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Chloé Laclan : Nina Simone et moi

Le mardi 14 mars, à Mèze, dans le cadre de la programmation à l’année du Festival de Thau, le spectacle J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre interroge les combats intimes à mener pour être soi-même tout comme le pouvoir de transformation de l’art. La chanteuse et comédienne Chloé Laclan y rend le plus beau des hommages à Nina Simone : elle se l'approprie pour mieux la raconter. Rencontre

Tous les débuts se ressemblent. L’histoire commence par une rencontre, souvent déterminante. En ce qui concerne Chloé Laclan, c’est celle avec l’icône noire-américaine Nina Simone, du moins sa voix et sa musique, dans les années 1980-90, qui va tout chambouler. À l’époque, elle est une adolescente « obsédée par le fait de correspondre au désir des autres, emprisonnée dans la peur de déplaire et l’envie d’être parfaite ». Un âge important, où l’on « commence à devenir soi-même. C’est alors que Nina Simoneest arrivée avec sonimmense colère », se remémore Chloé Laclan. Un choc presque physique : « Quand je l’ai entendue pour la première fois, j’ai eu l’impression de reconnaître quelque chose du jazz et pourtant sa voix était comme une gifle. C’était du jazz à la serpe, brandi comme un doigt d’honneur à la face du monde. » 

C’est cette rencontre que, bien des années plus tard, la petite fille devenue artiste a choisi de raconter dans J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre. Un spectacle mêlant musique et théâtre, conçu fin 2019 en collaboration avec le metteur en scène Nelson-Rafaell Madel et le musicien Nicolas Cloche. « Tout me sépare de Nina Simone. Pourtant, quand je l’écoute chanter je me sens très proche d’elle, raconte la musicienne installée à Grandville (Normandie). Dans ce spectacle, je tire nos deux fils en parallèle : au début, nos deux vies sont très distinctes, puis petit à petit, elles se mélangent jusqu’à ce qu’on ne sache plus à certains moments si je parle d’elle ou de moi. »

« Je l’aime pour ce qui l’a rendue malheureuse… »
Ainsi, deux destins de femmes se déploient et se recoupent. Nina Simone, alias Eunice Kathleen Waymon, naît en 1933 en Caroline du Sud, aux États-Unis, dans un milieu pauvre à une époque où il ne fait pas bon être une femme noire. La petite Eunice joue du piano dès le plus jeune âge, notamment à l’église méthodiste où l’emmène sa mère. Pour la future prodige, c’est la découverte de la musique de Jean-Sébastien Bach qui sonne comme une révélation. « Nina Simone avait pour lui une véritable fascination. J’ai eu envie de parler de sa découverte avec mes propres mots. À aucun moment je n’essaie de me mettre à sa place, je raconte toujours Nina Simone à travers mes yeux de jeune fille », précise Chloé Laclan. 

C’est après avoir été recalée au concours d’entrée du prestigieux Institut Curtis de Philadelphie – refus qu’elle estime directement lié au fait d’être noire – que celle qui rêve d’être la première concertiste noire se retrouve pianiste dans un bar du New Jersey, où le patron lui demande rapidement de chanter. On est dans les années 1950 : Nina Simone est déjà son nom de scène. Commence une carrière qui l’emmène vers les sommets, malgré une frustration qu’elle garde toute sa vie, contribuant à une fin de carrière marquée par les addictions et une forme d’autodestruction. Ce que pointe Chloé Laclan : « L’ironie du sort est qu’elle a toujours regretté de ne pas avoir pu embrasser la carrière de concertiste classique. Heureusement pour moi, car ce que j’aime c’est la musique qu’elle a créée, d’une certaine manière je l’aime pour ce qui l’a rendue malheureuse… »

Chloé Lacan, J’aurais aimé savoir… © PUK-Samia Hamlaoui

De la lutte pour les droits civiques à l’Algérie
De toute évidence, Chloé Laclan et Nina Simone n’ont ni le même parcours, ni la même couleur de peau, ni la même tessiture. Pourtant, l’Américaine a révélé chez la jeune adolescente parisienne une nouvelle voie possible : « Faire de la scène et de la musique m’a sauvée de plein de choses, car je n’arrivais pas à gérer certaines émotions qui me dépassaient ». Avec une soif d’apprendre nourrie par une curiosité insatiable : Chloé s’initie au théâtre, au chant lyrique et polyphonique, elle joue du piano et se prend de passion pour l’accordéon quand elle a vingt ans. Avant de plonger dans l’univers de la chanson française avec ses complices de La Crevette d’acier. 

J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre est l’occasion pour celle qui par la suite s’est mise à écrire ses propres spectacles, de retrouver ses premières amours. Comme le théâtre, avec le soutien sans faille du multi-instrumentiste Nicolas Coche, lequel l’accompagne aux percussions, au ukulélé et au piano. Sur scène, ils reprennent les morceaux qui ont rendu Nina Simone célèbre, comme Sinnerman, Plain Gold Ring, Be My Husband ou I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free (qui a donné son nom au titre du spectacle) avec une incroyable liberté. Une démarche que l’artiste assume pleinement : « On lui rend hommage en faisant notre propre version des chansons, en leur tordant le cou, car c’est ce qu’elle faisait avec une forme d’irrévérence. Elle avait cette manière de reprendre les morceaux qui donnaient l’impression que c’était elle qui les avait écrits. D’ailleurs, elle ne supportait pas qu’on dise qu’elle était une chanteuse de jazz, elle avait l’impression d’être tellement plus que ça. Dans sa musique, elle mélangeait le blues, le gospel, la transe qui venait d’Afrique et le classique qu’elle appelait “la grande musique” ». 

Seule à l’accordéon, Chloé Laclan reprend la mélodie de Strange Fruit, un morceau immortalisé par Billie Holiday, mais que Nina Simone a su s’approprier avec la force qu’on lui connaît. Cette chanson qui parle du lynchage des Africains-Américains dans une Amérique raciste, est l’occasion d’aborder l’engagement de la chanteuse dans la lutte pour les droits civiques. Avec un écho tout particulier dans la vie de Chloé Laclan, qui découvre sa grand-mère pied-noir sous un nouveau jour alors que l’adolescente se passionne pour Nina Simone et ses combats : « Ce spectacle parle de ma propre révolution. J’ai découvert que ma grand-mère que j’adorais essayait de m’enseigner l’amour de mon prochain… avec des limites ! Raciste et antisémite, elle parlait d’une Algérie “idéalisée” où il n’y avait pas d’Algériens. Il a fallu que je trouve comment grandir avec cet amour qui se confrontait à un désaccord profond et surtout un mur de silence. »Comme une revanche, ce spectacle, qui reprend sa tournée après l’épreuve des confinements de 2020, se retrouve joué lors de plusieurs dates en Algérie courant 2022. 

J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre est un bel hommage à une artiste qui a marqué l’histoire de la musique, dotée d’une force scénique hors du commun en dépit d’une grande fragilité. Hommage aussi au pouvoir de transformation de l’art, vent de liberté qui peut changer une vie en quelques instants… Et en quelques notes. 

ALICE ROLLAND

J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre
14 mars
Salle Jeanne-Oulié, c
ville-meze.fr
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