samedi 13 avril 2024
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Cent fois sur le métier

Nicolaï Lugansky: poésie épique et intime à La Roque d'Anthéron

Parfois il arrive d’entendre qu’à « La Roque, on entend toujours les mêmes, les mêmes œuvres ». Ce soir-là, Nicolaï Lugansky, familier, ô combien, de la scène du parc de Florans, abordait un répertoire qu’il a interprété maintes et maintes fois : Moments musicaux opus 16 (de 1 à 4), Sonate n° 2 en si bémol mineur, quatre des Études-tableaux et six parmi les Préludes de Rachmaninov, à l’occasion de la Journée Rachmaninov du festival en l’honneur du 150èmeanniversaire de la naissance du compositeur russe. 

« Encore ! » s’exclameront les fâcheux. Et pourtant, année après année le jeu du pianiste russe ne cesse de surprendre. Les mêmes œuvres, arpentées, réfléchies, creusées, révèlent de nouvelles nuances, se moirent de couleurs toujours plus subtiles, dévoilent des facettes insoupçonnées. L’artiste offre chaque fois une vision plus intime, plus habitée, plus construite, alliant à une époustouflante virtuosité technique, celle du fin lecteur et interprète, passeur de sens et de songes. 

Le programme, intense, bénéficiait d’une feuille de salle à conserver dans les archives. En effet, chaque morceau y était présenté par Nicolaï Lugansky lui-même en une analyse tout aussi personnelle que pertinente. Un détour par la Première Symphonie pour aborder les Six Moments musicaux, présentés comme une « romance urbaine » dotée d’une « couleur élégiaque » dans le premier « moment », « d’intonations tremblantes » pour le deuxième, du « rythme d’un cortège funèbre » quant au troisième et d’une « température dynamique et émotionnelle (…) encore plus élevée » dans le quatrième moment que dans l’Étude révolutionnaire de Chopin à laquelle on le compare en raison du « mouvement tourbillonnant turbulent des seizièmes »… En effet, on se laisse transporter au fil des variations de tempi, d’atmosphère, ici, une âme rêve, là, elle s’emporte en tempêtes, s’assagit soudain, dessine des falaises, franchit les océans. La Sonate n° 2 en si bémol majeur, composée à la veille de la Première Guerre mondiale est vue comme « une prémonition du grand artiste de la tragédie humaine à venir et, en particulier, de la tragédie de sa patrie » (cette explication de Lugansky prend aujourd’hui un relief particulièrement sombre). La version proposée de cette sonate est celle de Nicolaï Lugansky qui reprend des fragments de la première mouture de l’œuvre qui n’étaient pas inclus dans la seconde partition, simplifiée et la plus jouée. La légende veut que les difficultés techniques étaient telles que peu se décidaient à les affronter. Sans aucun doute, rares sont les pianistes de la trempe de Lugansky capables de rendre avec tant de justesse et de netteté une telle œuvre : le jeu d’une précision envoûtante et d’une clarté qui s’articule jusque dans les rythmes les plus rapides (les mains volent alors, défiant la pesanteur) sait être puissant tout en restant éloquent, sensible, murmure tout en gardant une fermeté souple dans le phrasé. La succession des Études-tableaux opus 39, n° 4, 5, 6, 8 fait un détour au pays enluminé des contes, déclame des poèmes ciselés et se perd dans l’évocation nostalgique et émerveillée d’une beauté disparue. La rêverie fluide frisonne comme une rêverie de Debussy, se fait espiègle, marque les temps, se love dans une histoire puis, fantasque, s’anime de pas de danse, à l’instar des bras de l’interprète qui s’élancent au-dessus du clavier en arabesques de danseur. Généreux, le poète du piano accordait trois bis, Liebesleid(Kreisler/Rachmaninov), le septième des Dix Préludes en do mineur et pour signifier la fin, une Berceuse (opus 16 n° 1 Tchaïkovski/Rachmaninov). Une bulle poétique hors du temps.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 5 août, Parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron

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