lundi 15 juillet 2024
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Au Mucem, la Méditerranée au pluriel 

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, la nouvelle exposition permanente du Mucem s’intéresse à l’histoire de cette mer

Aux pieds d’une caryatide, la guitariste Lydie Fuerte joue du flamenco. L’esprit de la Méditerranée semble circuler là, au Mucem, entre ces deux femmes. L’une vivante, concentrée, intense, l’autre faite en plâtre, une simple réplique de celle qui soutint l’Érechtéion à Athènes, mais si imposante avec sa charge d’histoire. En ce 5 juin, la salle est comble, le public est venu en nombre pour l’ouverture de la nouvelle exposition « permanente » du musée, intitulée Méditerranées – Épisode 1 : Inventions et représentations. Certains sont assis par terre pour écouter la musicienne, de très jeunes enfants sucent leur pouce en observant, hypnotisés, la dextérité de ses doigts sur les cordes. Deux visiteuses contemplent longuement la statue. « L’original, souligne l’une d’elle, érigé au Ve siècle avant J.-C., a été expédié au XIXe siècle en Angleterre. » Aujourd’hui la Grèce tente en vain de récupérer les joyaux du Parthénon qui attirent les foules au British Muséum. C’est que l’aura de l’Antiquité est un soft power puissant, au delà des juteuses sommes générées par les biens culturels, qui écrasent toute considération de spoliation.

Un travail précieux 

L’équipe de conservation du Mucem, emmenée par  Marie-Charlotte Calafat, sa directrice scientifique et des collections, a voulu souligner ces enjeux de fascination, récupération, voire instrumentalisation. Pour l’un des co-commissaires de l’exposition, Raphaël Borles, les fonds hérités du musée des Arts et Traditions populaires et du musée de l’Homme, deux structures à vocation ethnographique, délimitent « pour beaucoup, une image non seulement très partielle de la Méditerranée, mais aussi très marquée par les fantasmes ». En les confrontant avec l’approche muséographique classique, celle des Beaux-arts dont le modèle s’est cristallisé au XIXe siècle, ainsi qu’aux arts contemporains, notamment en donnant carte blanche à l’artiste Théo Mercier, le focus est mis sur les zones d’ombre des imaginaires liés à la Méditerranée. Une bonne partie du parcours est consacré aux survivances de l’Antiquité à travers les décennies, et la façon dont le patrimoine a pu être utilisé « dans un discours identitaire, politique, voire racialiste » tout au long des périodes de colonisation. Au vu des récents résultats obtenus par l’extrême droite aux élections européennes, on mesure à quel point ce travail d’éclairage est précieux. Regarder aujourd’hui la photographie d’un monument fasciste, l’arc des Philènes, construit en Lybie, colonie italienne, dans les années 1930, est d’autant plus troublant que le bruit des bottes semble à nouveau résonner. Conçu pour impressionner, sans nuance, il ne valorise que la force brute.

D’autres mémoires

La conservatrice Justine Bohbote, qui s’est occupée de la politique d’acquisition du Mucem, se réjouit avec raison de l’élargissement des collections, le musée de société s’attachant désormais à sortir de l’oubli tout un pan négligé de la culture et des savoir-faire populaires. En constituant notamment un ensemble sur la culture du pastoralisme, pour tordre les clichés sur le berger hellène idéal. Dans sa démarche artistique, Théo Mercier, associé en amont dans la construction de l’exposition, ce qui constitue une méthode de travail inédite, a cherché particulièrement à retrouver, dans ces patrimoines délaissés, « les moments où l’on entre dans l’Histoire, ou au contraire on s’efface dans l’oubli ». Ses œuvres, conçues pour l’occasion, visent à déconstruire le musée comme outil de visibilisation et de désinvisibilation : sur l’une d’elle, trois colonnes alternent pierre blanche au classicisme parfait, et sombres galets, de ceux que l’on pourrait ramasser sur les plages de la mer Égée, le tout en équilibre légèrement désaxé. « La mission des conservateurs était de créer de nouvelles perspectives ; mon rôle était d’apporter du trouble. » Un trouble et une volonté de faire vivre d’autres mémoires, soutenu par le Grand Ensemble Filos, venu interpréter des airs kurdes, grecs et turcs sur la terrasse du J4 pour cette inauguration, le soir venu. Leurs chants d’exil, d’amours malheureuses, les vieilles danses de village, bien loin des clichés folkloriques, résonnaient  fort dans la baie de Marseille… « La musique, la langue et l’amour ne respectent ni les frontières, ni les volontés nationalistes », rappelaient-ils. Qu’on se le dise !

GAËLLE CLOAREC

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