mercredi 22 mai 2024
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Ébène par trois

Le Trio d’Ébène présentait à Salon-de-Provence des œuvres de Brahms et Ravel. Un avant-goût admirable du prochain Festival international de musique de chambre

Le trio ? Vous en êtes certains ? Mais c’est le Quatuor Ébène ! Bien sûr, ce quatuor fondé en 1999 par le violoniste Pierre Colombet connaît des succès planétaires, mais cette formation sait parfois se restreindre en nombre pour aborder d’autres répertoires. Salon accueillait donc le Trio Ébène, dans le cadre des concerts égrenés tout au long de l’année en attendant le point fort de l’été par le Festival international de musique de chambre de Salon-de-Provence

Aux côtés de Pierre Colombet, le violoncelle de Raphaël Merlin et le piano d’Akiko Yamamoto (formée entre autres par Éric Le Sage) interprétaient dans l’écrin du théâtre Armand deux œuvres exigeantes, le Trio en la mineur de Maurice Ravel et le Trio pour piano et cordes n° 1 en si majeur opus 8 de Johannes Brahms. L’histoire du Trio de Ravel est marquée par les débuts de la première guerre mondiale : commencé avant la déclaration des hostilités, le 3 avril 1914, il sera achevé en août de la même année à Saint-Jean-de-Luz (le compositeur est mis à distance du conflit dans un premier temps, car exempté du service militaire en raison de sa constitution fragile et de sa petite taille). La composition rapide de l’œuvre est due à sa lente gestation (il mûrissait déjà l’idée de cette pièce en 1908), mais la tonalité est profondément liée au contexte tragique des affrontements qui déchirent alors le monde. Ravel écrivit à ce propos : « j’ai traité (mon Trio) en œuvre posthume. Cela ne veut pas dire que j’y ai prodigué le génie mais bien que l’ordre de mon manuscrit et les notes qui s’y rapportent permettraient à tout autre d’en corriger les épreuves ». 

La beauté du contraste

La forme classique de la sonate en quatre mouvements offre une charpente sans doute rassurante pour le musicien qui y greffe ses références personnelles. L’ancien zortziko basque (littéralement « le huit », poème traditionnel largement représenté dans les joutes oratoires ou deux « bertsolari » (poètes) improvisent leurs vers avec un sens aigu de la répartie, ou danse mesurée à cinq temps) anime le premier mouvement, Modéré, tandis que le deuxième mouvement, le scherzo, est composé sur la forme du pantoum (cette forme poétique d’origine malaise que l’on retrouve dans Harmonie de soir de Baudelaire). « On sait que dans ce genre de poème, disait Ravel, deux sens formant contraste doivent se poursuivre du commencement à la fin »… Une basse obstinée anime la danse ancienne qu’est la Passacailleavant l’éclosion orchestrale du Final, embrasement virtuose où les musiciens s’emportent en trilles, phrases arpégées, qui placent ce trio parmi les plus beaux jamais écrits. (Il a inspiré aussi les cinéastes, le premier mouvement a été utilisé par Claude Sautet dans Un cœur en hiver et le troisième par Alejandro González Iñárritu pour Birdman). 

Johannes Brahms écrivit son Trio pour piano et cordes n° 1 en si majeur opus 8 durant l’hiver 1853-1854, il a alors une vingtaine d’années. Mais les doutes l’assaillent quant à la qualité de l’œuvre, il va la récrire, la retravailler, presque quarante ans après sa composition ! « Je n’ai pas coiffé de Trio d’une perruque, je me suis contenté de le peigner et d’arranger légèrement ses cheveux », expliqua-t-il à son ami, maître de chœur, Julius Grimm. Le regard du musicien au sommet de son art se pose ainsi sur le travail de sa jeunesse, resserre les envolées, change certains thèmes, conserve les souples envolées lyriques, rend plus poignantes les mélodies que le violoncelle étreint, déplace la tonalité majeure du début en un poétique mineur. Les instrumentistes offrent ici toute la palette des émotions, transfigurent la partition en or vivant. Le bis ardemment réclamé offrira un passage de Ravel (deuxième mouvement du Trio) le maître des inventions. Escale sublime en attendant l’été.

MARYVONNE COLOMBANI

Trio d’Ébène a donné ce concert le 16 mai au théâtre Armand, à Salon-de-Provence.

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