dimanche 30 novembre 2025
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Histoires de cordes 

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Le Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron joue du paradoxe en baptisant « Nuit du piano » une soirée où brille un quatuor, pas n’importe lequel, sans doute l’un des meilleurs au monde, le Quatuor Modigliani. Deux pianistes sont tour à tour à l’honneur, Rémi Geniet et Jean-Frédéric Neuburger. La soirée conçue en deux temps s’attachait d’abord aux Valses nobles et sentimentales de Ravel, sous les doigts de Rémi Geniet dont les attaques franches et la nervosité du style se glissent avec aisance dans la partition dont le titre est un hommage aux deux volumes de valses de Schubert. Si le terme de « valse » a désorienté le public à la création tant les dissonances et les accents de ces pièces leur donnaient une apparence « aventureuse ». Pourtant, en exergue de la partition pour piano on peut lire la citation d’Henri de Régnier « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile »… Entre le côté percussif de certaines phrases et les nuances qui se coulent dans le velouté du Fazioli, le pianiste a une manière bien à lui d’habiter le silence tandis que les dernières notes appréhendent l’infime et se perdent dans la cymbalisation des cigales. Rejoint par le Quatuor Modigliani, Rémi Geniet s’attachait à une pièce historique du répertoire français, le Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck. Les accents passionnés de l’œuvre étaient rendus par un tempo sans faille. Le ton dramatique de la première partie, Molto moderato quasi lento, prenait un tour romantique soutenu par la virtuosité des cordes, violon aérien d’Amaury Coeytaux, celui subtilement incarné de Loïc Rio, alto profond de Laurent Marfaing, violoncelle inspiré de François Kieffer. La sublime aria du deuxième mouvement, Lento, con molto sentimento, est d’une intensité prenante, tissés dans ses harmonies complexes. Enfin, le troisième mouvement, Allegro non troppo, ma non fuoco, offre des unissons de rêve, mâtinant son lyrisme d’un sentiment d’urgence où s’emporte l’âme. 

Complicité de longue date

Après l’entracte, c’est le Quatuor Modigliani qui débutait, écho à la première partie en reprenant une œuvre de Ravel, le Quatuor à cordes en fa majeur. On est subjugués par l’art infini des nuances, la virtuosité inventive des pizzicati, la fougue du scherzo, la musicalité du premier violon, le Stradivarius « Prince Léopold » de 1715, la poésie fiévreuse des phrasés qui équilibre les couleurs et réenchantent le monde. Comme en clin d’œil, puisque le quatuor de Ravel est dédié à Gabriel Fauré qui était au moment de son écriture professeur de composition de l’auteur du Boléro, les quatre instrumentistes retrouvaient le pianiste Jean-Frédéric Neuburger, complice depuis plus de vingt ans pour une interprétation magistrale du Quintette pour piano et cordes n° 2 en ut mineur opus 115 de Fauré. La beauté d’une journée d’été se voit condensée dans cette pièce qui fut utilisée au cinéma dans le film de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. Fluidité, frémissements, paysages rêvés, été impressionniste où les strates de lumière vibrent avec une éloquente élégance… L’osmose entre les musiciens fait le reste. 

En bis, le Scherzo du Quintette pour piano en la majeur de Dvořák apportait le tourbillon de sa danse. Un rêve éveillé !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 29 juillet, Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

Quichotte : un joyeux bazar et une réflexion profonde 

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Quichotte © XDR

Artiste invité pour plusieurs années de « permanence artistique » par le Festival, Gwenaêl Morin a pour ambition de Démonter les remparts pour finir le pont ! C’est à dire, entre autres,  de s’attaquer au répertoire pour tisser des liens avec le présent. Quoi de mieux, la langue invitée étant cette année l’espagnol après l’anglais l’an passé, que de s’attaquer au premier roman picaresque ?

Don Quichotte de la Manche est un hidalgo qui, influencé par les romans de chevalerie dont il s’est nourri, rêve de « pratiquer ce qu’il a lu dans les livres » pour changer le monde et trouver sa Dulcinée. Le roman est dense, le metteur en scène Gwenaël Morin décide donc d’y entrer « par effraction », non en lui restant fidèle, mais en tentant d’en extraire l’idéalisme et la philosophie du personnage éponyme. 

De l’imagination 

Avec Quichotte, Gwenaël Morin revient au théâtre dans ce qu’il a de plus artisanal : Don Quichotte est affublé d’un bouclier et d’un casque en carton, la lance est composée de morceaux de bois maintenus par du gros scotch. Peu de décor, une toile blanche tendue entre les arbres, un synthétiseur reposant sur une souche. Les personnages s’affrontent derrière les arbres du jardin, le public joue les moulins à vents en levant les bras. Il faut s’imaginer, comme dans l’enfance ou le rêve, les réalités que traduisent les mots de Don Quichotte. D’ailleurs, c’est à travers ses yeux que le spectacle se vit, comme dans un univers parallèle. Les acteurs donnent le ton. Jeanne Balibar qui incarne un Don Quichotte émouvant et halluciné, Thierry Dupont, Sancho Panza protecteur et aimant, et Marie-Noëlle, narratrice ironique, forment un trio décalé mais harmonieux. Ils sont accompagnés par Léo Martin qui les assiste, muni du texte.

Et de la réflexion

Pour que le public comprenne la manière dont se fabrique un spectacle, Gwenaël Morin est convaincu qu’il doit l’élaborer avec lui. Voilà que la première partie de Quichotte a des allures de répétition : il s’ouvre sur la lecture de l’introduction du roman de Cervantès par Marie-Noëlle. Elle finit par abandonner ses textes et ponctue la pièce de remarques et de reformulations sur l’œuvre, autant de parenthèses métatextuelles nécessaires à la clarté de l’intrigue. 

Une entreprise au long cours, qui s’enrichira jusqu’au terme du Festival -la première représentation manquait parfois de dynamisme : mettre la vision fantasmée du monde de Don Quichotte à l’épreuve du plateau théâtral et voir ce qui advient, c’est ce que propose Gwenaël Morin. Moqué par tous, Don Quichotte préfère se réfugier dans les promesses d’héroïsme des romans et s’y brûle les ailes. 

Une séquence symbolique où les livres de sa bibliothèque sont jetés un à un par tous les personnages en fond de scène interpelle : le danger se trouve-t-il dans les livres ou dans l’idéologie qu’on croit en tirer ? Que peut encore la littérature face à la violence du monde ? 

CONSTANCE STREBELLE

Quichotte
Jusqu’au 20 juillet, 22h, Jardin de la rue de Mons
Maison Jean Vilar, Avignon

AVIGNON OFF : Rêver peut-être

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Rêveries © Yann Gaillot

Juliet O’Brien a fouillé dans ses journaux intimes, et dans les Rêveries perdues de ses personnages. Ils sont quatre sur scène, flanqués de quatre porte-manteaux couverts de vêtements et d’accessoires, partenaires vivants pour traverser les époques, scruter les cœurs, plonger dans les pensées de personnages très attachants dans leurs excès, leurs heurts et malheurs. La vie ne fait de cadeau à personne, reste seulement à l’affronter comme on peut, sans pleurnicheries ni optimisme béat. Un petit air de musique, un pantalon dont on lâche l’ourlet, un képi ou un calot, un tablier, suffisent à situer l’époque, à camper un personnage dont s’empare chaque comédien avec une agilité qui favorise notre sourire, capte notre attention.

Chacune et chacun feint d’oublier de rêver, se réfugie dans un travail acharné, tente à son petit niveau, de grimper l’échelle sociale, se marie comme on signe un contrat illusoire, en fermant les yeux. 

Rêveries ce sont des coups de chapeau lancés à chaque personnage, homme ou femme, jeunes ou vieux, fiers de leur vie, celle dont ils n’ont jamais rêvée mais qu’ils ont traversée, lèvres gourmandes, larmes contenues, cœur gonflé. Les comédiens insufflent une humanité revigorante à des dialogues légers en apparence, à des non-dits beaucoup plus lourds. Ils virevoltent leurs sentiments, dansent sur leurs espoirs, se divertissent de leurs souvenirs. Ils traversent la vie comme on esquisse un pas de danse. La mise en scène fluide de l’autrice savoure toutes les circonvolutions du texte.

Rêveries met du baume sur nos petites tristesses. Ces gens-là peuvent se vanter d’avoir vécu de tout leur corps et de tout leur crâne. Sans artifice, sans techniques anesthésiantes. Eux, c’est sûr, n’ont jamais eu besoin d’Intelligence Artificielle.

