mercredi 24 avril 2024
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Quand France rime avec rance

L’adjectif vient du provençal pourtant, et désigne l’odeur et le goût écœurants des corps gras trop exposés à l’air du temps. Le beurre rancit, les esprits aussi. La France est-elle peuplée de corps gras ? 

On peut aimer ou non Aya Nakamura, trouver ses textes inventifs ou incompréhensibles, apprécier (ou non) ce vocabulaire teinté d’anglais, de romani et de néologismes, cette syntaxe qui accole, coupe et choque plutôt que de subordonner. On peut aimer (ou non) mais sa grammaire est clairvoyante : refuser la subordination passe aussi par l’invention d’autres phrases, à soi, et d’autres mots, à soi, qui très judicieusement ne sont pas formés par l’ajout de préfixes et suffixes à des racines pures. La grammaire académique, inventée par la monarchie absolue, a toujours été destinée à contraindre, dénigrer et confisquer les langues régionales des provinces rebelles et les parlers populaires.

Or Aya Nakamura est la chanteuse française la plus écoutée au monde et le symbole qu’elle représente pour le corps gras français est insupportable. Parce qu’elle est noire, mais aussi parce qu’elle n’en parle pas, s’attachant plutôt à affirmer sa liberté de femme contre la domination masculine, contre les « Djadja » qui la harcèlent, les « Pookie » qui trahissent et balancent, les « Jo » qui matent les fessiers des « Copines ». Elle affirme dans chaque titre qu’elle aime les hommes, mais est maîtresse de son corps.

Renverser les schémas

Le corps de la femme noire est l’objet ultime de domination du corps gras, du corps rance, de la France. Elle l’a exploité dans les plantations de sucre, les zoos humains, toutes les basses tâches du sexe, du soin et du ménage. Aujourd’hui encore, les femmes noires sont majoritaires dans ces professions dénigrées et sous payées.

Aya Nakamura, égérie de Lancôme, se filme sur des yachts, au Palais de Fontainebleau, avec des accessoires et des tenues de luxe, la robe de Michelle Obama, entourée d’une bande de copines toutes aussi belles qu’elles, et pas forcément racisées. Les garçons de ses shows l’entourent et dansent comme des Claudettes déchaînées. Elle lisse ses cheveux et s’impose sans doute des heures quotidiennes de soins esthétiques mais elle incarne l’impossibilité de la domination par les blancs, par les hommes : condamnée pour violence réciproque sur conjoint, elle n’est décidément pas maîtrisable…

Contestable sur ce point, Aya Nakamura est une icône, rassemblant des foules, générant des flux financiers. Ambassadrice du luxe, elle a été désignée par notre Président, qui est sensible aux intérêts de ces industries, pour chanter Piaf à l’ouverture des JO. Le déclenchement persistant de haine face à cette désignation opportuniste est le signe de deux choses : Macron, malgré la loi immigration et le soutien insensé à Depardieu, ne maîtrise plus les rances racistes et sexistes qu’il a laissés prospérer ; les femmes noires n’ont plus besoin de Pierre Perret ou de Revue Nègre pour dominer la chanson française.

AGNÈS FRESCHEL

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