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La beauté bien gardée des chambres

À la Courroie le Carteto Cazals ouvrait la saison avec Chostakovitch ; Marseille Concerts, au Foyer de l’Opéra, avait choisi Bach, et Claire-Marie Le Guay

C’est à Entraigues-sur-la-Sorgue, au bout d’une route à peine indiquée. La Courroie, dans une ancienne fabrique, accueille « son » public sans communiquer, fidélisé par la qualité d’une programmation exceptionnelle et le renom des ensembles invités.

Le Carteto Casals, indéniablement un des meilleurs du monde, y enregistre en public l’intégrale des Quatuors de Chostakovitch. En commençant, le 6 octobre, par les trois premiers. 250 habitués se pressent sur les chaises qui s’étalent en longueur. On ne voit rien après le quatrième rang mais l’écoute est portée par une acoustique miraculeuse : le son circule, rond et sans réverbération, précis, et permet toutes les nuances. On entend le moindre pizzicato, les harmoniques décollent, les pianissimi se dégustent. Et quand le son enfle et s’emballe, chaque ligne instrumentale reste audible et distincte.

On nous a prévenu : Harmonia Mundi enregistre en direct, il faut retenir ses raclements de gorge, sa toux, ses bruits de chaises. Le silence dans les rangs est religieux, on réajuste sa position entre les mouvements, on applaudit à tout rompre au terme de chacun des quatuors. 

Les trois premiers quatuors de Chostakovitch, composés en 1936, 1944 et 1946, semblent écrits pour le Carteto Casals : la fougue remarquable de Vera Martinez – premier violon –  donne le ton à l’ensemble, alternant des moments d’une légèreté comme factice, des mélodies tourmentées accompagnés d’accords douloureux, et des cavalcades tragiques, où les cordes se relaient, se répondent, se chevauchent, comme dans une bataille de désespoirs. Car la forme classique des œuvres y apparaît comme un paradoxe, leurs quatre mouvements lents et rapides, leurs fugues, leurs thèmes et variations, leur harmonie qui dérange à peine la tonalité, s’agitent de matière, crissent et s’entrechoquent, comme dans une musique de timbre. Slave dans ses mélodies, retenue par la censure stalinienne qui interdisait l’atonalité, marquée par un optimisme de façade, et un lyrisme noir.

Back to Bach

À l’Opéra de Marseille le décor change : le Foyer Art déco accueille pourtant un public qui ressemble à celui de la Courroie. Connaisseur, plutôt âgé, se pressant pour s’asseoir aux premiers rangs puisque dès le troisième seuls les cheveux blonds de Claire-Marie le Guay sont visibles. Pourtant le même enthousiasme, la même ferveur, accompagneront la pianiste dans son programme Bach admirable dans sa composition et son exécution. 

Prélude et Fugue n° 1, tout simple, limpide, chaque note se détachant dans une dynamique qui lui est propre, chaque phrase de la fugue comme une couche de matière autonome et distincte. La Fantaisie chromatique qui suit, et sa fugue, demandent une virtuosité plus spectaculaire, tandis que les deux Chorals, plus lyriques, transcrits par Busoni pour clavier, font entendre les mélodies comme des traces de la voix humaine. 

Les sept mouvements de la Partita n°1, plus imagés, dansants – gigue, menuet, sarabande… – offrent un autre visage de Bach encore, comme plus ancien et plus populaire, presque figuratif. L’Aria des Variations Goldberg est tendre et déchirante, presque romantique, comme le Concerto Italien qui conclut un concert qui est un moment parfait. La musicalité, les nuances incarnées dans le poids de chaque doigt posé, la vitesse étudiée de chaque élan, ont permis d’appréhender Bach dans toute l’immense variété de son œuvre. Intérieure sans être cérébrale, à l’aube d’une écriture qui allait devenir harmonique et verticale, sa fantaisie encore baroque combinait les émotions, les élans, les grâces. 

Sans médiation

On ne peut que regretter, devant tant de beauté et d’émotion, le manque de médiation, à l’œuvre depuis 50 ans dans les autres disciplines artistiques : les feuilles de salle, bavardes sur les CV prestigieux des musiciens, ne donnent aucune clef d’écoute des œuvres, le public ne voit pas les musiciens jouer, les tarifs réduits n’existent pas, et les prises de parole avant les concerts se félicitent de la présence du « vrai » public, du « bon » public,  connaisseur et fidèle, sans chercher à l’élargir à d’autres âges ou sociologies. Cette musique est notre trésor commun, et pas un outil de distinction sociale…

AGNÈS FRESCHEL

Concerts donné le 6 octobre à La Courroie (Entraigues-sur-la-Sorgue) et le 8 au Foyer de l’Opéra (Marseille) 
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