JEAN-LOUIS  CHÂLES

Rêveries 

Jusqu’au 21 juillet à 19h45, relâche le lundi 
Théâtre Présence Pasteur, Avignon

Samson ressuscité à Aix

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Samson_Festival d'Aix-en-Provence 2024_© Monika Rittershaus_1

Le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Claus Guth se sont emparés de Samson, opéra perdu de Jean-Philippe Rameau, et le public de la première, au Théâtre de l’Archevêché, ne s’y est pas trompé en réservant à cette production hors du commun un accueil triomphal. 

Rappelons les faits. Voltaire et Rameau envisagent de collaborer à une rénovation du genre lyrique. Ce sera Samson, le héros biblique. Las ! La censure s’en mêle, Voltaire traîne une réputation d’impiété. Le projet capote par deux fois. Rameau gardera les meilleurs morceaux de la partition pour les recycler dans des ouvrages ultérieurs… 

Il ne s’agit pas de ressusciter une œuvre perdue, ni de recomposer une chimère musicale. L’intérêt du travail de Raphaël Pichon, le chef et Claus Guth, le metteur en scène, s’attache davantage à en restituer l’esprit que la lettre. Ce qui est donné à voir et à entendre est un spectacle total aux images d’une beauté saisissante, d’une profondeur dont les échos bibliques viennent percuter une actualité brûlante. 

La scénographie d’Étienne Pluss installe le drame dans les ruines d’une demeure que l’on devine cossue. Plafonds effondrés, murs éventrés, sol jonché de gravats… livrées aux promoteurs qui viennent établir un état des lieux. C’est le présent d’un drame qu’une mère (l’actrice Andréa Ferréol) vient évoquer. Comment être la mère d’un terroriste ? Samson, le massacreur des Philistins, est un kamikaze fou de Dieu. « Quel est son nom, je ne peux prononcer son nom ! », hurle-t-elle. 

Siècles en résonance

Le formidable pari est réussi au-delà de toute attente. La conjonction entre la musique et le drame se fait sans solution de continuité. L’esprit des créateurs de notre siècle fait naître une œuvre venue d’un autre siècle, plus dense plus ramassée, plus intensément dramatique, plus travaillée de préoccupations qui sont les nôtres. Ce Rameau nous est d’une proximité étonnante. D’une vérité que Claus Guth veille toujours à ce qu’elle ne colle pas littéralement à l’actualité. Samson, c’est la force fanatique au service de la mort… Comment ne pas  songer aujourd’hui au 7 octobre et à Gaza ? 

La figure herculéenne de Samson est incarnée par l’imposant baryton Jarrett Ott. Entre la vocation prophétique du libérateur et ses appétits sexuels, il est déchiré entre la figure fragile de Mitta, excellente et touchante Léa Desandre et la force de Dalila, troublante Jacquelyn Stucker. Il nous offre une figure dont toutes les ambiguïtés dramatiques  (est-il un monstre sanguinaire, une voix divine ?) s’incarnent en ambiguïté vocale, qui joue entre un vérisme âpre et un arioso proprement baroque. Tout contribue à en faire un personnage trouble, aux élans mortifères, une figure de la Passion christique, tombant avec lenteur du ciel vers le gouffre , accompagné par Julie Roset, ange annonciateur aux accents séraphiques, et Nahuel di Pierro basse brillante et ductile, figure maléfique du Philistin Achisch. 

Raphaël Pichon remet le chœur, formidable ensemble Pygmalion, au centre de la tragédie, peuple hébreu de blanc vêtu, Philistins jouisseurs en noir. Un cliché ? le vrai protagoniste c’est la musique de Rameau. Qu’on la reconnaisse dans tel ou tel numéro ou qu’on la redécouvre, elle est le ciment du spectacle. Raphaël Pichon en livre une lecture qui ose les collisions brutales. Elégies de la déploration de Dalila et déchaînements électroacoustiques sont liés par une profonde acuité du propos. Ici, l’intelligence sert d’un bout à l’autre un spectacle riche d’intentions, d’une beauté plastique à couper le souffle et d’une inspiration musicale sans égale. Un grand moment de ce Festival 2024. 

PATRICK DI MARIA

Samson
Les 6,9,12, 15 et 18 juillet
Cour de l’Archevêché, Aix-en-Provence

Le temps et le sel

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Sous les racines, un chœur de femmes dans un bain de sel

Il y a des propositions que l’on aimerait par dessus tout aimer, en ce contexte politique où près d’un tiers des français voulaient être gouvernés par un parti prônant la préférence nationale, la discrimination active des binationaux et refusant l’égalité salariale homme-femme. Mais Tamara Cubas, intimidée sans doute par l’importance de son propos, la force de ces femmes qui portent leur combat sur scène, a produit un spectacle de moins d’une heure trente qui semble long au bout de 20 minutes. L’artiste, qui a l’habitude aussi de créer des installations et des œuvres plastiques qui ne s’inscrivent pas dans la problématique d’un temps diégétique, narratif ou dramatique, a créé un spectacle dont on devine dès le départ le déroulement, et qui nous apprend très peu sur l’histoire et les conditions de vie de ces femmes, avec lesquelles on ne parvient pas, faute de savoir qui elles sont, à entrer en empathie.

Racontez-nous… 

On apprend, par la feuille de salle, et quelques allusions éparses que Noelia Coñuenao, Karen Daneida, Dani Mara, Ocheipeter Marie, Hadeer Moustafa, Sekar Tri Kusuma et Alejandra Wolff sont des femmes qui toutes parlent des langues d’exils, minoritaires ou natives. mapuche, edo, malais, arabe, didxaza, borum. Mais ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce ne sont pas leurs histoires, mais un chœur de femmes antique chantant, psalmodiant, se déplaçant, se revêtant de blanc, de voiles. Sur le mur du lointain après un long temps passé sans mots compréhensibles, quelques-uns, traduits, poétiques, viennent s’écrire, allusions à la femme de Loth changée en sel parce qu’elle s’est retournée pour regarder la ville qu’elle quittait. 

Le sel, sur la scène, cache d’autres voiles encore qu’elles déterrent pour s’en revêtir, et par moments les chants sont beaux, les gestes, les visages éclatants comme des combats. Dont on aimerait, vraiment, savoir davantage, car rien n’est plus urgent sans doute aujourd’hui que de produire des récits d’exils et de témoignages des ethnocides, en particulier par les femmes qui sont, généralement, les voix porteuses des victimes. 

AGNÈS FRESCHEL

Sea of Silence a été créé au Théâtre Benoit XII du 4 au 9 juillet

Courts de cœur

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FÁR © Salaud Morisset

FÁR

Venu du grand nord, d’Islande, FÁR de Gunnur Martinsdóttir Schlüter nous fait assister à un drame. Un vol d’oiseaux dans le ciel. Visage d’une femme, Anna, derrière une vitre. Elle participe à une réunion d’affaires dans un café. Cadres serrés, couleurs bleues froides. On parle de gains, de l’installation d’un jacuzzi. Soudain, un choc contre la vitre. Une mouette git, à terre, blessée. Sous les yeux stupéfaits de ses collègues, Anna veut achever l’oiseau mais se fait agresser par des enfants « on n’a pas le droit de tuer » s’insurgent-ils. « La frontière est mince entre la souffrance et la mort »  leur répond-elle. Derrière la vitre, les gens du café observent… Un film, court, efficace, âpre, superbement cadré. FÁR veut dire intrusion ; l’intrusion de l’inattendu dans un monde organisé, de la souffrance et de la mort dans un lieu où ce qui compte est l’argent gagné et l’efficacité économique. Une réussite.

I Once Was Lost

Inspiré par une histoire vraie, I Once Was Lost, entre documentaire, journal intime et fiction, nous raconte une anecdote arrivée à un père, celui de la réalisatrice franco-américaine Emma Limon. Un soir, il dépose en voiture sa fille, lycéenne, chez son premier petit ami. C’est elle qui l’a guidé dans les rues de la ville. Mais au retour, il ne retrouve plus son chemin. Cette anecdote qui lui est arrivé en 2008, il la lui raconte bien plus tard, en 2021. Emma Limon en fait un film. Une déambulation nocturne, très bien filmée, dans la banlieue de Boston. Pas grand monde à qui demander son chemin. John entre dans un tout petit magasin de donuts. Il achète un beignet, essayant d’obtenir des informations. Aucune des trois employées ne parvient vraiment à l’aider mais l’une d’entre elles lui offre plusieurs donuts qu’il dévore dès qu’il retrouve enfin sa route : « je ne me suis senti plus chez moi dans l’univers. » Perdre ses repères  n’est pas toujours une mauvaise chose et ce père qui avait peut être l’impression de perdre-là sa fille devenue femme, a peut-être ici, trouvé un nouveau chemin.

