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RENCONTRES D’AVERROÈS : Marseille 1973 : symptôme d’un racisme anti-algérien systémique

Il y a cinquante ans, Marseille connaissait une série de crimes racistes attisée par la complaisance de certains médias et de la passivité des pouvoirs publics. Retour sur cette mémoire douloureuse et pourtant oubliée de l’histoire de la ville

À l’image d’un orage prêt à gronder, le meurtre du chauffeur de bus Émile Guerlache le 25 aout 1973 par Salah Bougrine, un passager algérien atteint de troubles mentaux, fait éclater les haines raciales à Marseille. En l’espace de dix jours, 17 assassinats sanglants sont perpétrés dans les ruelles marseillaises, dont celui de Ladji Lounes, jeune algérien de 16 ans, abattu froidement par un brigadier. 

Une intensité des violences qui trouve son point culminant lors de l’attentat au consulat d’Algérie le 14 décembre 1973, faisant quatre morts. Ce dernier est revendiqué par le groupe Charles-Martel, des anciens de l’OAS, nostalgiques de l’Algérie française. Si l’on parle d’une « flambée raciste », il s’agit en réalité d’un problème déjà latent au sein de la société.

En 1972, la crise économique marque la fin des « Trente Glorieuses » et encourage la montée de la xénophobie. Les idées simplistes telles que la « menace arabe » ressurgissent : face au chômage, l’Algérien est le bouc émissaire idéal. La circulaire Fontanet en 1973 accentue à son tour la controverse sur l’immigration, en réglementant les entrées dans l’Hexagone. En parallèle, il ne faut pas oublier l’autre visage des tueries de 73 : l’expression d’une rancœur liée à la guerre d’Algérie, présente dans une partie de l’opinion.

« Assez, assez, assez ! »

Archive de la Une de Minute, hebdomadaire d’extrême droite, datant du 5 au 11 septembre 1973. © Fonds d’archives d’Ancrages

Une surenchère de violences xénophobes étroitement liée au traitement médiatique, de tous bords politiques. À droite, Gabriel Domenech, rédacteur en chef du Méridional, ancien de l’OAS et futur membre du Front national, fait un appel au meurtre dans son éditorial : « Assez de violeurs algériens, assez de proxénètes algériens, assez de fous algériens, assez des tueurs algériens. »À gauche, le Nouvel Observateur publie un sondage avec comme question : « Peut-on vivre avec les Arabes ? ».« On vient ethniciser les questions sociales », souligne Samia Chabani, présidente de l’association Ancrages, qui valorise la mémoire des migrations à Marseille.

Un malaise face aux ratonnades qui s’installe aussi du côté des pouvoirs publics. Le président de la République, Georges Pompidou, adopte une réponse timide. S’il met en garde les Français de ne pas tomber dans « l’engrenage du racisme » dans son allocution du 30 août, un mois plus tard il déclare « qu’il y a finalement bien peu d’actes qui puissent être suspectés, même indirectement, de réaction raciste. » Conclusion de cette passivité, les enquêtes sont bâclées et se terminent pour la plupart par des non-lieux ou de la prison avec sursis. Pour Rachida Brahim, auteure de La race tue deux fois, 73 « n’a pas du tout été traité comme un massacre ». 

Une réplique des pratiques coloniales 

L’indifférence des autorités françaises à l’égard des assassinats de 1973 les relègue au rang d’incidents anodins. Il y a une « déracialisation de ces crimes » explique Samia Chabani. La mort d’Émile Guerlache est médiatisée sous le prisme de l’origine raciale du coupable, laissant de côté ses problèmes psychiatriques. Tandis que les crimes contre les Algériens les jours suivants sont traités comme de vulgaires faits divers.

Pourtant, ces ratonnades sont le reflet de l’histoire coloniale française en Algérie. Elles perpétuent des schémas de « répliques coloniales » visant à maintenir la marginalisation et la ségrégation des Algériens, tout en portant des connotations raciales héritées de la période de la guerre et de la colonisation.

De manière frappante, les ratonnades de 1956 à Alger, étudiées par Sylvie Thénault, historienne et spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne, suivent le même schéma que celles de Marseille 73. La mort d’Amédée Froger, leader de l’Algérie française, avait conduit à un déchaînement meurtrier sur les musulmans.

Le saviez vous ? 
Le magnifique bâtiment accueillant la marque japonaise Uniqlo rue Saint-Ferréol abrite en réalité un passé méconnu par les Marseillais. Il fut le siège de la Compagnie algérienne, une banque de dépôt franco-algérienne, témoignage « de l’entreprise capitaliste qu’est la colonisation », explique Samia Chabani, directrice de l’association Ancrages.

La haine anti-algérien tue

Ces assassinats continuent de se reproduire inlassablement. En 1983, Habib Grimzi, touriste algérien, est jeté de l’express 343 Bordeaux-Vintimille par trois futurs légionnaires. Simplement parce qu’il est arabe. En 1986, Malik Oussekine et Abdel Benyahia sont tués le même soir dans les rues de Paris à cause de leur origine.

Cette posture d’anciens bourreaux-colonisateurs va de pair avec la montée institutionnelle du sentiment anti-algérien incarnée par le Front national, foncièrement xénophobe. En 1995, Ibrahim Ali, un jeune comorien, est tué par des colleurs de ce parti à Marseille. Bruno Mégret, conseiller régional et membre du FN, a attribué ce meurtre à « l’immigration massive et incontrôlée ».

L’imaginaire de la colonisation est plus présent que jamais aujourd’hui en France, accentué par l’insuffisance de poursuites judiciaires pour les crimes raciaux. Bien que les vidéos permettent de montrer aux Français les bavures policières, peu de coupables sont punis par la loi. Pour Amnesty International, « cette impunité de fait et le déni des autorités permettent la répétition des violences ». La mort de Zineb Redouane en 2018 et de Nahel Merzouk en juin dernier lors d’un contrôle routier nous poussent à nous demander : quand l’intolérance prendra-t-elle fin ?

APOLLINE RICHARD ET LIZA COSSARD 

AU PROGRAMME
Le samedi 18 novembre à 10 heures, le journaliste de Médiapart, Joseph Confavreux, animera la deuxième table ronde des Rencontres d’Averroès « Jeux d’empires ? ». La question des différences d’administration coloniale et de domination au Maghreb sera discuté par les intervenants présents : Edhem Eldem, professeur d’histoire à Istanbul, Robert Gildea, professeur d’histoire contemporaine, M’Hamed Oualdi, professeur à Sciences-Po Paris et spécialiste de l’histoire du Maghreb moderne et contemporain ainsi que Sylvie Thénault, experte de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne.  
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