lundi 3 octobre 2022
No menu items!
spot_img
AccueilNos critiquesOn y étaitQuand la danse investit les tréteaux d’Avignon

Quand la danse investit les tréteaux d’Avignon

Inspirés par la danse tswana, le clavecin ou le krump, Dada Masilo, Jan Martens et Maud Le Pladec étaient parmi les chorégraphes à l’affiche de la 76e édition du Festival d’Avignon

Le Sacrifice
Depuis 1913, année de sa création par Vaslav Nijinski, Le Sacre du printemps est une source d’inspiration inépuisable pour les chorégraphes. Quel que soit par ailleurs le sort réservé à la composition d’Igor Stravinsky. La chorégraphe sud-africaine Dada Masilo a choisi, pour sa version intitulée Le Sacrifice, une musique vivante, jouée par trois musiciens présents côté cour sur le plateau ainsi qu’une chanteuse, la magistrale Ann Masina. Librement inspirée des dissonances de la partition du compositeur d’origine russe, cette bande originale lyrico-jazzy donne au ballet son souffle quand celui-ci peut parfois en manquer. Après une annulation en 2020 et un report en 2021, le Festival d’Avignon accueillait enfin la dernière création de celle que les réinterprétations d’autres grands classiques comme Le lac des cygnes, Giselle et Carmen ont révélé au monde entier. Le Sacrifice, que l’on pourra revoir au théâtre des Salins à Martigues le 5 octobre, est une œuvre d’une élégance chorégraphique irréprochable. Et les dix remarquables danseurs et danseuses dont Masilo d’incarner avec ferveur les tourments et sentiments d’une communauté imaginée par la chorégraphe pour questionner notre humanité sur ses capacités à retrouver un sens commun. C’est en puisant dans les mouvements de la danse rituelle tswana du Bostwana tout autant que dans les codes de la danse contemporaine que Dada Masilo donne sa vision du symbole sacrificiel. Comme un cri universel pour alerter sur l’urgence d’un continuum entre la pensée des ancêtres et notre rapport actuel au monde et à la planète qui, plus que d’en assurer la survie, doit permettre un nécessaire renouveau. L’enchaînement des tableaux et des formes, les contrepoints humoristiques dans la gravité de certaines scènes et l’incontestable beauté – à défaut d’inventivité – de l’écriture chorégraphique, à travers les gestes et les corps qui la portent, atténuent une tendance à l’académisme qui empêche la pièce de nous éblouir complètement.

Futur proche

Futur proche, Jan Martens, 2022 @ Christophe Raynaud de Lage, Festival d’Avignon

Il est le deuxième artiste après Kirill Serebrennikov à connaître le privilège d’occuper la cour d’honneur du Palais des papes lors de cette 76e édition. Jan Martens invente un Futur proche qui fascine autant qu’il impressionne. Une heure trente jubilatoire d’un chaos esthétique et symbolique qui s’ouvre comme un instant volé où, en coulisses, sur un interminable banc en bois, entre détente et concentration, les quinze danseurs de l’Opera Ballet Vlaanderen d’Anvers auxquels se sont jointes deux adolescentes attendent l’entrée en scène de la claveciniste Goska Isphording. L’artiste belge poursuit son travail sur les ressorts chorégraphiques de cet instrument quelque peu négligé dont il confronte les sonorités métalliques voire futuristes aux corps et aux mouvements dans ses trois derniers opus. Après un solo autour d’interprétations de la concertiste polonaise Élisabeth Chojnacka et la pièce collective any attempt will end in crushed bodies and shattered bones, accueillie triomphalement au festival l’année dernière, il ne dirige pas sa propre compagnie mais pour la première fois un ballet qui nous entraîne dans un tourbillon de danse, de vidéo et de performance sur fond de crise climatique à l’évolution protéiforme palpable. Marches, rondes, courses, motifs géométriques, soli ou encore une scène à l’intensité dramatique démultipliée par sa projection simultanée sur l’immense paroi du Palais des papes… Ce Futur proche n’annonce pas un cataclysme environnemental, social, sanitaire et humanitaire. Il est l’allégorie des bouleversements qui, déjà, imposent un ressaisissement de l’ordre mondial. C’est pourtant un sentiment joyeux et libérateur qui semble étreindre les membres de cette troupe aux tenues de sport colorées. Comme s’il restait un espoir, une solution pour conjurer le désastre en cours. Peut-être le salut se trouve-t-il dans ce bain purificateur qu’ils et elles prennent dans une grande bassine, en petits groupes, se versant l’eau solidairement comme un baptême commun. Subjuguant.

Silent Legacy

Silent Legacy, Maud Le Pladec et Jr Maddripp, 2022 @ Christophe Raynaud de Lage, Festival d’Avignon

Si les travaux de Dada Masilo et Jans Martens interrogent clairement les conséquences de nos modes de vie actuels sur la planète, celui de Maud Le Pladec s’oriente vers une tout autre démarche en s’intéressant à la transmission, à la continuité de l’expressions chorégraphique entre les générations. Silent Legacy est une mise en miroir de deux danseuses : Audrey Merilus, professionnelle formée au contemporain et Adeline Kerry Cruz, huit ans et prodige du krump vivant à Montréal. Les deux interprètes ne danseront jamais ensemble mais enchaînent chacune leur solo. De ce dialogue décalé, aux esthétiques éloignées, mais habillé par la même enveloppe house de la compositrice et productrice Chloé Thévenin, émergent une intention, une détermination commune. Prendre le contrôle de sa trajectoire, s’imposer face à l’adversité et transmettre cette force intérieure à travers la danse. Aux mouvements saccadés et aux traits tendus par l’agressivité contenue propre au krump (danse née dans les ghettos urbains sous tension du Los Angeles des années 2000), succède une gestuelle fluide et nuancée, héritière d’influences chorégraphiques multiples. Voir une enfant « starisée » sur scène est toujours déstabilisant voire malaisant par ce que cette exposition même et le rythme de vie qu’elle induit posent comme questionnement. Voir Adeline Kerry Cruz – notamment dans une forme de battle avec son colossal mentor Jr Maddripp – projetée dans le monde des adultes, qui plus est par la pratique d’une danse conçue comme un exutoire à la violence, l’est d’autant plus. Visiblement cela n’a interpellé personne.

LUDOVIC TOMAS

Le Sacrifice a été joué du 18 au 25 juillet, dans la cour du lycée Saint-Joseph, à Avignon.
Futur proche a été présenté en première mondiale le 19 juillet et joué jusqu’au 24, dans la cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon.
Silent Legacy a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26, au Cloître des Célestin, à Avignon.

Dans le cadre du Festival d’Avignon

ARTICLES PROCHES
- Advertisment -spot_img

Les plus lus