Amarres (C)CHAZ Productions

Amarres

Un autre film inspiré par le réel, celui de Valentine Caille, Amarres. À partir de son histoire personnelle, la réalisatrice écrit une fiction, mise en scène avec soin et superbement interprétée par Alice de Lencquesaing et Jonathan Genet. Livia vient passer quelques jours sur le rucher familial. Elle y retrouve son frère, Louis, qui a fait des séjours en hôpital psychiatrique et qui est psychologiquement très perturbé. Il travaille sur le rucher – les scènes sur le travail des apiculteurs sont très bien documentées… La folie de Louis qui se manifeste dès qu’il est en contact avec les autres est en écho avec la folie technologique qui conduit à la destruction des abeilles. La relation entre le frère et la sœur, entre haine et amour inconditionnel, donne lieu à des scènes intenses, que la musique de Claus Gaspar souligne habilement. Un film riche en émotions.

ANNIE GAVA

Le festival Tous Courts, organisé par l’association Rencontres cinématographiques d’Aix-en-Provence s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre

festivaltouscourts.com

Une journée en courts

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La master class

Caroline San Martin, maîtresse de conférences en écriture et pratiques cinématographiques à la Sorbonne,est venue « penser l’écriture du personnage en scenario », une leçon de cinéma qui a rassemble bon nombre d’étudiants. Et ce fut passionnant. Partant d’un texte de Gilles Deleuze, Francis Bacon : Logique de la sensation, celle qui est aussi intervenante à la Femis a proposé de transposer au cinéma ces réflexions sur la peinture. Comment déconstruire des partis-pris, interroger les présupposés, imaginer des possibilités et en faire le tri, ancrer son  personnage dans des situations pour qu’il puisse faire des choix. S’appuyant sur des extraits de courts et longs métrages, Caroline San Martin a aussi dialogué avec ceux qui assistaient à cette master class qui a duré deux heures. On l’aurait bien écoutée deus heures de plus !

Les cartes blanches

Bruno Quiblier, directeur de l’association lausannoise Base-Court est venu présenter six films suisses dont trois d’animation, très différents, dont un, engagé et drôle, « dédié aux animaux victimes d’homophobie » ! Dans la nature de Marcel Barelli. Dans la nature, un couple c’est un mâle et une femelle. Enfin, pas toujours! Un couple c’est aussi une femelle et une femelle. Ou un mâle et un mâle. Vous l’ignoriez, peut-être, mais l’homosexualité n’est pas qu’une histoire d’humain. Original et très graphique, celui de Jonathan Laskar, The Record, où un antiquaire qui s’est vu offrir par un voyageur un disque magique, « lisant dans votre esprit et jouant ce que vous avez en mémoire », s’enferme dans sa boutique avec tous ses souvenirs qui refont surface. Et dans le film de Basile Vuillemin, Les Silencieux, ce ne sont pas des souvenirs que remontent les pêcheurs d’un petit chalutier qui, après des pêches maigres, se sont aventurés dans des zones protégées. Un film superbement mis en scène qui nous fait passer vingt minutes en compagnie de ces marins, confrontés à un rude dilemme.

Les Silencieux © Blue Hour Films

Une autre carte blanche a été proposée au Festival Vues du Québec, étonnement situé à Florac en Lozère, principale manifestation française entièrement consacrée au cinéma québécois, qu’est venu nous présenter son fondateur, Guillaume Sapin. Il nous a proposé sept courts très variés et de très bonne facture. Oasis, le premier documentaire de Justine Martin suit la relation de Raphaël et Rémi, des jumeaux, au moment charnière de l’adolescence. Raphael, atteint d’un handicap, reste prisonnier de l’enfance, Rémi grandit… Un film très touchant. Aucéane Roux, est venue parler de son film d’études cinématographiques à l’École des médias de l’UQAM, Vent du Sud, tourné à Val Gagné, dans l’Ontario, le village que ses grands parents ont quitté comme beaucoup d’autres, laissant des terres en friche. Terres rachetées par des mennonites qui ont fait revivre le village. Un film qui « raconte surtout l’histoire de deux communautés qui se rencontrent à travers un village. C’est l’agriculture qui est leur point commun». Passionnant.

The Record © Kurzfilm Agentur Hamburg

Découvert aussi, le festival de l’écrevisse de Pont-Breaux, en Louisiane, grâce au regard acéré de Guillaume Fournier, Samuel Matteau et Yannick Nolin. Acadania, un court sans paroles mais dont les images parlent, reflet d’une Amérique fatiguée et comme défaillante ; visages fatigués, machines rouillées, parade grotesque. On pourrait aussi évoquer le film d’Annie St-Pierre, Les grandes claques, une fiction qui nous fait partager un réveillon en 1983 : des enfants qui attendent un Père Noël en retard, un père qui attend son passage pour pouvoir emmener ses enfants, angoissé à l’idée d’entrer dans la maison de son ex-belle famille. Un film doux amer qui nous fait partager les tensions et les réactions de chacun. Carte blanche particulièrement réussie !

ANNIE GAVA

Le Festival Tous Courts s’est tenu du 28 novembre au 2 décembre à Aix-en-Provence.

festivaltouscourts.com

« Viva Varda ! », la femme et la cinéaste

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Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.

Amour et bienveillance

Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!

ANNIE GAVA

Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.

https://www.cinemed.tm.fr/

Le Rendez-vous de Charlie

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ERIK TRUFFAZ

Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis. 

Des valeurs sûres

Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!! 

MARYVONNE COLOMBANI

Les 3 & 4 novembre, Salle Obino, Vitrolles

Les Rendez-vous de Charlie 

04 42 79 63 60 charlie-jazz.com

Il était une femme !

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Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes. 

Le mystère d’un nom

Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales. 

Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes). 

Un spectacle enquête

Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence

Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !

Le festival de Salon-de-Provence fait tinter les orgues aixoises

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© X-D.R.

Inaugurées en grande pompe en 2015, les grandes orgues de l’auditorium Campra disposant de quelques 2000 tuyaux ont cependant vite cessé de fonctionner pour cause de panne. À peine restaurées, elles ne pouvaient rêver mieux qu’Olivier Latry et Shin Young Lee pour célébrer leur résurrection. Il faut dire que l’organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et la concertiste sud-coréenne ont la virtuosité nécessaire pour s’attaquer à des œuvres sollicitant l’instrument sous toutes ses coutures. La 5ème Symphonie de Charles-Marie Widor et son Allegro Vivace n’ont aucun secret pour Olivier Latry : ses variations requièrent une dextérité et une technicité sans faille, mais également une succession de jeux, d’accouplements et de changements continus de nuances via la pédale d’expression qui rappellent la versatilité de l’instrument, conçu alors pour convoquer la puissance d’un orchestre. Le spectre de Bach et de l’héritage germanique est également convoqué par Shin Young Lee sur l’imposante Introduction et passacaille en ré mineur de Max Reger, qui pousse l’art du contrepoint jusque dans ses retranchements, tout en lui adjoignant des couleurs expressionnistes. De belles prouesses solistes qui se révèlent cependant moins émouvantes que les duos choisis sur le volet. Outre le très beau Concerto brandebourgeois n°2 de Bach transcrit pour quatre mains (et quatre pieds !) par Max Reger, interprété à la perfection par le couple, on (re)découvre avec bonheur, entre autres, le sublime Concerto en ré mineur de Marcello entonné avec générosité et finesse par l’hautboïste François Meyer, ou encore les Trois Mouvements de l’immense Jehan Alain sublimés par la flûte d’Emmanuel Pahud. De quoi se souvenir que l’orgue n’est pas l’instrument solitaire qu’on a souvent voulu dépeindre : la Fantaisie en Fa mineur de Krebs en atteste dès le XVIIIème siècle ! Et l’Hymne de Joseph Jongen, entonné par Olivier Latry et Éric le Sage au piano, rappelle que l’instrument peut, selon les jeux et couleurs, se jumeler y compris avec ses frères (pas si) ennemis.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été le 28 juillet au Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence

« La Bête dans la jungle », en quête d’absolu

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La nouvelle d’Henry James, The Beast in the jungle, paru en 1903, l’histoire d’un homme qui attend un événement extraordinaire et demande à une femme d’attendre avec lui, a toujours bouleversé Patric Chiha, par son rapport au temps, par la tension entre la vie réelle et la vie rêvée. Il décide d’adapter l’histoire de May et de Jon qui, pour lui, a la valeur d’un mythe. On avait vu le talent de ce réalisateur pour filmer les corps qui dansent dans son film précédent, Si c’était de l’amour, le documentaire sur la vie de la troupe de Gisèle Vienne.

