Vincent est un artiste peintre d’une vingtaine d’années. Il souhaite devenir indépendant, faire ses propres expériences et erreurs. Cet argument de base est a priori classique pour un récit initiatique, à un point près : Vincent (Guillaume Paps) est porteur de trisomie 21 et vit sous tutelle de ses parents. Sa quête d’autonomie s’annonce dès lors comme une traversée des enfers – et c’est exactement la manière dont la représente le Clément Papachristou dans Justices, très libre réécriture de La Divine Comédie de Dante.
Chaque cercle de l’enfer illustre ici un aspect liberticide de la tutelle, des limbes administratifs qui empêche Vincent d’accéder à un logement individuel, au cercle de la luxure où il ne peut avoir de rapport sexuel avec sa petite amie (également sous tutelle) sans autorisation préalable de leurs parents.
Le sérieux du sujet contraste avec l’esthétique pop de la pièce, l’artificialité assumée des décors aux couleurs vives dont les changements se font à vue, et l’humour qui surgit toujours là où on ne l’attend pas.
Les capacités propre à chaque comédien·ne (porteur du syndrome de Down ou non) sont pensées comme autant d’opportunités narratives, esthétiques et surtout comiques, sans hiérarchie. Edouardo della Faille est particulièrement remarquable en ce sens. Après avoir endossé un rôle secondaire pendant la quasi-totalité de la pièce, il se révèle en incarnant un avocat dans la dernière scène. Il y délivre une plaidoirie pour l’inclusivité dans laquelle l’absence de nuance caractéristique de son expression est mobilisée à des fins humoristiques, sans que cela ne diminue la force de son propos politique.
Faire un exemple
Justices ne se contente pas d’avancer un propos, mais l’applique à la fois dans la fiction et dans le dispositif. Papachristou, qui a co-écrit et co-construit la pièce avec ses comédiens, fait le choix ingénieux de représenter des situations dans lesquelles la violence n’est pas explicite, mais perpétrée par des personnes (Noémie Zurletti, seule comédienne non-trisomique) pensant bien faire parce qu’appliquant scrupuleusement la procédure. À l’opposé, Vincent se laisse aller à des élans de violences physiques, notamment à l’encontre d’une nutritionniste qui le déclare incapable de s’alimenter tout seul. Il ne s’agit pas simplement de représailles pour les humiliations subies de la part des institutions : au-delà de l’aspect cathartique, il revendique ces actes et veut pouvoir en être tenu responsable. Une pièce d’une grande cohérence, et un modèle d’inclusivité dans l’art.
CHLOÉ MACAIRE
Justices a été donné les 8 et 9 janvier au Théâtre Joliette, Marseille
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