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Justine Triet regarde les hommes tomber

Depuis le 23 août, le très attendu Anatomie d’une chute, une palme (vraiment) en or est en salle

Auréolée d’une palme tout à fait méritée, mais aussi d’un discours en forme de pique acérée à l’égard de nos politique culturelles, Anatomie d’une chute sort triomphalement en salles. On peut évidemment se réjouir que ce film pensé, réalisé, écrit par une femme – et son compagnon – fort de 6 millions d’euros de budget se soit vu accorder une telle récompense, et surtout une telle visibilité. Ou se contenter, et c’est déjà beaucoup, d’y voir là l’accomplissement du cinéma de Justine Triet : elle qui chérissait la possibilité « de se tromper, et de recommencer » et consacre avec cet opus protéiforme toutes les thématiques et obsessions qui hantent depuis toujours son cinéma. 

Mystère

On se ravira notamment, tout au long de ce récit dont les deux heures trente s’écoulent dans un seul souffle, de voir que la réalisatrice s’est débarrassée de quelques tics et autres surlignements qui plombaient le pourtant intéressant Sibyl, sorti en 2019. Retrouver, dans les tirades vachardes d’Antoine Reinartz propulsé procureur un peu de l’humour qui faisait entrer la réalisatrice dans la cour des grand·e·s avec Victoria – et révélait, au passage, les facettes de jeu mésestimées d’une certaine Virginie Efira. Les scènes de tribunal de Victoria tiraient déjà la comédie sur le terrain de l’absurde et de l’effroi : elles constituent dans Anatomie d’une chute le centre névralgique de l’intrigue. Sandra – magnétique Sandra Hüller – s’y voit accusée du meurtre de son compagnon, incarné par bribes de flash-backs par le tout aussi excellent Samuel Theis. Ce couple d’écrivains s’occupant bon an mal an d’un fils atteint de cécité dans un chalet reculé a-t-il connu une crise insurmontable ? Qui a commis l’irréparable : lui, en se suicidant ou elle, en l’assassinant ? Les pistes demeurent longtemps ouvertes, si bien que le spectateur se retrouvera souvent perdu, à l’instar de l’avocat campé par Swann Arlaud, tout en silences éloquents et regards égarés. Le conflit conjugal, nœud du premier long-métrage de fiction de la réalisatrice – La Bataille de Solférino – demeure un lieu de mystère mais aussi de fantasme pour qui choisira de projeter la culpabilité sur l’un ou sur l’autre. La symbolique est ici aussi forte, voire un peu poussée : Daniel, fils aveugle de ce couple meurtrier incarné à contre-temps par le tout jeune Milo Machado Graner, semble le seul propice à détenir la clef d’une énigme auquel le public ne pourra qu’adosser de nouveaux rebondissements. Celle qui repose non pas sur l’image, mais sur sa recréation, lieu par excellence du cinéma. 

SUZANNE CANESSA

Anatomie d’une chute, de Justine Triet
En salles depuis le 23 août
Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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