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Schumann et Chopin au sommet

Le pianiste russe Nikolaï Lugansky a donné un récital Schumann-Chopin à la salle Musicatreize de Marseille, devant un public debout

Il est des soirs où l’on comprend dès les premières mesures, que quelque chose d’exceptionnel est en train de se produire. Ce fut le cas, ce samedi soir, lorsqu’à l’invitation de la Société des Amis de Chopin, le pianiste Nikolaï Lugansky entame les premières notes d’un concert dont on allait sortir, abasourdi et sonné.  Il était entré quelques secondes auparavant sur scène, port altier, en queue de pie. Avec sa jauge réduite et son atmosphère chaleureuse, la salle Musicatreize a permis d’être au plus près de ce monstre sacré plus habitué aux plus grandes salles de concert internationales. Chaque respiration, chaque intention, chaque infime variation de toucher parvient dans toute sa densité. Le public marseillais, conscient du privilège, a retenu son souffle, presque en apnée.

Nicolas Lugansky est un pianiste hors du commun. Il a étudié au Conservatoire de Moscou dans la grande tradition de l’école russe. Il remporte le Concours Tchaïkovski en 1994, ce qui lance sa carrière internationale. Son jeu se distingue par un équilibre sonore, une technique sans faille et une élégance naturelle qui rappelle les grands maîtres soviétiques dont il est l’héritier direct. Il est considéré comme l’un des interprètes de référence de Rachmaninov et de Chopin. 

Le programme s’est ouvert sur Robert Schumann, et ce n’est pas un hasard : Lugansky vient d’enregistrer le Carnaval de Vienne et Humoresques (Harmonia Mundi). Schumann compose ces deux œuvres à la fin des années 1830. Robert est alors follement épris de Clara Wieck, jeune pianiste virtuose adulée dans toute l’Europe. Mais alors que Robert demande sa main à son père, Friedrich Wieck, oppose un refus violent. Il exige que Schumann quitte Leipzig et qu’il revienne en prouvant qu’il est capable de subvenir aux besoins de sa fille. Schumann part pour Vienne, capitale musicale de l’Europe. Mais il la déteste. Cette ville lui semble ingrate, incapable de reconnaître le génie : elle a laissé Mozart mourir dans la misère, Beethoven dans l’oubli, et n’a jamais rendu à Schubert la gloire qui lui était due. Schumann ay séjourne dans un état de profonde déprime. Et pourtant, miracle de la création, il y trouve une énergie insoupçonnée. Le Carnaval de Vienne jaillit de cette contradiction. 

Œuvre de couleurs, d’éclat, d’une vitalité presque insolente, elle porte en elle toute l’ambivalence de son auteur : Lugansky en restitue la fougue avec une précision confondante, sans jamais laisser la folie prendre le dessus sur le sens, maitrisé de bout en bout. Puis vient l’Humoresque. Dans l’esthétique romantique allemande, Humoreskene renvoie pas à l’humour au sens français du terme, mais aux humeurs, aux états d’âme, aux oscillations de l’être. Allégresse et désespoir, agitation et résignation : Schumann y compose une succession de fragments psychologiques d’une complexité vertigineuse. Lugansky en explore chaque repli avec une subtile intelligence.

Après l’entracte, le programme bascule vers Frédéric Chopin et ses 24 Préludes. Composés entre 1835 et 1839, ils ont été achevés sur l’île de Majorque. Le compositeur a rejoint l’île avec George Sand, dans l’espoir que le soleil sauverait ses poumons fragiles des brumes parisiennes. Ce fut l’inverse. Le climat s’avère épouvantable, les habitants hostiles, l’isolement pesant. La santé de Chopin se dégrade dangereusement. Et c’est dans cet état, fiévreux, épuisé, loin de tout, qu’il achève ses 24 Préludes, en tons majeurs et mineurs. 

On redécouvre sous le toucher précis de Lugansky les plus connus : Le n°15 en ré bémol majeur « La Goutte d’eau », une note répétée obstinément à la main gauche comme une goutte qui tombe, pendant que la mélodie plane au-dessus, le n°4 en mi mineur, lent, déchirant, presque immobile, joué aux funérailles de Chopin lui-même. Trois minutes d’une tristesse absolue, le n°20 en do mineur, une minute à peine, des accords pesants comme une marche funèbre. Court, dévastateur. Le n°7 en la majeur, à l’opposé, minuscule et gracieux. Chaque prélude est un monde autonome, deux minutes parfois, moins. Certains sont fulgurants, d’autres murmurent. Les plus sombres pèsent d’un poids insupportable. La sonorité est somptueuse, pleine, nuancée à l’infini. En bis, le pianiste interprète le célèbre Fantaisie-Impromptu op. 66. Il la déroule avec une aisance déconcertante. Efficace, élégant. La salle, debout, ovationne longuement l’artiste, souriant, à la sérénité bienveillante et tranquille des très grands.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 14 mars, salle Musicatreize

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