Traverser les époques

Dès les premières images de La Bête dans la jungle, des danseurs, des corps se frôlent au rythme du disco. La voix de la physionomiste (Beatrice Dalle), enveloppée dans sa cape noire nous guide dans ce monde étrange. « C’est l’histoire de May et de Jon. May avait rencontré Jon croisé dix ans auparavant dans les Landes, au bal de la Sardinade. Là, il lui avait confié son secret : “depuis que je suis enfant, je sais que j’ai été choisi pour quelque chose d’exceptionnel et cette chose extraordinaire devra m’arriver tôt ou tard. Et toute ma vie va être bouleversée.” » On est en 1979. Au cœur d’une boite de nuit parisienne dont on sortira  peu : pourquoi sortir, c’est ici que tout se passe. Les corps dansent, nimbés de lumière, se touchent, flamboient. Et c’est là que May (Anaïs Demoustier,excellente),tout en couleurs, exubérance et mouvement, retrouve Jon (Tom Mercier) immobile, comme figé et hors du monde. Et ce sera ainsi chaque samedi jusqu’en 2004. Dans ce club on va traverser les époques, les élections de 1981, la mort de Klaus Nomi, l’hécatombe du sida, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre. May s’est mariée avec Pierre (Martin Vischer) mais continue à attendre avec Jon la chose qu’il guette, quelque chose de plus grand qu’eux. Elle aime que sa vie ressemble à un roman. « Il faut résister, il faut danser. »  Dans la boite de nuit, les costumes chatoyants, brillant de mille feux ont fait place à des tenues noires Le club s’est vidé à cause des morts du sida mais les rescapés continuent de danser au rythme de la techno, filmés du balcon où May et Jon poursuivent leur quête d’absolu.

La Bête dans la jungle,histoire d’amour et sorte de documentaire sur une discothèque de 1979 à 2004 confirme le talent  de Patric Chiha à filmer une atmosphère. On l’avait déjà remarqué avec Brothers of the Night ( Berlinale 2016). La Bête dans la jungle est un film envoûtant dont on n’a pas envie de sortir, attendant nous aussi, peut-être qu’une bête sorte de l’écran et bouleverse nos vies… « Vous êtes sortis, quelle drôle d’idée ? C’est ici que tout se passe. »

ANNIE GAVA

La Bête dans la jungle, de Patric Chiha
En salles le 16 août

« Polaris », trouver sa bonne étoile

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Jour2Fête

Dans la brume blanche, une voix, qui parle de solitude et de souffrance. Une silhouette. Le bruit du vent qu’on sent glacial. Une tempête de neige. Et puis des mains qui se réchauffent. Ce sont les mains d’Hayat, une navigatrice, de 1m60, en plein océan Arctique, au milieu des icebergs bleutés. À l’autre bout du monde, dans le Sud de la France, sa sœur, Leila, sur le point de donner naissance à son premier enfant, avec ses craintes et ses doutes, alors que le père a mis les voiles. Toutes deux ont eu un parcours de vie difficile : un père absent, une mère toxicomane, en prison, qui n’a jamais été une mère. Pour elles, les familles d’accueil. « Je ne me rappelle aucun moment de tendresse avec ma mère », confie Hayat. Elle souhaite très fort que sa sœur, grâce à ce bébé qui vient de naitre, puisse changer le destin de cette famille. C’est à travers des conversations téléphoniques qu’Hayat et Leila revisitent leur passé et leur relation. Et c’est en racontant, bribes par bribes, son histoire à Ainara Vera qu’Hayat nous permet de l’approcher. Elle évoque ses difficultés en tant que femme-capitaine, la nécessité d’être dure au départ pour se faire respecter, les agressions qu’elle a subies. « En tant que femme, si vous êtes ne serait-ce qu’un peu attirante, c’est vraiment super difficile. Ça consomme tellement d’énergie. » Le syndicat de marins qu’elle a contacté lui a refusé toute aide.

Voyage intérieur

« On a le droit de décider ce qu’on veut faire de notre corps ! »s’indigne-t-elle. Elle est épuisée de devoir se débrouiller toute seule. « Je ne peux apaiser ma souffrance quand la vie me maltraite. » Comment garder la tête hors de l’eau, nous suggère un plan serré, fixe, long, intense, où elle nous regarde. Peut-être en quittant le bateau, un moment, pour aller voir sa sœur et faire connaissance avec la petite Inaya, celle qui va briser ce cycle infernal pour avoir de nouvelles références. En profiter aussi pour faire le point sur sa propre existence : « Je fais pas ma vie, je m’occupe des autres ! » lance-t-elle à sa sœur cadette. Comment chasser ses démons, vaincre sa peur de ne jamais être aimée ? Comment se reconstituer après cette enfance où on n’a pas reçu cet amour de base ? « Inaya est aimée et c’est le plus important », conclue-t-elle.

Dans Polaris, ce documentaire tourné pendant deux années, Ainara Vera trace le portait de deux femmes qui, chacune à sa manière, tracent leur voie. Elle filme les gestes expérimentés de la navigatrice dont le bateau semble glisser sur la mer et frôler les icebergs, ceux, plus tâtonnants de sa sœur qui apprend pas à pas les gestes d’une mère. « Hayat est une capitaine de navire qui cherche sans relâche sa place dans le monde », commente la cinéaste qui a su trouver la bonne distance pour nous donner à voir et entendre ces deux femmes blessées par la vie, nous faire partager leur voyage intérieur afin de se reconstruire. La musique d’Amine Bouhafa accompagne superbement ce voyage glaciaire travers des paysages à la beauté âpre et austère.

ANNIE GAVA

Polaris, de Ainara Vera

En salles le 21 juin

La Nuit du verre d’eau, la révolte d’une femme

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© Sarmad Louis © Jour2Fête

Le jour se lève sur une vallée de la montagne libanaise. Une demeure bourgeoise, des vacances qui pourraient être ordinaires et paisibles. Mais, quinze ans après l’indépendance du pays, la révolution gronde, non loin de là, à Beyrouth, en cet été 1958. Trois sœurs se retrouvent dans le village familial. Nada (Rubis Ramadan), Eva (Joy Hallak), pour qui les parents cherchent un mari et l’ainée, Layla (Marilyne Naaman), qui subit le quotidien d’un mariage imposé à 17 ans. Elle est très liée à son petit garçon, Charles (Antoine Merheb Harb). Lui, du haut de ses sept ans, observe avec curiosité et inquiétude le monde qui l’entoure. La Vierge de l’église pleure et tous les villageois chrétiens se retrouvent pour prier. Les repas de famille élargie se transforment en pugilat. Les Chiites du village se sentent marginalisés, voire plus et certains s’en vont. On commence à s’armer et la nuit, on fait des rondes. L’arrivée du Docteur René (Pierre Rochefort) accompagné de sa mère, Hélène (Nathalie Baye) va bouleverser le quotidien. Layla sert de guide aux « Français » et à l’occasion d’une visite de la grotte de Saint Antoine, pendant que Charles emmène Hélène voir un ermite, elle se jette dans les bras de René, un homme très discret et taiseux.

Une tension dramatique
« C’est l’histoire d’un amour éternel et banal qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal … », chantent en chœur les femmes de la famille en ligne derrière un piano : une très jolie scène. Une chanson de Dalida qui fait écho au drame que vit Layla et à sa révolte. Peut être une métaphore de ce que traverse le pays. Le titre en arabe de ce premier long métrage du cinéaste libanais, Carlos Chahine, signifie « terre d’illusion ». « Pour moi, 1958 est comme une répétition générale de la guerre de 1975 qui n’est pas finie aujourd’hui…J’avais envie de dire que ce pays est une illusion depuis le début », a précisé le cinéaste, accompagné de toute son équipe, et du compositeur Antoni Tardy dont la musique a particulièrement bien souligné la tension dramatique de cette chronique familiale et historique aux décors soignés.

ANNIE GAVA

La Nuit du verre d’eau, de Carlos Chahine 
En salles le 14 juin

Shakespeare inspire ici, expire là

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LA TEMPESTA texte William Shakespeare traduction, adaptation, mise en scene, scenographie, costumes, son et lumiere Alessandro Serra avec Fabio Barone, Andrea Castellano, Yincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Paolo Madonna, Jared Mcneill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Bruno Stori assistanat lumiere Stefano Bardelli assistanat son Alessandro Saviozzi assistanat costumes Francesca Novati masques Tiziano Fario

À Avignon, le fantôme de William Shakespeare hante les murs depuis l’origine du festival. On ne compte plus les adaptations, relectures et appropriations de l’écrivain anglais tant elles sont constitutives de l’histoire de la manifestation. Cette année, deux pièces majeures du répertoire ont fait l’objet de mises en scène et le moins que l’on puisse dire est qu’elles reposent sur des conceptions antagonistes de l’œuvre shakespearienne. Pourtant La Tempête comme Richard II ont en toile de fond la question du pouvoir, de sa légitimité, de sa manipulation voire de ses dérives, intrinsèque au théâtre du maître élisabéthain. Mais quand, dans la première, l’intervention de la magie et la prédominance de la nature viennent corriger les travers revanchards et faiblesses individualistes d’un gouvernement humain en faisant triompher la sagesse, c’est le réalisme politique le plus cruel, fait d’ambitions personnelles, d’hypocrisie débridée et de traitrises éhontées , qui l’emporte dans la seconde, aux dépens de toute considération éthique. Entre Alessandro Serra et Christophe Rauck, ce sont surtout les choix de mises en scène qui contrastent, malgré une obscurité et commune, et agissent avec plus ou moins de réussite sur la dimension contemporaine de l’auteur phare du grand siècle britannique.

