« Raconter et se raconter » pourrait faire office de formule d’introduction aux travaux des artistes sélectionné•es cette année à la Relève 8. Au château de Servières, 38 rue Edouard Delanglade, les drapeaux de latex de Lio Rof-Sanchez accueillent le public à l’entrée. Le titre renvoie à l’adresse du Consulat Général d’Espagne de Marseille, la pièce évoque le parcours migratoire de sa famille, les cicatrices héritées et le besoin d’incarner une transmission sensible de la migration.
À côté, sur Le bouclier d’Hélène de Louise Chatelain, est gravé un arbre généalogique des violences patriarcales subies par les femmes de sa famille. Puis, elle propose aux spectateurices de poser leur oreille sur la barre métallique d’un lit superposé, disposé au fond de l’espace d’exposition, pour y entendre un témoignage de violence conjugale.
Dans la petite salle adjacente à l’entrée, se trouve un dispositif d’installation qu’Emma Cambier active par la performance. Sur une table, l’artiste manipule un briquet, des coupures de journaux, des lettres, une boîte… Entre documentaire et fiction, elle tisse un récit hybride qui lie des souvenirs familiaux à l’histoire coloniale des Antilles. Au centre de la salle d’exposition, les grandes structures textiles d’Hippolyne NXNN troublent la frontière de l’intime et de l’espace public. Puis l’espace domestique déborde, la peinture de Mailys Moanda sort de la toile pour envahir les murs et les sols. Ses larges damiers colorés rappellent certaines tombes guadeloupéennes et délimitent un lieu de passage, un seuil bariolé entre deux salles blanches, ou le souvenir et le rêve s’entremêlent. En face, les pièces de Suska Bastian font écho aux déplacements de sens d’éléments glanés et transformés par l’artiste, dans des perspectives de préservation de leurs essences et leurs imaginaires : des chaînes de voitures, des feuilles de palmiers…
Dans une salle fermée par un rideau, une tour d’enceinte dans une ambiance saturée de lumière verte diffuse un mash-up de la bande son du film d’horreur Conjuring et de grondements de station d’épuration. Cette installation de Marion Genty, renverse la hiérarchie des sens, et cherche à générer le sentiment d’angoisse à travers une narration concentrée dans le spectre sonore. Enfin, le grand « bestiaire quantique » de Jaguar (Anaël Martin) se déploie dans la dernière salle. Tout ce qui existe au monde est un amas de motifs, de phrases, de dessins dans l’espace et de petites sculptures disséminés qui fabriquent ensemble une constellation de concepts, de références, d’hommages et de logiques aussi farfelues qu’indubitables.

Identités et refuges
À La Compagnie, les huit artistes de la Relève inscrivent leur exposition collective dans une « cosmopoétique du refuge », en écho avec la programmation actuelle du lieu de création. Ici, les récits politiques sont des sources de réinvention de soi. La fresque colorée de Clef Grémil accueille les spectateurices, une grande chenille en transition se débarrasse au fil du temps des éléments en céramique qui la compose, ses seins découpés par des ciseaux ouvragés sont dispersés au sol, vestiges de ce geste de soin et de métamorphose fabuleuse. L’humour et le détournement sont des outils de transgression dans le travail de l’artiste et évoque ses expériences du handicap, de la transidentité et celles de ses proches. Une autre de ses pièces, un paravent mou faisant office de parois poreuse et souple au fond de la salle, délimite l’espace et encourage une douce indiscrétion.
Devant la fresque, des coussins en tissus malgache invitent à s’assoir devant des vidéos mise dos à dos : l’une d’entre elles montre le visage de l’artiste, Ellvina Bimanato, l’autre les mains de sa grand-mère qui démêle ses cheveux en décrivant la maison de famille détruite lors du coup d’état d’Andry Rajoelina en 2009. L’artiste fabrique à travers des sons, des silences, des gestes, d’autres langages qui permettent l’expression et la transmission de récits perdus, de liens intergénérationnels.
Derrière ses pièces, l’autel Télomètre de Gil Lekh, invite le public à naviguer entre les symboles de son identité queer qui le constitue. À travers un rituel de deuil et de célébration, iel visibilise les violences raciste et queerphobes des enfances similaires à la sienne. Et toi, t’as mangé ? (Et toi ? Ăn cơm chưa ?), où bien « Et toi, t’as souffert ? » selon la double interprétation que la formule implique, est un poème-dialogue transgénérationnel à destination des ancêtres de l’artiste.
À côté, des vêtements confectionnés en vàng ma, un papier de bambou avec lequel sont fabriqués au Vietnam et au Cambodge, de faux vêtements destinés à être brûlés pour rejoindre l’au-delà. Près de l’autel, les Poupées fripon*nes d’Amaya Cascio observent les visiteureuses, depuis leurs chaises bariolées. Inspirées d’une coutume familiale qui consiste à recouvrir les appareils électroménagers de housses de tissus et à y ajouter des yeux et des tresses, les poupées sont activées lors de performance Volver, volver onlybass’n reverb où elles se mettent à danser et chuchotent des secrets aux spectateurices. Les peintures d’Amaya Cascio sont disséminées dans la salle, autour d’une grande table de jeu de cartes nicaraguayen, le Chalupa Nicaraguense réinterprété par l’artiste.
Le Micro-Coeur en céramique de Lila Crnogorac est suspendu au centre de la salle centrale. C’est un objet de recueil de récit lesbien et de diffusion, d’amplification de paroles intimes trop souvent tues.
Dans la dernière salle, une vidéo réalisée au simulateur de vagues de la Grande Soufflerie, résonne et lie ses instruments de verres au sol et les céramiques de Valentin Saez qui gravitent autour. Toustes évoquent une préservation et une visibilité des désirs queers. Valentin Saez disperse dans l’espace d’exposition, une série de carreau et de Bojiltos, des gargoulettes espagnoles détournées, inspirés d’esthétiques historiques traditionnelles mises au service de la communautés queer, pour fabriquer des archives de récits déviants.
L’exposition collective de la Relève 8, présente cette année une promotion d’artistes inventeur•ices de sens, aux grandes qualités plastiques et aux engagements politiques incontestables. L’archive glisse et bascule avec justesse dans l’imaginaire, connecte les récits entre eux et empouvoire respectivement l’évocation du souvenir et la réécriture de l’identité.
NEMO TURBANT
La Relève #8 - Exposition collective
Jusqu’au 28 mars
Galerie Château de Servières
Le festival Parallèle se poursuit jusqu’au 7 février entre Marseille et Aix-en-Provence
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