ours d’argent de la meilleure performance : Sandra Hüller dans Rose

Ours d’or : Yellow Letters d’İlker Çatak

Grand prix du jury Kurtuluş (Salvation) d’Emin Alper

Prix du juryQueen at sea de Lance Hammer

Ours d’argent de la meilleure réalisationEverybody Digs Bill Evans de Grant Gee

Ours d’argent du meilleur scénarioNina Roza de Geneviève Dulude-De Celles