dimanche 25 septembre 2022
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La course ou la mort

Dans Jogging, la grande actrice libanaise Hanane Hajj Ali incarne des Médée du quotidien. Au pas de course, pour ne pas sombrer, et au nom de la dignité des femmes du Moyen-Orient et d’ailleurs

C’est une grande dame du théâtre libanais qui, alors que la salle du théâtre Benoît-XII se remplit, est déjà sur scène, effectuant de rigoureux échauffements en marge de son jogging. Dans une combinaison noire moulante couvrant jusqu’à sa chevelure, Hanane Hajj Ali court dans sa ville, Beyrouth. Un exercice quotidien qui ne lui permet pas seulement d’entretenir son enveloppe physique mais de panser l’esprit aussi. Jogging, c’est justement le titre de ce monologue féministe libérateur qu’elle a conçu et écrit, avec la contribution de deux hommes : le metteur en scène Éric Deniaud et le dramaturge Abdullah Alkafri. Un texte parfois intime, courageux souvent, et pas seulement parce qu’il évoque frontalement ou avec humour des sujets que notre perception du « monde arabo-musulman » range dans la catégorie des tabous pour une femme de sa « culture ». Hanane Hajj Ali a choisi de mettre à contribution le public, tout au long de la représentation. Non pas pour conforter la tendance aux performances participatives mais pour impliquer le corps ou la voix de celles et ceux à qui elle confie ses histoires empreintes de douleur et de dignité.
Un Liban accablé
Ce jour-là, elle désigne un jeune homme pour l’assister dans ses exercices abdominaux en lui tenant les pieds mais le mouvement de va-et-vient dévie vers une simulation d’acte sexuel. Puis de faire lire les introductions de chaque scène dans laquelle elle incarne un personnage féminin différent. Des Médée du quotidien, qu’elle met en lumière après qu’elle-même fit un rêve dans lequel elle abrégeait les souffrances de son fils, atteint d’un cancer des os à sept ans. Il y a Yvonne, l’épouse trompée qui empoisonne ses trois filles avant de se suicider. Puis la progressiste Zahra que l’emprise d’un mari fondamentaliste conduit à pousser ses trois fils à la guerre sainte… Derrière ces parcours qui ne sont pas fictifs et qu’elle complète de ses propres confidences, la comédienne décrypte les tourments d’un Liban accablé par plusieurs fléaux qui s’entremêlent et se nourrissent. Pièce politique dont l’interprétation savoureuse permet de transpercer la dimension tragique, Jogging défie les censeurs à travers le monde. Après un passage dans le Off, sa programmation dans le In apporte une reconnaissance méritée à sa créatrice et aux trente-cinq années de son parcours artistique.

LUDOVIC TOMAS

Jogging a été joué du 20 au 26 juillet au théâtre Benoît-XII, au Festival d’Avignon.

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