Fausse sobriété

Si le Sarde privilégie le dépouillement scénique et le resserrement textuel comme autant de preuves matérielles de son absorption de l’œuvre, des costumes jusqu’à la traduction italienne, il reste dans un entre-deux d’inventivité ou la fausse sobriété se conjugue à un arrière-goût burlesque suranné. Jusqu’à nous faire nous interroger sur l’attribution à Jared McNeill, seul acteur noir (épatant) de la troupe, le rôle de Caliban, personnage monstrueux esclavagisé. Outre quelques scènes visuellement éblouissantes – notamment grâce à l’éclairage en puit de lumière ou à l’immense voile noir déployé sur le plateau – qui assurent un sincère plaisir esthétique, cette Tempesta aux accents commedia dell’arte perd en portée politique et manque de modernité. Regrettable quand la plume d’un géant de la dramaturgie classique s’y prête autant.
Si Richard II, éclipsée par Richard III et Henri VI, est l’une des pièces les moins jouées du grand Will, celle-ci a toujours eu, et dès la première édition en 1947, les faveurs du Festival d’Avignon. Après Jean Vilar à la mise en scène et dans le rôle-titre, Ariane Mnouchkine ou encore Jean-Baptiste Sastre, c’est au tour de Christophe Rauck de redonner vie à ce roi à part dans l’histoire de la couronne d’Angleterre. Accédant au désir de l’acteur Micha Lescot d’incarner le monarque (1377-1399) totalement déconnecté des exigences de sa fonction.

RICHARD II texte William Shakespeare, mise en scene Christophe Rauck, traduction Jean-Michel Deprats, avec Louis Albertosi, Thierry Bosc, Eric Challier, Murielle Colvez, Cecile Garcia Fogel, Guillaume Leveque, Pierre-Thomas Jourdan, Micha Lescot, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente, Adrien Rouyard dramaturgie Lucas Samain , musique Sylvain Jacques scenographie Alain Lagarde , lumiere Olivier Oudiou video Pierre Martin , costumes Coralie Sanvoisin masques Atelier 69 , maquillages et coiffures Cecile Kretschmar

Machination envoûtante

Il ne peut y avoir de longues discussions sur le constat que la pièce est sublimée par l’acteur longiligne, vêtu de blanc dans un environnement où le noir domine, et dont la gestuelle autant que la voix troublent jusqu’à la notion de genre. La maîtrise et la complexité de son jeu est loin en revanche d’en être l’unique réussite. Car l’actuel directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, assisté du scénographe Alain Lagarde, place au centre d’un ingénieux dispositif de gradins amovibles, une machination envoûtante. Qu’il représente la Chambre des Communes ou les coulisses du pouvoir, le décor aussi sombre soit-il devient ici une tribune au grand jour des intrigants. Habité par une désinvolte négligence des enjeux qui évolue en démence capricieuse, Richard ne semble à aucun moment concerné par la nasse politique dont il est la proie. Un comportement qui va paradoxalement conférer à l’entreprise hostile d’usurpation du trône menée par son rival et cousin, Bolingbroke, futur Henri IV, une certaine légitimité. Dans une scène d’abdication aux ressorts quasi-comiques, le roi se fait bouffon dans un dernier soubresaut d’orgueil avant son assassinat comme ultime félonie. Magistral.

La Tempesta a été jouée les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet à l’Opéra du Grand Avignon.
Richard II a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26 au Gymnase du lycée Aubanel, à Avignon.

Éclats d’un collectif

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© Koen Broos

Dès ses premières minutes, sur écran puis à la scène, le spectacle s’ouvre comme un irrésistible terrain de jeu. Chacun, appelé par son propre prénom, se débat avec la mémoire, l’élan collectif et les fantômes de Cassavetes et de son célèbre Opening Night, décliné ces temps-ci sur scène par le théâtre ou encore la danse. Mais le film n’est ici qu’un tremplin, un prétexte joyeux : ce qui compte, c’est l’énergie du plateau, le dérapage contrôlé, le plaisir évident d’un collectif qui accepte de se fissurer pour mieux rebondir. Le trou de Peter Van den Eede, le malaise de Joris Hessels, les ébranlements de Natali Broods, les agacements d’Annelore Crollet et les émois d’Annette Van den Eede composent une danse menée au bord du chaos, où l’amour et l’art affleurent précisément parce qu’ils se dérobent.

Joies du dérapage

Le collectif DE HOE cultive cette instabilité avec une précision vertigineuse. Le spectacle se réinvente sans cesse, rejoue ses ratages, transforme les crispations en moteur dramatique. Willy Thomas, auteur-metteur en scène épuisé, tente de tenir le fil alors que Peter, hanté comme lui par un ancien trou de mémoire, décide d’un geste radical : jouer sans texte, sans garde-fou, « pour la première fois », avant que Willy ne réplique, fataliste : « et pour la dernière ». 

Cette tension infuse une série de variations fulgurantes, où la répétition devient un sport de haute voltige. Dans cette mécanique qui tourne, déraille puis repart, émerge une émotion franche, brute, portée par une mise en scène collective d’une intelligence rare. Et, il faut bien l’avouer, une langue virtuose, d’autant plus étonnamment maîtrisée qu’elle est maniée par une distribution flamande qui s’empare avec une joie communicative du français – le spectacle, déjà créé et amplement récompensé en flamand, connaît ici une nouvelle vie dans sa mue francophone. On sort ainsi d’Opening Night un peu étourdi, conquis par un théâtre qui ose buter, bégayer et rebondir pour mieux se révéler.

SUZANNE CANESSA

Opening Night a été joué les 24 et 25 novembre au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

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Festival d’Angoulême : La bulle va-t-elle éclater ? 

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C’est un festival à bout de nerf. Pas un jour sans qu’une nouvelle information ne vienne rebattre les cartes sur la tenue de sa prochaine édition. Libération, dans un article du 19 novembre, l’affirme : « Le festival 2026 n’aura pas lieu ». Dans la foulée, ou dans le déni, le festival dément. Puis c’est au tour du maire d’Angoulême, Xavier Bonnefont, accompagné d’autres collectivités, d’appeler à son annulation : « Il nous apparaît plus que compliqué d’organiser le maintien de l’édition 2026 ». Un impasse provoquée par la reconduction de la société 9eArt+ à la tête du festival. 

En février 2025 déjà, le festival s’était terminé en eau de boudin. Un vent de révolte avait soufflé sur la remise des prix, où presque tous les primés avaient dénoncé le comportement de cette société organisatrice, et de son directeur-fondateur Franck Bondoux. La raison : la publication d’un article dans L’Humanité quelques semaines plus tôt, qui levait le voile sur la direction mercantile du rendez-vous, son opacité financière, et surtout, la gestion inique d’un cas de viol dénoncé par une de ses salariés. 

Assez pour faire table rase du passé et relancer le Festival d’Angoulême sur de nouveaux rails ? C’est ce que beaucoup espéraient. Dès le printemps, une pétition d’appel au boycott des auteurs·ices avait réuni plus de 2500 signatures, dont celle d’Anouck Ricard, Grand Prix 2025. Pas suffisant pour l’association du Festival d’Angoulême, qui avait reconduit la société 9eArt+ pour les dix prochaines éditions. Plusieurs appels au boycott et prises de positions politiques plus tard, la situation semble de plus en plus compromise pour l’édition 2026, et peut-être au-delà.

« Chloé on te croit »

Ce n’est pourtant pas la première polémique qui touche Festival d’Angoulême version 9eArt+. En 2016, le rendez-vous affichait une liste de 30 noms composée uniquement d’hommes pour son Grand Prix… Quelques années plus tard, il offrait une grande exposition au dessinateur Bastien Vivès, accusé de faire l’éloge de la pédopornographie. Mais l’article de Lucie Servin, paru le 24 janvier 2025 dans L’Humanité, avait fini de jeter le trouble sur la gestion toxique de ce festival.   

L’article racontait l’histoire de Chloé*, salariée du festival en 2024, qui, soupçonnant avoir subi un viol chimique de la part d’un collègue, avait cherché de l’aide auprès de sa direction. En réponse, la DRH lui avait conseillé de prendre une pilule du lendemain, et un mois plus tard, Franck Bondoux l’avait convoquée pour la licencier pour faute lourde.  

