lundi 3 octobre 2022
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«God’s Creatures», ces pauvres pêcheurs

Avec la Quinzaine des Réalisateurs et la Semaine de la Critique, Cannes joue comme chaque année les prolongations à Marseille. Parmi les films proposés, God’s créatures, projeté à l’Alhambra

Dans un festival de Cannes toujours très masculin, la Quinzaine des Réalisateurs parvenait à une quasi parité avec onze réalisatrices dans sa sélection 2022. Ainsi Saela Davis et Anna Rose Holmer y présentaient leur première co-réalisation : God’s Creatures. Un drame de mères et de marées, d’amers et d’amertume, intensifié par l’unité de lieu : un village côtier irlandais, à la fois théâtre des événements et matrice des conflits présents et passés. 

Le prélude donne le la pour une partition très maîtrisée : caméra subjective engloutie avant le bouillonnement de surface, grondement marin avant le silence du petit matin, lumière théâtrale de l’aube iodée. Le dessous et le dessus, la nuit et le jour, l’avant et l’après. Coexistence et tensions entre ces contraires. 

Mer de Dieu

Si métaphores il y a dans ce film où « les créatures de Dieu » ont bien du mal à trouver la paix, et où les coutumes ancestrales semblent les emprisonner dans le ressac de l’éternel retour, le récit s’ancre bien dans une réalité socio-économique et géographique contemporaine. On est donc en Irlande. Les hommes pêchent ou élèvent des huîtres. Ils bravent parfois les règlements pour gagner un peu plus, sont emportés par les marées et se noient, car selon la tradition, ils n’apprennent pas à nager. Les femmes travaillent à l’usine de conditionnement, éventrent les poissons, découpent les filets, nettoient les huîtres. Tout le monde se connaît, formant ce qu’on appelle une « communauté ». Solidarité masculine, misogynie systémique même quand il s’agit de viol. Rien n’est remis en cause. On sait bien que Sarah, une jeune femme du village a un mari brutal mais il est un des leurs et les femmes encaissent. Les deuils et les coups. La Vierge Marie, figure tutélaire dans ce fief catholique, porte à jamais son fils mort sur les genoux. On se retrouve aux enterrements, au pub. Avec la bière, on partage aussi des histoires anciennes. Brian (Paul Mescal), fils d’Aileen (Emily Watson) revient au bercail après un exil australien qu’on devine peu glorieux. Il compte reprendre le parc ostréicole du grand-père sénile. Fils prodigue, en conflit avec son père, repoussé par Erin (Toni O’Rourke), sa sœur très lucide qui sait qu’il a toujours été « merdique », Brian est épaulé par sa mère. Une mère aveuglée par un amour inconditionnel, prête à voler et mentir devant les juges pour le protéger, déchirée au plus profond de ses entrailles quand elle sera dessillée, et nous avec elle. Car les « enfants de Dieu » peuvent aussi être des monstres. Incarnée avec une grande sensibilité et sobriété par l’admirable Emily Watson, Aileen est une femme-courage qui agit sur le monde, comme l’est Sarah, au chant si pur et si triste, qui loin de s’accepter victime fuira les fantômes qui hantent toutes les maisons de son pays et empêchent de vivre.

ÉLISE PADOVANI

God’s Creatures, de Saela Davis et Anna Rose Holmer

Prochainement en salles

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