Un homme et une femme, debout, un verre à la main. En quelques phrases, entrecoupées de silences pesant, on comprend que ce sont d’anciens amants, qu’elle a révélé leur liaison à Robert, son mari et ami de son amant, et qu’ils vont sans doute divorcer.
Cette conversation entre Jerry (Swann Arlaud) et Emma (Maria Kauffmann) est la première scène de Trahisons de Harold Pinter et mis en scène par Tatiana Vialle, mais c’est la fin de l’histoire. Une histoire d’adultère des plus banals, retracée à l’envers, de l’aveu à l’affront, de la rupture à la rencontre.
Grâce à cette narration à rebours, le public a toujours une information d’avance, sait qui cache quoi, qui sait quoi, ce qui lui permet de comprendre ce qui se joue dans chaque scène mieux que les personnages eux-mêmes. Lorsque Robert, ayant découvert la liaison de sa femme, déjeune avec Jerry sans le confronter, on apprécie d’autant plus la subtilité du jeu des acteurs que l’on sait ce que cache le cynisme de Robert (Marc Arnaud) et la lâcheté de Jerry.
Le revers de cette construction est qu’elle élimine toute anticipation car le public connait déjà le dénouement, et la mise en scène sobre et réaliste ne compense pas cela.
Emma au masculin
Le texte est précis, souvent percutant, mais il sonne creux près de 50 ans après son écriture, notamment parce qu’il met de côté le point de vue des personnages féminins. L’épouse de Jerry est régulièrement mentionnée mais résolument absente, et Emma n’a pour sa part pas vraiment de substance en dehors de sa relation avec les deux hommes.
Presque tout ce que l’on sait de son mariage, on l’apprend de la bouche de Robert, dont le cynisme n’a d’égal que sa misogynie. Il assume par exemple, dès la deuxième scène, avoir déjà mis « une branlée » à Emma, ce qui n’a d’ailleurs pas l’air d’alerter Jerry. C’est la seule fois que le sujet est mentionné : si Robert est régulièrement sur scène lors de scènes privées entre Emma et son amant, ce qui est un choix pertinent de Vialle pour signifier la menace qui plane, aucune scène de violence physique n’est montrée ou abordée.
Des trois protagonistes, seulement deux semblent intéresser l’auteur : Robert et Jerry. Emma est relégué à un rôle d’objet plus que de sujet, ce qui donne peu de chances à Maria Kauffman de briller. Cela est rendu abondamment clair lorsqu’après la confession d’Emma, son époux lui dit qu’il aime sans doute plus Jerry que ce qu’il l’aime elle.
La mise en scène de Tatiana Vialle ne prend pas la mesure de la misogynie inhérente à la pièce et passe donc à côté de l’opportunité de la déconstruire, ou ne serait-ce que de l’interroger.
CHLOÉ MACAIRE
Trahisons a été donné les 3 et 4 février à Châteauvallon, scène nationale d’Ollioules
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