« Tout le monde dans le public n’avait pas lu l’article de L’Humanité, alors dans l’espace des éditeurs indépendants, des pancartes “Chloé on te croit” avait été accrochées sur les stands » se rappelle Camille Potte, autrice marseillaise et lauréate du Fauve de la révélation en 2025 à Angoulême. 

Ces tensions qui animent les allées doivent trouver leur caisse de résonnance finale à la grande soirée de remise de prix. « Pendant la cérémonie, quasiment toutes les personnes lauréates se sont positionnées contre 9eArt+, contre Franck Bondoux et en soutien à Chloé », explique Camille Potte, elle aussi sur scène ce soir-là. Le Jury, présidé par le dessinateur Jul, avait également tenu à prendre la parole pour exprimer son trouble. Mais, surprise : pas de retransmission en direct de la cérémonie cette année-là… 

Dérive mercantile

Outre l’effarement devant la gestion du viol présumé de Chloé, beaucoup d’auteurs·ices et de syndicats dénoncent la dérive mercantile du festival, qui a trouvé son point d’orgue dans le partenariat signé avec une enseigne de fast-food. Le logo est accolé à celui du festival, et dans les rues d’Angoulême, on pouvait voir Lucky Luke en train de manger des burgers…  

Le Festival d’Angoulême, une machine à fric qui se goinfre, quand dans le même temps les auteurs·ices de BD connaissent une grande paupérisation ? « Le festival ne prend pas en compte que sans les auteurs·ices, il n’y a pas de festival. Iels ne sont pas du tout rémunéré·es, sinon des clopinettes pendant les rencontres avec le public », regrette Camille Potte.  

Une édition annulée

Reste que l’annulation du festival 2026 aura des conséquences certaines pour les auteurs·ices. « Pour ceux qui ont des livres en sélection c’est dur. J’ai eu un prix l’année dernière, et je vois l’impact que ça peut avoir sur les ventes et sur le reste de ta carrière. On connaît ton nom, on t’appelle pour d’autres projets…» 

Les maisons d’édition connaissent la précarité également : « C’est une situation difficile pour les éditeurs aussi. Je pense à des éditeurs ultra-marins qui avaient déjà réservé leurs billets d’avions, les locations… », poursuit l’autrice marseillaise. 

Si l’édition 2026 est déjà dans l’impasse, c’est la survie du festival lui-même qui est en jeu. Les syndicats des auteurs préviennent : si le festival ne repart par sur « un nouveau projet […] les auteurs ne reviendront pas, même en 2027. » 

NICOLAS SANTUCCI

*Son prénom avait été modifié au moment de l’article. Il s’agit d’Élise Bouché-Tran, ancienne responsable de la communication du Festival, qui a depuis pris la parole publiquement.  


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S’entre-connaître, pour une traduction plurielle et égale 

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Table Ronde "Prendre langue, traduire", animée par Chloé Leprince, journaliste à France Culture. Avec Barbara Cassin, Cécile Canut et Richard Jacquemond - La Criée, salle Déméter. Nouvelles Rencontres d'Averroès. 23 novembre 2025 Photographie © Baptiste de Ville d Avray

La  sociolinguistique est entrée en dialogue avec la philosophe Barbara Cassin (en visio), et le traducteur de l’arabe Richard Jacquemond.  L’occasion de revenir sur la façon dont les langues sont soumises à des normes qui font obstacle à leur transmission, leur diffusion ou encore à leur traduction.

La table ronde parcourt plusieurs sujets comme celui amorcé la veille par Souleymane Bachir Diagne autour du concept d’ « intraduisible », ces mots qui n’ont pas d’équivalent simple dans les autres langues, mais que l’on parvient à expliciter par des  expressions, variables selon les usages, en contexte. Il faut alors concevoir la traduction dans une temporalité infinie…  

Babel, chance ou malédiction ? 

Evoquant le mythe de Babel, le Coran  énonce :  
Nous avons fait de vous des Nations pour que vous vous entre-connaissiez
Comme le rappelle Richard Jacquemond, dans le monde arabe, les traducteurs sont aussi célèbres que les auteurs, tant leur rôle est apprécié dans sa fonction globale. Le châtiment évoqué dans le récit biblique contiendrait-il en fait le secret du trésor, le pluriversalisme de l’Humanité ?
La rencontre élargit le propos autour des pratiques langagières au-delà de leur fonction de communication.  Les représentations des langues n’échappent pas aux normes établies en contexte colonial, elles sont historiquement situées. C’est précisément ce qui illustre le concept de « Provincialiser la langue » titre de l’ouvrage de Cécile Canut dont l’approche s’inspire  de la démarche de Dipesh Chakrabarty, qui rappelle que les savoirs et catégories européennes sont situés, historiques, et non universels. 

Mais si les langues ne sont pas de simples outils de communication, que nous dit la traduction ?

Traduire aussi pour dominer

Dans un marché linguistique profondément asymétrique, la traduction peut être domination, avec des langues prescrites par leur fonction « professionnelle», d’autres en voie de disparition car leur usage ne serait d’aucune utilité… Pourtant, les langues résistent, ressurgissent, murmurent d’autres vocations, portant en elle une expression ontologique et poétique profonde. « Dans cette résurgence, s’exprime un contre don, une rencontre dans une humanité commune ». Le trait d’union du singulier et de l’universel. 

Dans son livre Provincialiser la langue Cécile Canut nous invite à regarde celle-ci non plus comme une entité fixe, homogène, normée et universelle, mais comme une réalité plurielle, hétérogène, en mouvement, façonnée par des histoires particulières et des pratiques diverses. Cela implique de faire émerger la pluralité des voix, des langues-marges comme le nouchi ou l’amazigh, souvent reléguées comme « dialectes » ou « sous-langues ». 

Combattre la domination linguistique impose de réinterroger les langues nationales comme norme unique et comme signe d’appartenance nationale et de « cultivation » sociale, excluant les autres formes langagières. Ainsi, résister à l’imposition de la langue nationale ou coloniale est possible : cela repose sur des conceptions locales spécifiques du langage, non standardisées par le modèle hégémonique ; cela suppose une humilité critique de la part des chercheurs pour se défaire des catégorisations naturalisées et des rapports de pouvoir inscrits dans la langue standard.

Ouvrir d’autres voix
Provincialiser la langue est une invitation à décentrer et historiciser la notion elle-même de langue, à reconnaître sa diversité et son inscription dans des rapports de pouvoir, notamment coloniaux. Cécile Canut invite ainsi à une démarche à la fois critique et constructive, pour ouvrir d’autres voix jusque-là marginalisées, à partir des marges du système dominant. Cette proposition ouvre un champ renouvelé en sociolinguistique critique, en dialogue avec les études postcoloniales et décoloniales. 

SAMIA CHABANI

Cette rencontre a eu lieu le 23 novembre à La Criée, dans le cadre des Nouvelles Rencontres d'Averroès

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Nouvelles Rencontres d’Averroès : Dessiner en direct

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CONCERT DESSINE - Rébétissa, un concert dessiné rébétiko par David Prudhomme, Aggelos Aggetou et Maria SImoglou - La Criée, salle Ouranos. Nouvelles Rencontres d'Averroès. 22 novembre 2025 Photographie © Baptiste de Ville d Avray

Le concert dessiné permet à l’œil du spectateur de dialoguer avec l’oreille sans synchronie stricte, mais par l’analogie, établie en direct, entre le dessinateur et les musiciens. Avec Rébétissa David Prudhomme nous emmène à la découverte du rébétiko, répertoire grec populaire qui emprunte largement à la musique d’Asie mineure, et revient vers la Grèce de 1936, lorsque la dictature de Metaxás interdit cette musique jugée subversive, accusée de « démoraliser la jeunesse grecque ». 

Entre les îles grecques et traditions musicales ottomanes et byzantines, on retrouve les thématiques emblématiques de l’amour éperdu, de l’exil et des conditions de vie difficiles. Aux côtés de l’auteur, dont les dessins progressent au fil des interprétations, les voix d’Aggelos Aggelou et de Maria Simoglou résonnent avec des « Aman, Aman », terme qui contient une dimension incantatoire souvent utilisée pour renforcer un message spirituel ou émotionnel. Le laouto (luth grec) d’Aggelos, virtuose, devient conversation, flots, vent chargé d’odeur de passage, et dispense une mélodie hypnotique qui invite à la paix intérieure.

