vendredi 21 juin 2024
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Sempre Sembène

L’auteur et cinéaste sénégalais aurait eu cent ans cette année. Après L’Alcazar à Marseille, le festival arlésien Paroles Indigo lui rend hommage du 2 au 4 novembre. Rencontre avec Renaud Boukh, éditeur à Héliotropismes de son premier roman Le Docker Noir

Zébuline. Comment vous est venue l’idée de rééditer Le Docker Noir ?
Renaud Boukh. Il me semblait crucial que ce livre puisse continuer à rencontrer un lectorat important. Or il était de moins en moins distribué : le fonds de la maison Présence Africaine circule un peu moins bien qu’à une époque. Le Docker Noir n’était alors disponible que dans une quinzaine de librairies en France … L’idée n’était cependant pas de faire disparaître cette édition, mais bel et bien d’en proposer une édition alternative : une version brochée et augmentée d’archives sur la vie d’Ousmane Sembène et son séjour à Marseille, dont nous avons trouvé un certain nombre de traces. Ainsi que des écrits qu’il a produits ici et qui n’ont jamais été publiés : de la poésie, des nouvelles.

Ainsi qu’un appareil critique d’une vingtaine de pages rédigé par vos soins…
Je me suis intéressé à tout ce qui avait trait à sa militance. Celle-ci était d’une modernité folle : communiste, internationaliste, féministe, panafricaine … Son séjour marseillais a duré quatorze ans, de 1946 à 1960, et a forgé le militant et l’artiste qu’il était. Sa conscience politique est née ici au sein des luttes syndicales de la CGT, mais aussi du FLN algérien qui était très prisé des dockers marseillais, dont il a fait partie pendant dix ans. Il me semblait que ce séjour, pourtant fondateur pour sa pensée et sa littérature, n’avait pas fait l’objet de recherches très approfondies. C’est donc ce que nous avons voulu faire avec un petit collectif constitué par les éditions Héliotropismes. 

On est frappé, à la lecture du Docker Noir, par la description de ce Marseille qui n’a que peu intéressé la littérature. Les dockers échangent, sur un mode de dialogue très cinématographique, entre argot marseillais – « Piting de la bon’mère et de ta race », « Fadade » – ou wolof – « toubab », « dihanama » … C’est un monde dont on a gardé peu de traces.
Il s’agit d’un moment de grande effervescence culturelle et politique : cette période marseillaise était d’une richesse inouïe, et elle était déjà préfigurée par Claude McKay et son Romance in Marseille en 1929 … Ce Harlem marseillais dont Ousmane Sembène parle à son tour ! Et c’est ce creuset, fait de militance politique et artistique, qu’il met en scène à travers ses personnages. Il a fréquenté ce milieu par tous les biais possibles : notamment le monde universitaire. Son amie de toujours Odette Arouh, qui a élevé en grande partie son fils Alain lorsqu’Ousmane est reparti en Afrique en 1960, racontait notamment qu’il était à l’époque le seul non juif à militer au MRAP ! Ousmane Sembène était d’une grande curiosité, y compris vers l’international : il écrivait en correspondance avec un poète vietnamien, Nam trân, des choses assez formidables. Le Docker Noir a été publié quasiment simultanément en France et en Russie. Cela se verra dans sa carrière par la suite : ses coproductions au cinéma, avec l’Algérie notamment … Au-delà de son engagement pour son pays, et ce de nouveau au lendemain de l’Indépendance du Sénégal, Sembène s’est toujours engagé en faveur des minorités, et cela implique également les minorités sociales et les combats de luttes de classe.

Ousmane Sembène, un militant à Marseille
Il s’y est installé juste après la guerre, et n’en est parti qu’à l’indépendance du Sénégal. De 1946 à 1960 il a été docker sur le Port de Marseille, habitant de Belsunce, membre du Parti Communiste Français, militant anticolonialiste pour son pays mais aussi, dès 1956, fiché par la police pour son action contre la colonisation en Indochine, puis en Algérie.

Les personnages de ses romans et de ses films ne sont cependant pas toujours dépeints sous leur meilleur jour : Diaw Falla est accusé de plagiat et de meurtre ; Diouanna, l’héroïne de La Noire de … choisit de partir pour la France poursuivre une chimère postcolonialiste alors que le Sénégal vit enfin son indépendance.
Tout à fait ! Ce sont des personnages relativement innocents mais en négatif, car ils s’opposent à un système tout en étant isolés. Diaw Falla est, à la façon de Meursault dans L’Etranger, jugé non pas sur son possible crime mais pour sa différence, et ici sa couleur de peau. Il ne rencontre pas de réelle solidarité, pas d’entraide. Or Ousmane Sembène croyait au collectif. C’était certes avant tout un artiste, qui a voulu vivre de son art et de dégager peu à peu de l’appareil politique traditionnel. Mais il n’avait pas peur de prendre parti, et même de prendre la parole, notamment sur le terrain de la lutte des classes. Il fut l’un des premiers à s’opposer à la bourgeoisie noire du Sénégal lorsque celle-ci s’est installée. Cela lui a causé des problèmes avec Léopold Sédar Senghor, qui se méfiait de lui. Ils étaient rares, ces ouvriers qui, à l’instar de Richard Write, faisaient montre d’une revendication littéraire et politique. Il faut les chérir ! 

SUZANNE CANESSA

Rencontres entre Renaud Boukh et Valérie Berty
Le 2 novembre à 16h30 à l’Ecole Nationale de la Photographie, Arles et le 4 novembre à 10h à la Médiathèque de Saint-Martin-de-Crau
Le 2 novembre à 19h à l’Ecole Nationale de la Photographie, projection du film Sembène ! en compagnie du réalisateur Samba Gadjigo et du Consul du Sénégal à Marseille Abdourahmane Koïta

Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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