lundi 3 octobre 2022
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Du monument à l’anecdote

Le Théâtre de l’Archevêché accueillait Moïse et Pharaon de Rossini, dont la mise en scène peut être vue comme inégale

Avant le spectacle, une petite conférence donnée dans une cour voisine précise les conditions de la conception de l’opéra, les étapes qui l’ont mûri. On suit ainsi l’œuvre composée à Naples, remaniée pour Paris, traduite en français, assortie d’un ballet (passage dont raffolait le public parisien) et développée en quatre actes. On nous rappelle les mots d’Honoré de Balzac qui fait dire à l’héroïne éponyme de sa nouvelle Massimilla Doni à propos de l’opéra de Rossini « ici la terre et ses puissances essaient de combattre contre Dieu ». Quel programme ! Aisément déçu. Mettre en scène des miracles n’est pas chose facile et malgré la belle imagination du metteur en scène Tobias Kratzer, on peut douter qu’une scène d’épilepsie ou de délirium tremens (au choix selon que l’on cherche à évoquer le haut mal de César ou la mort de Copeau dans L’assommoir de Zola) soit convaincante pour présenter la réception céleste des tables de la loi par un Moïse qui retrousse ses manches pour en montrer les tatouages… 

Le spectaculaire a lieu cependant grâce aux vidéos de Manuel Braun lors du passage de la mer Rouge mais s’engonce parfois dans l’accessoire avec des images qui semblent tirées des news télévisées dont le ressassement a détruit la force ou des passages allégoriques qui frôlent la parodie (course des Égyptiens en costumes de ville dans le désert et leur noyade dans des ondes calmes). La fresque épique est réduite par son manichéisme : le plateau scindé en deux montre d’un côté les Hébreux sous l’aspect de migrants actuels et de l’autre les Égyptiens, figures aseptisées du libéralisme derrière leurs bureaux et leurs ordinateurs. Forcer le symbole le perd. Il est difficile de plaquer l’antique sur le contemporain sans lourdeur, le simplisme devient alors faute de sens. Le phénomène des migrations liées aux excès du capitalisme, pourquoi pas, et les plaies d’Égypte muées en feux, pollutions, guerres, mais si l’on va jusqu’au bout, la dimension religieuse d’un Moïse qui demande à imposer son « vrai Dieu » face aux faux dieux barbares, nous conduit sur un terrain plus que contestable, voire dangereux… 

Terre promise

La tentative de jouer entre le réel et l’espace scénique est intéressante cependant, de même que la distanciation au mythe par l’intrusion du costume de Moïse qui semble tiré du peplum de Cecil B. DeMille. Le recours aux réseaux sociaux pour trouver une fiancée digne de ce nom au fils de Pharaon, Aménophis (Pene Pati, à peine remis du covid) ne manque pas d’humour. Emprunter des bateaux gonflables pour traverser la mer ajoute un goût d’Odyssée et une référence sans filtre aux tragédies méditerranéennes d’aujourd’hui. Lorsque le bâton du guide des errants est retrouvé sur la plage où une population décontractée et consumériste se prélasse au soleil (finalement le modèle capitaliste l’emporte ?) on se croit à la fin du film Jumanji de Joe Johnston (1995). Heureusement, la jeune fille qui découvre l’objet, inquiète de ses décharges électriques le lâche, fin de l’histoire. Ouf ! Les quatre actes sont bien longs malgré la belle direction de Michele Mariotti à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, la beauté des Chœurs de l’Opéra de Lyon (à souligner le moment prenant où, sauvés des eaux, leur foule disséminée parmi le public entonne des cantiques). Si Moïse (Michele Pertusi), malgré sa stature manque parfois de l’aura du prophète, Pharaon (Adrian Sâmpetrean) impose son personnage hautain. Rossini aimait écrire pour les femmes, c’est bien connu et les plus belles partitions leur sont réservées, que ce soit la douce Anaï (Jeanine De Bique, dont c’est une prise de rôle réussie) ou Sinaïde (somptueusement interprétée par Vasilisa Berzhanskaya)… Manque à l’œuvre une homogénéité qui dessinerait une ligne de force et tiendrait en haleine par une tension que demande ce drame biblique.

MARYVONNE COLOMBANI

Moïse et Pharaon a été donné au Théâtre de l’Archevêché du 7 au 20 juillet dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

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