Le roman suit un étudiant martiniquais en philosophie à la Sorbonne, Boris, -son père admirait Tolstoï-. Il évolue dans le Quartier Latin, flâne boulevard Saint-Michel, chez les bouquinistes ou chez Gibert en compagnie de ses camarades issus de milieux aisés et intellectuels : Michel, aspirant écrivain, Antoine, révolutionnaire nourri de Césaire et de Fanon, et Hubert, seul blanc du groupe né au Sénégal. Ce dernier, toubab militant « aussi blanc que la farine de manioc », revendique paradoxalement sa « négritude ».
Papa Degaulle
La rencontre avec Émilienne fait basculer le récit. Arrivée en France en 1966 par le Bureau des migrations des départements d’outre-mer (BUMIDOM), elle incarne une tout autre expérience de l’immigration. Ces déplacements organisés par le gouvernement de « Papa Degaulle », ont amené de nombreux Martiniquais et Guadeloupéens de leurs îles natales jusqu’en métropole, en manque de main d’œuvre. Après des voyages éprouvants, le plus souvent par la mer en troisième classe jusqu’au Havre, ils deviennent aides-soignants, facteurs, ouvriers des usines automobiles de l’île Seguin, domestiques ou nounous, confrontés au racisme quotidien.
Roman de l’égarée
Cette diaspora se retrouve le week-end au Foyer des travailleurs d’outre-mer, espace multifonction qui fait office de restaurant, dancing, agence d’emploi, de funérarium et d’abri temporaire pour « ceux que la vie parisienne a démantibulé ». Émilienne, elle, n’a pas eu la chance d’accéder à l’un de ses métiers. Séduite par un compatriote proxénète, elle se retrouve contrainte de travailler pour lui à l’hôtel du Paradis, dans le quartier de Barbès. A la demande de la jeune femme, Boris accepte d’écrire « le roman de l’égarée ». Ce travail littéraire devient pour lui un révélateur social. Le narrateur prend conscience que « nous autres étudiants petits bourgeois vivions dans un tout autre univers que celui de nos compatriotes ». Il découvre également l’existence de blancs « dénantis » vivant sur des bancs, complexifiant et brouillant sa vision des rapports sociaux. Roman d’initiation politique, Barbès créole blues se distingue par sa langue, empreinte de créolismes inventifs signifiants, dont on se délecte : « l’amicalité, l’heureuseté, l’hautaineté, la malpatience, l’enrageaison » qui voyagent au côté d’expression comme « femme dehors », désignant la maîtresse d’un homme marié.
Comédie créole
Cette créativité linguistique s’inscrit dans l’engagement de longue date de Raphaël Confiant pour la langue créole. Né en Martinique, il a été le premier à publier un roman entièrement en créole Bitako-a en 1985, avant de connaître le succès en français avec Le Nègre et l’Amiral en 1988. En 1989, il cosigne avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé le manifeste Éloge de la Créolité, texte fondateur qui défend une identité multiple et complexe. Figure majeure de la littérature caribéenne depuis plus de quatre décennies, Raphaël Confiant construit patiemment ce qu’il nomme sa « Comédie Créole » -référence à la Comédie humaine de Balzac-, un projet littéraire visant à décrire les multiples composantes du peuple martiniquais à travers les siècles, de l’esclavage et du travail dans les cannes à sucre des békés jusqu’aux migrations contemporaines.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Barbès créole blues, de Raphaël Confiant,Mercure de France, 260 pages,21 €




