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Plongées romantiques

Présenté comme le « jeune tsar du piano » (Classica), Alexandre Kantorow réenchante La Roque d’Anthéron

Une carte blanche

« La valeur n’attend point le nombre des années », sans doute rarement l’adage né de la pièce de Corneille n’a été aussi bien illustré que la soirée « Carte Blanche » offerte au jeune pianiste Alexandre Kantorow, lauréat à vingt-deux ans en 2019 de la Médaille d’Or du prestigieux Concours Tchaïkovski ainsi que le Grand Prix, décerné seulement trois fois auparavant dans l’histoire de ce concours (né en 1958). Le programme consacré à Beethoven et à Schubert abordait diverses configurations, forme concertante avec le Sinfonia Varsovia dirigé par Gordan Nikolitch, puis chambriste, réunissant Liya Petrova et son violon Hélios fabriqué à Crémone en 1735 par l’héritier de Stradivari, Carlo Bergonzi, Violaine Despeyroux et son alto Jacquot de 1863, Aurélien Pascal et son violoncelle « Maisky » réalisé par David Tecchler à Rome en 1703, Yann Dubost et sa contrebasse de Giuseppe Zanotti de 1733, et soliste enfin, sans doute les instants les plus attendus par le public tant le jeu du pianiste conjugue avec brio élégance, poésie et virtuosité. 

Violon, piano et violoncelle commençaient le bal avec une œuvre de jeunesse de Beethoven, son Trio pour piano et cordes n° 1 en mi bémol majeur délicieusement volubile et brillant avant son Triple Concerto pour piano, violon et violoncelle en ut majeur, œuvre assez particulière unissant le concerto grosso et la symphonie concertante qui faisait fureur à Paris à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècles avec à côté de l’orchestre un groupe de solistes qui « concertent » entre eux et avec l’orchestre, ici, le Sinfonia Varsovia dirigé par Gordan Nikolitch. Cette conversation animée où l’écoute de l’autre permet des rebondissements, des surprises, des exclamations, des monologues, des voix qui se chevauchent, s’interrompent, surenchérissent, fut menée avec finesse par les trois instrumentistes liés par une longue complicité avant une deuxième partie au cours de laquelle Alexandre Kantorow, seul face à son Steinway, se glissait dans la Wanderer-Fantasie en ut majeur de Schubert dont les formes assez beethoveniennes par leur caractère exubérant ne dissimulent pas une intériorité sensible que le jeu subtil du pianiste épouse dans ses nuances les plus délicates, ses respirations, ses silences, ses modulations où se lovent les stridulations entêtantes des cigales, dialogue émouvant de la nature et du poète romantique.   

Le Quintette pour piano et cordes en la majeur de Schubert, seul quintette avec piano du compositeur, est désigné par le nom La Truite en raison des variations de son quatrième mouvement sur le thème d’un lied du même Schubert, Die Forelle (la truite) inspiré d’un texte de Schubart (à une lettre près on est musicien ou poète !). L’entente entre les instrumentistes, l’élégance de leur interprétation, leurs regards parfois teintés d’espièglerie, la sensation de spontanéité, n’étaient pas sans rappeler certaines soirées données au château de l’Emperi lors du Festival international de Musique de Chambre de Provence, simplicité conviviale et intelligente au service d’une expressivité sans cesse renouvelée… 

En bis, le quintette reprend avec humour le thème de La Truite puis Alexandre Kantorow s’adressa en souriant au public : « nous n’avons plus rien à jouer. On m’a forcé à jouer tout seul ». Ce sera l’Intermezzo opus 118 n° 2 en la majeur de Brahms… Délices !

Une carte concertante

Une deuxième soirée, avec une salle pleine à craquer, permettait de retrouver Alexandre Kantorow et le Sinfonia Varsovia sous la houlette d’Aziz Shokhakimov. Le pianiste offrait une interprétation très subtile et intime du Concerto pour piano et orchestre n° 1 en fa dièse mineur de Serguei Rachmaninov, œuvre de jeunesse du compositeur russe (il avait alors 17 ans) qui construisit cet opus en regard du Concerto pour piano en la mineur de Grieg. La fougue juvénile du premier mouvement, Vivace, dont le thème n’est pas sans rappeler le générique de la regrettée émission de Bernard Pivot, Apostrophes, s’emporte avec passion, en un développement ample et mélodique. La virtuosité de l’œuvre réside sans doute dans ses contrastes, puissance grandiose et repli sur soi, élans vivaces et rêveries nocturnes. Le piano sait à merveille dessiner ces atmosphères si variées, oscillant entre les ondes tempétueuses du premier mouvement et les parfums de la mélancolie de l’Andante avant de renouer avec les échos tziganes chers au compositeur. Le lyrisme romantique de ce concerto sied comme un gant à Alexandre Kantorow qui apporte sa lecture, sa sensible poésie à une partition complexe. Sa connivence avec le chef d’orchestre, chacun admirant le travail de l’autre, autorisait une liberté neuve à cette œuvre tant de fois jouée et entendue. En bis, généreux, le jeune interprète offrait la Valse Triste de Vecsey transcrite pour le piano par Cziffra puis Chanson et danse n° 6 que Mompou dédia à Rubinstein. Une bulle de rêve…

L’orchestre seul s’attacha à une interprétation enlevée de Shéhérazade, suite symphonique opus 35 de Rimski-Korsakov. La musique très imagée de cette suite s’animait avec un enthousiasme communicatif sous la direction vive et précise d’Aziz Shokhakimov qui mime, danse, vit le propos avec une intelligence parfois malicieuse et toujours spirituelle. Face à un premier violon solo dont les aigus filés tenaient de la haute virtuosité, figure de la conteuse Shéhérazade, l’orchestre, puissant, endosse le rôle du sultan. Les miniatures se succèdent, cavalcades, fêtes, tempête maritime… Les finales somptueuses figées en falaises vertigineuses et immobiles accentuent le caractère épique du conte des Mille et une nuits, les instruments solistes offrent leurs paillettes à ce kaléidoscope foisonnant (flûte, cor, basson, hautbois) qui danse dans la douceur du soir. Une nouvelle page d’enchantements à La Roque !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 7 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

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