SAMIA CHABANI

Rébétissa a été donné à La Criée le 22 novembre dans le cadre des Nouvelles Rencontres d’Averroès

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Nouvelles Rencontres d’Averroès : La Tunisie face aux dérives autoritaires

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Monia Ben Jemia © Samia Chabani

Dans le cadre de la Masterclasse « Traverser » Monia Ben Jemia, juriste et féministe, revenait sur la situation en Tunisie et la récente suspension (un mois) de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) dont elle est Présidente. Celle-ci résonne comme un avertissement après les arrestations et emprisonnements abusifs de nombreuses militantes en faveur des Droits des femmes ou des migrants. 
La liste est longue… Près de 40 militant·es sont derrière les barreaux pour des peines allant de 13 à 66 ans de prison, reconnus coupables pour « complot contre la sûreté de l’État ». 
« Kaïs Saïed, président de la Tunisie, a fait sa constitution tout seul, dans un déni total des citoyen·nes et de la société civile. Renforcé par le voisin algérien qui le conforte dans son virage hétéro nationaliste et suprémaciste, il agit en toute impunité, au mépris des droits les plus fondamentaux ». 
« Mon pays vit un tournant historique et le président s’applique à détruire tous les fondements de l’État de droit. »
Dans ce contexte, elle constate que les féministes tunisiennes se battent pour maintenir les acquis, davantage que pour acquérir de nouveaux droits…

SAMIA CHABANI

Monia Ben Jemia est autrice de Les siestes du grand père, récit d’inceste (2021) 
et Dominer et humilier, les violences sexistes et sexuelles en Tunisie (2024),
Éditions Cérès

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Les Rencontres invitent au dialogue

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Grand entretien - Les langues de Souleymane Bachir Diagne - La Criée, salle Déméter. Nouvelles Rencontres d'Averroès. 22 novembre 2025 Photographie © Baptiste de Ville d Avray

Converser, la première table ronde des Nouvelles rencontres, s’annonçait passionnante, promettant de placer la réflexion politique au cœur de la langue, grâce à la présence de Pierre Chiron, helléniste rhétoricien qui sait que la démocratie naît de l’art d’argumenter, de Lætitia Bucaille spécialiste de Gaza et de l’Afrique du Sud et de Gloria Origgi, épistémologue de la rumeur qui a analysé les processus langagiers de Giorgia Meloni. 

Pourtant les questions posées par Jean-Christophe Ploquin, rédacteur en chef de La Croix, ont longtemps ramené ces intellectuels à de l’anecdotique. C’est en les contournant que Laetitia Bucaille a pu analyser l’importance des paroles prononcées par les Sud-Africains, y compris par les bourreaux, après l’Apartheid, paroles qui ont permis à Mandela d’éviter le bain de sang qui menaçait. Elle pense aussi, peut-être, que  la libération de Marwan Barghouti des prisons israéliennes pourrait rappeler celle de Mandela ?

Et Gloria Origgi d’expliquer que les conflits pouvaient être exacerbés par une conversation, qui nécessite, pour être efficace, la pratique sincère du doute. Et de la dialectique, précisait le rhétoricien, qui permet d’instaurer le droit contre la force, et donc la naissance de,la citoyenneté. 

Éloge de la traduction

Chloé Camberling a quant à elle animé le Grand entretien avec le grand Souleymane Bachir Diagne avec un art de la médiation fait de la connaissance de son parcours, d’une admiration visible et d’un vrai talent pédagogique. Elle a permis de rendre la pensée du philosophe limpide sans en gommer la brillance. D’approcher la notion essentielle de pluriversalisme, un universalisme qui ne serait plus celui des colonisateurs venus civiliser les peuples inférieurs, mais celui d’une diversité des cultures qui dialoguent et, avant tout, traduisent. D’une égalité des langues, d’une pluralité qui enrichit, du cosmopolitisme. De l’éloge de Saint Louis, sa ville natale du Sénégal, née d’un comptoir français cohabitant avec un village africain et une immigration marocaine.

Quant au racisme, le philosophe l’a subi partout : seul Noir sur la photo de classe de Louis-le-Grand, accueilli en héros par Senghor quand il a réussi Normale Sup, c’est pourtant aux États-Unis qu’il s’est senti physiquement menacé. Enseignant à Columbia, il est aujourd’hui encore en première ligne des offensives de l’administration Trump contre l’Université. 

Mais il reste persuadé, comme Mandela, qu’il faut rechercher l’Ubuntu. La réconciliation, la solidarité, l’humanité commune, non en gommant les différences, mais en les faisant dialoguer, et en les traduisant. 

Agnès Freschel

Les Nouvelles Rencontres d’Averroes se sont déroulées au théâtre de la Criée et à l’Espace Julien du 20 au 23 novembre

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Temenik Electric  : Il n’y a pas de débat 

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© Bérengère Calbris

Les Nouvelles Rencontres d’Averroès proposaient, en accord avec leur thématique annuelle autour du langage, la soirée « Comment tu parles ? ». Au programme : un débat en première partie de soirée sur les langues de Marseille, avec Médéric Gasquet-Cyrus et la réalisatrice Prïncia Car, avant la venue de Temenik Electric, mené par le chanteur-guitariste Mehdi Haddjeri, en deuxième partie de soirée. 

Tour de chauffe 

L’ambiance très fraiche de ce 20 novembre, et le public venu en partie pour la rencontre plutôt que pour le concert, oblige le quintet à un petit temps de chauffe nécessaire. Mais très vite, le chanteur propose d’« entrer dans la transe, d’entrer dans la danse », et de faire masse devant la scène. Dans l’alchimie musicale qu’on lui connaît, la formation guitares-basse-batterie-machine offre un savoureux mélange d’électro-rock ponctué des lignes de voix en arabe du chanteur.  

Actuellement en plein enregistrement de son prochain EP, Habibi, le groupe interprétait pour la première fois le morceau éponyme, ainsi que Be Cif, Bel Heni ou le très émouvant H’Bouba, entre autres anciens morceaux comme la très efficace reprise de Rock the Casbah

Le set, imaginé comme une montée en puissance, emportera le public en lui ôtant rapidement sa doudoune. Un concert pensé comme un voyage vers des contrées rock frénétiques et transcendantales, assuré par un groupe à la belle energie.  

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM 

Concert donné le 20 novembre dans le cadre des Nouvelles Rencontres d’Averroès, à l’Espace Julien, Marseille. 

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J’Crains Dégun : Rassembler contre les violences faites aux femmes 

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Collage de rue © Collages Féministes Marseille

Zébuline. Quelle était l’intention de départ derrière J’Crains Dégun?
Mathilde Rémignon.
On a fait le constat que pour le 25 novembre [Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ndlr] comme pour le 8 mars, il y avait à Marseille beaucoup d’événements proposés de manière isolée ou adressés surtout à un public de professionnels ou de personnes déjà averties. On s’est dit que si que l’on voulait mobiliser le public qu’on accompagne à l’année pour parler des violences, on avait envie de proposer quelque chose de ludique, qui aborde les violences moins frontalement, plus imagé, en faisant appel au monde de la culture qu’on croise peu. Petit à petit, l’idée de J’Crains Dégun a émergé.

C’est très important pour visibiliser ces sujets, pour qu’ils existent à Marseille, pour montrer qu’on peut travailler ensemble. C’est une alliance entre trois associations : Solidarité Femmes 13, le CIDFF et le Planning familial. L’important, c’est de montrer qu’on fait corps, qu’on est là, que la lutte continue, qu’il y a des victoires et des défis à relever. Ces sujets sont vivants et on peut s’en emparer de multiples façons. Le nom du festival vient d’une femme accompagnée au CIDFF, qui a dit :« Moi, ce que j’ai envie de dire, c’est que je crains dégun, on ne veut plus avoir peur. » Montrer qu’on a des outils, qu’on est ensemble et qu’on n’a plus peur. L’idée, c’est aussi de faire connaître nos associations pour que les personnes sachent vers qui s’orienter.

© X-DR

Cette édition mêle théâtre, littérature, cinéma, ateliers et débats. Comment avez-vous pensé la programmation ?
On cherche à avoir un ancrage local. C’est super important pour nous parce que nous souhaitons faire se rencontrer des personnes qui ne se rencontreraient peut-être pas forcément autrement. Ensuite, on a décidé de faire appel à des médiums originaux permettant de faire émerger différentes choses, d’être ensemble, de partager une expérience. Les violences entraînent souvent isolement, honte, culpabilité. On cherche aussi une façon un peu plus douce d’aborder des sujets sensibles et de mettre en place des approches mêlant sensible, intellect et créativité. Même si les sujets sont durs, la fête est importante : la joie, la fierté, l’envie de célébrer et d’être ensemble sont fondamentales pour garder un cap.

