mercredi 21 février 2024
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Il y a quelque chose de pourri dans nos admirations

Le cas Depardieu nous place face à un effarement critique. Un de ces puits où comme dans un mauvais film de science-fiction on s’enfonce sans fin, contemplant en accéléré les scènes passées, les percevant sous un autre angle, avec un zoom cruel qui nous révèle son vrai visage, et met en doute ce que nos émotions, nos instincts, nos désirs, nous avaient fait éprouver. 

A-t-on aimé un monstre ? 

Face à ce gouffre ouvert, d’abord, on relativise. Présomption d’innocence, rien n’est jugé rien n’est prouvé, et l’effarant harcèlement qu’on le voit exercer dans Complément d’enquête sur son interprète coréenne ne prouve que sa monstruosité actuelle, maladive, pitoyable. Celui qu’on a aimé n’était pas un monstre encore, et c’est le milieu, le pouvoir, la complaisance servile, qui l’a fabriqué.

Et puis on se souvient. 

Les paroles des femmes, en particulier des petites mains du cinéma, sont concordantes, nombreuses et ne datent pas de son allégeance à Poutine. Depardieu se vantait en 1990 d’avoir participé à des viols collectifs. Quelle que soit la vérité de ces auto-accusations, comment a-t-on pu aimer un acteur qui se vantait de violer ? 

Alors les images défilent, à l’envers. 

Dans Les Valseuses son personnage, « décontracté du gland », « ramone » de tous les sexes féminins qui passent. Dans Le Sucre il les baise en groupe, dans Préparez vos mouchoirs il ne supporte pas de ne pas faire jouir sa femme… Le cinéma masculin de l’époque fait l’apologie d’une  libération sexuelle qui se passe du consentement, et on se demande à revoir ces images quel charisme on a pu trouver à ce loubard blond qui très vite pourtant est devenu difforme et gourd…

Puis on se souvient Danton, Marin Marais, Christophe Colomb, Obélix, tous ces héros qui ont aujourd’hui son visage, et parmi les 4 ou 5 films qu’il a tournés par an depuis 1970 il y a son incroyable curé dans Sous le soleil de Satan, tous les Pialat, tous les Truffaut, clairement moins contestables… 

Vraiment ? 

Dans La Femme d’à-côté Fanny Ardant cède à ses avances dans un célèbre « non non non » qui se transforme en « oui oui oui », que Catherine Deneuve reprendra dans Le Dernier métro face au même désir qui l’emporte comme un ouragan. Fantasme masculin s’il en est, qui préside à la plupart des viols réels, que les prédateurs justifient par un désir inconscient de la victime.

Nous l’aurions donc aimé parce qu’il incarnait des monstres.

Parce que cette fragilité suppliante du regard dans ce corps si puissant, parce que ce désir irrépressible, décomplexé ou quémandant, parce que cette manière de prendre ce qui n’est pas donné, d’outrepasser, de violenter, ressemble dans nos imaginaires, et dans nos critiques, à ce que l’on appelle la présence, le charisme. Le talent. 

Depardieu n’est pas le premier, mais il est pour beaucoup de Français, ceux qui sont assez vieux pour l’avoir aimé dès les années 1970, le plus frappant. Juste avant PPDA, son regard mouillé et son sourire en coin qui plaisaient tant aux Français qu’il a fallu qu’il quitte les écrans pour que la parole des victimes se libère, et soit entendue. 

Le plus grand acteur français, le journaliste préféré des Français. Il y a quelque chose de pourri dans nos admirations.

AGNÈS FRESCHEL

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