mercredi 29 mai 2024
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Rocher Mistral : engatse à La Barben

Parc de loisirs installé dans le château de La Barben, le Rocher Mistral distord l'Histoire pour des raisons idéologiques, et ça ne passe pas auprès de l'historien Xavier Daumalin. Entretien

Quand on tape « Rocher Mistral » dans un moteur de recherche, il faut faire défiler quelques pages avant de passer les entrées commerciales et touristiques, pour trouver les points de vue plus critiques sur le « Puy du Fou provençal ». Les objections ne manquent pourtant pas au projet de parc de loisirs porté par un jeune entrepreneur, Vianney d’Alançon, sur la commune de La Barben (13), ou il a acquis un château pour y produire des spectacles. Xavier Daumalin est professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille ; riverain de la forteresse du XIe siècle, il a répondu à nos questions sur le contexte et les conséquences de cette entreprise.

Zébuline. En tant qu’historien, quel est votre regard sur la programmation du Rocher ?

Xavier Daumalin. C’est un parc qui a pour ambition de transmettre la culture provençale, à travers des spectacles dits historiques. Alors pourquoi pas ? Je n’ai rien contre ce genre de format. Le problème est qu’il n’y a aucun comité scientifique. C’est le porteur du projet actuel, Vianney d’Alançon, qui la plupart du temps écrit les spectacles, sans formation puisqu’il a arrêté ses études à l’âge de 17 ans. S’il reconnaissait qu’il est dans la fiction, comme le fait le Parc Astérix, ce serait différent. Mais à partir du moment où l’on aborde l’Histoire, notamment auprès du public scolaire, il faut être rigoureux. J’habite à 400 mètres, je vois les bus arriver, et cela me questionne.

« Derrière ce parc d’attraction il y a un projet politique »

De quoi ces spectacles traitent-ils ?

La noblesse apparaît toujours aventureuse, le clergé apporte l’éducation au peuple, présenté comme braillard… Il se réfère souvent au « Puy du Fou », tout en expliquant qu’il ne s’agit pas tout à fait de la même chose. Mais ce n’est pas une bonne référence ! Du point de vue historique, Philippe de Villiers y a fait n’importe quoi. Ce qui me tracasse, c’est qu’il y a un enjeu de formation du citoyen, à la citoyenneté, à la démocratie, et c’est dangereux. Il est soutenu par des membres de la fachosphère. Derrière ce parc d’attraction il y a un projet politique, avec une volonté de délégitimer le savoir universitaire, au profit d’une Histoire qui serait plus sensible, plus proche du peuple… 

En tant qu’universitaire, on comprend que cela vous heurte.

Bien-sûr. Cela attaque une connaissance établie au terme d’un protocole rigoureux, de critique, de comparaison et de croisement des sources. Toutes nos sources sont vérifiables, nos notes de bas de pages servent à cela : quiconque veut aller vérifier le peut. Là, c’est quelqu’un qui fantasme l’Histoire, qui utilise ses propres conceptions et projette ce qu’il a envie de transmettre. Il a fait la même chose à Saint-Vidal, un village de Haute-Loire où il a racheté un château et essayé de promouvoir des spectacles dits historiques, avec l’appui de Laurent Wauquiez [président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, ndlr]. Jusqu’à ce que les riverains se plaignent des nuisances sonores, et que cela se transforme en une sorte d’hôtel de luxe.

À La Barben aussi, les riverains se mobilisent.

Il faut savoir que tous les spectacles organisés à l’extérieur du château, dans les jardins à la française ou le jardin potager, sont pratiqués avec des dispositifs scéniques illégaux, jamais validés par la Drac. Cela a fait l’objet de recours en justice. Ce sera jugé le 16 novembre. Un collectif de riverains s’est créé, pour dénoncer les spectacles à ciel ouvert, jusque tard dans la nuit. Deux familles de locataires ont déjà déménagé. Ceux qui sont propriétaires serrent les dents et luttent pour faire en sorte que cette société entre dans la légalité.

Le zoo de La Barben reçoit déjà 350 000 personnes par an. Vianney d’Alançon tablait sur 300 000 dans un premier temps, pour atteindre un million ensuite, en visant surtout une clientèle de touristes étrangers. C’est pour cela qu’il a besoin de grands parkings. On est dans du sur-tourisme, alors qu’ailleurs en Provence, dans les Calanques par exemple, on met en place des opérations de « dé-marketing » pour essayer de le limiter.

« Le projet est hors-la-loi, il pratique la stratégie du fait accompli, mais il a des appuis puissants »

La volonté des associations de protection de la nature est aussi de préserver la faune et la flore alentour ? 

Si la version maximale du permis était validée, cela entraînerait une artificialisation des terres très dommageable sur les berges de la Touloubre, renforçant les risques d’inondation. Concernant les risques d’incendie, nous sommes dans une zone classée en « aléa fort ». Faire venir tant de touristes, c’est aggraver ce risque ! Par ailleurs, il y a eu un rapport de la MRAe [Mission régionale d’autorité environnementale, ndlr] : depuis l’ouverture en juillet 2021, ont été constatées des dégradations sur la colonie de Murins [chauves-souris à oreilles échancrées nichant dans les souterrains du château, une espèce protégée]. L’aigle de Bonelli, rapace emblématique de la région, est également affecté par les pollutions lumineuses et sonores. La question de la biodiversité fait partie de ce qui sera jugé le 16 novembre.

Quelle est la position des pouvoirs publics, notamment les collectivités locales ?

Le maire a pris trois arrêtés de sursis à statuer contre le permis d’aménager. Il considère que c’est un trop gros projet, avec un impact lourd sur l’environnement, et voulait donner du temps à son évaluation. Le préfet a publié un recours contre ces sursis à statuer, et nous attendons incessamment le rendu du délibéré par le Tribunal Administratif. Renaud Muselier, président de la Région Paca, et Martine Vassal, à la tête du Département et de la Métropole, ont soutenu le projet en lui apportant plusieurs millions de subventions. Le député Manuel Bompard a posé une question au gouvernement sur la validité de ces subventions. Cela devient une question politique. 

Le projet est hors-la-loi, il pratique la stratégie du fait accompli, mais il a des appuis puissants, parmi ses actionnaires figure par exemple la famille Dassault.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR GAËLLE CLOAREC

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