Vous intervenez également dans les écoles, collèges et lycées. En quoi la sensibilisation des jeunes est-elle essentielle dans la lutte contre les violences et les inégalités de genre ?
Lutter contre les violences passe aussi par la prévention auprès des plus jeunes ; comprendre ce qu’est la violence, les stéréotypes de genre, le patriarcat, les rapports de pouvoir, l’intersectionnalité, le rapport au corps, aux émotions, celui de l’autre, tout cela est fondamental. Le 25 matin, on recevra des collégiens et des lycéens avec des ateliers sur différentes thématiques pour aborder ces sujets.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CARLA LORANG

J’Crains Dégun
22 novembre
Friche La Belle de Mai,Marseille
J’Crains Dégun est un festival co-organisé par trois associations de terrain des Bouches-du-Rhône. À elles trois, elles accompagnent environ 10 000 personnes chaque année. Solidarité Femmes 13 existe depuis presque 50 ans et accompagne les femmes, avec ou sans enfants, victimes de violences conjugales et/ou sexuelles. L’association propose avant tout de l’écoute, gratuite et anonyme, puis oriente vers ses services : hébergement, psychologie clinique, art-thérapie, prévention… 
Le CIDFF travaille sur l’accès aux droits, avec des juristes spécialisés, et sur un axe d’insertion professionnelle. Le Planning familial accompagne quant à lui davantage sur la santé sexuelle, la vie amoureuse, les violences, et fait également de la prévention, en accueillant tout public, y compris les mineur·es. C.L.

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Sacrifier nos enfants, ça va pas dans ta tête ? 

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La philosophe Gloria Origgi le répétait pendant les Nouvelles Rencontres d’Averroès :  nous avons une bouche, mais deux oreilles, pour converser vraiment il faut écouter, écouter deux fois plus qu’on ne parle. Et être réellement prêt à mettre en doute ses opinions, à laisser place à l’autre en soi, à être convaincu autant qu’à convaincre, sans imposer à l’autre des préalables conversationnels tels que les mots « génocide » et « terroriste », qui figent les conversations et détournent de l’énoncé des faits pour se concentrer sur leur qualification.

L’Histoire raconte que la démocratie est née parce que les citoyens d’Athènes (évidemment sans les citoyennes,  les esclaves, ni les étranger·es nommé·es barbares, ) ont su établir des raisonnements dialectiques qui tirent leur conclusion d’un examen de thèses opposées. C’est la prise en compte de l’antithèse à sa propre thèse qui permet d’avancer vers une synthèse, et de se détourner des autres solutions aux conflits.  C’est à dire en tyrannie l’usage de la force, ou face à plus fort que soi la fuite ou la capitulation.

De ce constat découle une conclusion : seul le plus fort a le choix de se taire, ou de parler sans peur. La raison du plus fort est toujours la meilleure, disait le bon vieux La Fontaine au fils du roi, qui seul avait le choix entre le dialogue et la force. Le mouton dit vrai, mais au bout des ses arguments pourtant imparables 

Le loup l’emporte et puis le mange
Sans autre forme de procès

De la nécessité du procès

Au Théâtre Joliette, les artistes nous rappellent ce que la société française a récemment accepté :  la mort de Rémi Fraisse a débouché sur un Non-lieu, une absence de procès, de vérité établie par la confrontation aux faits, l’écoute des témoignages, les auditions des policiers auteurs de violence contre les Gilets jaunes. Notre démocratie ne discute plus avec le peuple. N’établit plus les faits.

La France doit se préparer à perdre ses enfants, dit le chef des armées qui n’est pas contredit par le chef de l’État. Est-ce à dire que la parole a échoué et que nous allons vers une troisième guerre mondiale ? Que notre Président élu nous y prépare ? Pour défendre quelle nation, quelle Europe, quelle démocratie ? 

Aujourd’hui le gouvernement Lecornu II se confronte à un vote unanime des députés contre le volet recettes du budget 2026. Alors que les riches se sont massivement enrichis ce sont encore les pauvres qui doivent renoncer aux services publics que leur travail a financé. Le gouvernement II, loin d’avoir deux oreilles, est sourd. Il ne parle plus  et s’apprête à faire usage de la force. En sacrifiant nos enfants sur les champs de bataille, en sacrifiant leur avenir par le gel de tout investissement, en sacrifiant le présent de ceux qui n’ont pas de toit, pas de lit d’hôpital, pas d’enseignants en classe.

Le vent tournera 

Factuellement, il l’a promis, il n’usera pas de la violence du  49.3,  et préférera une loi budgétaire d’exception. Qui permettrait à l’État de percevoir les recettes, les impôts, en bloquant les dépenses. C’est à dire en mettant à l’arrêt les services publics, les collectivités, les associations, les universités, la presse, le bâtiment, les projets structurels, le combat climatique. 

Une arme de guerre, avec laquelle il espère que le Parlement votera un projet de budget dont personne ne veut, parce que l’absence de budget serait pire encore. La raison du plus fort, encore. 

Gloria Origgi, qui a l’expérience de Giorgia Méloni, sait aussi que « La vérité est une questionpolitique » : si les opinions se discutent il y a des faits indiscutables. Le fait est que les Français veulent très majoritairement une meilleure répartition des richesses, un renforcement des services publics et un avenir pour leurs enfants, qu’ils refusent de sacrifier. 

En démocratie, c’est le peuple décide. Quand cette volonté se transformera en force politique, le vent balaiera les va-t-en guerre.

Agnès Freschel


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Rembrandt par la bande

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© M.V

Le phare Rembrandt – Le mythe d’un peintre au siècle de Fragonard, une exposition intrigante, labelisée d’intérêt national, au Musée des Beaux-Arts de Draguignan

L’idée est originale : exposer à la fois des œuvres de Rembrandt et le regard d’une époque, celui des collectionneurs, amateurs et artistes de la France du XVIIIe siècle, qui 50 ans après sa mort (1669), s’entichent de l’art du maître flamand, la naissance d’une passion qui ne s’éteindra plus.

Une soixantaine d’œuvres dont trois peintures de Rembrandt, dix autres qui lui étaient alors attribuées et une cinquantaine d’œuvres de peintres sous influence rembranesque sont présentées. L’exposition est conçue par Yohan Rimaud, conservateur du Musée des Beaux-Arts de Draguignan, qui n’a pas choisi Rembrandt par hasard : il s’appuie sur la collection municipale, dans laquelle figurent notamment L’Enfant à la bulle de savon et Portrait de jeune homme portant une toque rouge et une chaîne d’or, attribuées pendant plus de deux siècles au maître flamand. La première toile a même été volée à Draguignan par un de ses admirateurs un soir de juillet 1999, qui l’a restituée en 2014.

Donner le la

Dans les trois sections du parcours, un Rembrandt authentique, ou un Rembrandt de l’atelier Rembrandt, ou une œuvre anciennement attribuée au maître, donne le la à une série de peintures accrochées en regard.

Ainsi, dans la première section, « Un caractère de vie et de vérité », une Jeune fille au balai de l’Atelier Rembrandt est entourée par une Coupeuse de chou attribuée à Santerre, une Jeune fille à la fenêtre, attribuée à l’école française, et, un peu plus loin, Une cuisinière à sa fenêtre de Willem Drost. Invitant à comparer les manières de toutes ces figures à mi-corps sur fond neutre, regardant hors du plan de l’image, placées derrière une forme faisant écran – rebord de fenêtre, muret – accentuant l’effet de projection du corps vers le spectateur. Procédés plastiques donnant ce fameux « caractère de vie et de vérité » contribuant à la renommée de Rembrandt.

Dans la seconde section, « Un air de Rembrandt », c’est autour de Un homme en costume oriental de l’Atelier Rembrandt que l’on trouve les « figures de fantaisie » d’Alexis Grimou, surnommé « le Rembrandt français ». Portraits de jeunes femmes ou jeunes hommes reprenant le goût peu académique de Rembrandt pour les accessoires vieux, abîmés, telles des armures, armes, instruments, et les bijoux, turbans et vêtements orientalisants.

Enfin dans la troisième section, « À la fenêtre de l’atelier », c’est autour de La Sainte Famille avec sainte Anne prêtée par le Louvre, que sont accrochées une dizaine de peintures, la plupart de maternité (Fragonard, Oudry, Rigaud) reprenant le procédé de Rembrandt consistant à faire surgir « un coup de lumière », en l’occurrence par une fenêtre placée à gauche, lui permettant de travailler les modulations de ses célèbres clairs-obscurs.

Susciter la curiosité


Mis côte-à-côte, les tableaux permettent dans chaque section de jouer au jeu des ressemblances et des différences des techniques, touches, cadrages, poses, façon d’accrocher la lumière, de creuser des ombres… Une façon simple et accessible de susciter la curiosité alimentée également par les cartels annonçant les attributions, les désattributions, les interrogations toujours en cours, permettant à chacun·e, qu’il soit simple curieux ou amateur informé, adulte ou enfant, seul ou en compagnie, de mettre facilement son regard en mouvement. Et au-delà de Rembrandt, à enrichir son regard sur l’art, sa fabrique, son histoire.

MARC VOIRY

Le phare Rembrandt - Le mythe d’un peintre au siècle de Fragonard
Jusqu’au 15 mars 2026
Musée des Beaux-Arts de Draguignan

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