lundi 3 octobre 2022
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La musique de chambre a tenu Salon

Pendant dix jours, le Festival International de Musique de Chambre de Provence a accueilli certains des meilleurs artistes du genre, dans une ambiance amicale et décontractée

Année après année on le répète : « les meilleurs solistes au monde se retrouvent à Salon » à l’occasion du Festival International de Musique de Chambre de Provence. Et une fois de plus, même si tous ne sont pas là, les artistes en présence comptent en effet parmi les meilleurs, en toute objectivité. La musique chambriste trouve à Salon un écrin particulier dû sans doute à la forme d’un festival atypique, réunissant des artistes amis, cooptés, qui ne viennent que pour le plaisir de vacances passées ensemble. Que seraient des vacances sans musique pour des musiciens ? Ce serait comme enlever leur eau aux poissons. Aussi, les musiciens invités par les trois fondateurs de cette manifestation, le pianiste Éric Le Sage, le clarinettiste (et chef d’orchestre) Paul Meyer et le flûtiste Emmanuel Pahud, s’adaptent à l’ambiance festive, sa décontraction, son espièglerie, sans pourtant aucun laisser-aller lorsqu’il s’agit de jouer. Jouer c’est sérieux, n’importe quel enfant vous le dirait. 

De la chambre à la boîte de jazz

Emmanuel Pahud, Paul Meyer, Éric Le Sage se fondaient dans nombre des diverses formations chambristes. Dont celle en quintette aux côtés de Gilbert Audin (basson) et Benoît de Barsony (cor) pour le Quintette en si bémol majeur de Rimsky-Korsakov, écrit à l’occasion d’un concours créé par la Société musicale russe en 1876. L’œuvre fut totalement ignorée par le jury qui ne daigna même pas l’entendre jusqu’au bout (oui déjà le système du radio-crochet dans la Russie des tsars !), sans doute parce que le musicien qui était chargé de présenter la pièce (c’étaient des « lecteurs à vue ») n’était pas très convaincant ni très doué… Heureusement, servi magnifiquement par les cinq interprètes du jour, la vivacité de la composition, la souplesse mélodique, les développements harmonieux sur des orchestrations luxuriantes, rendaient justice au quintette délaissé ! Ce dernier rejoint par le hautbois de François Meyer pouvait se lancer dans la verve du Sextuor de Francis Poulenc. La feuille de salle due à Laurent Cools précisait que lors de la composition du dernier mouvement, Poulenc écrit à Chanclaire : « j’ai trouvé un thème “bordel à souhait“ pour le divertissement. Je crois décidément que je devrais donner mon concert en espadrilles, un foulard autour du cou, un mégot à la bouche… » Autres temps… Quoi qu’il en soit, la pièce séduit par son équilibre, la virtuose intelligence des interprètes, la subtilité des dialogues, la construction sûre des tutti, leur palette colorée et quelques passages qui semblent avoir inspiré Nino Rota pour certaines musiques de film de Fellini…

Le jazz s’immisçait au cœur de cette deuxième partie de soirée grâce au talent chaleureux du saxophoniste Raphaël Imbert (un presque familier du festival). S’inspirant des extraits d’Oraison, une de ses dernières créations, il mêlera la voix de ses saxophones aux géniales improvisations de Pierre-François Blanchard au piano. Ce dernier, musicien de Pierre Barouh (à qui l’on doit la chanson du film Un homme une femme de Lelouch) est de longue connivence avec le saxophoniste, et a contribué largement à l’un de ses derniers projets Music Is My Hope (2018). Raphaël Imbert rappelait malicieusement qu’il n’était « que musicien de jazz et incapable de lire une partition à l’inverse des musiciens qui le précédaient sur scène » (coquetterie de celui qui est quand même directeur du conservatoire de Marseille), et que l’improvisation serait reine, loin de toute intention préconçue… Déjà frémissent ceux qui ont été échaudés par l’appellation « free jazz » et craignent le pire pour leurs oreilles ! En oubliant que le jazz est un domaine de liberté par excellence et que liberté n’est pas synonyme de cacophonie… 

L’origine de l’opus consacré au village Oraison est lié à des souvenirs d’enfance. Et surtout au constat que chaque rue est baptisée des noms des soldats morts au combat durant la Grande Guerre ou lors d’actes de résistance au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Portraits, évocations, voyage physique autant que spirituel, nourrissent la composition de Raphaël Imbert. S’ajoutent au concert des clins d’œil à Wagner, Schubert, Pierre Barouh, « notre plus grand parolier… » Le pianiste à la fin du premier morceau se retourne, se déchausse. « On est plus à l’aise en chaussettes ! ». Indubitablement, son inventivité, sa capacité à raconter des histoires d’un trait mélodique, d’une intention, d’un simple accord, rivalisent avec le génie du saxophone. Les amateurs de musique classique chambriste sont conquis, cela se passe de tout commentaire !

Des voix

La soirée dédiée au Chœur de chambre Namur débutait par le Trio de Joseph Haydn (Emmanuel Pahud, Éric Le Sage et Zvi Plesser au violoncelle) qui nous fait entendre les oiseaux dans une partition en épure. Puis Le Bœuf du Trio Dämmerung (Misako Akama, violon, Eudes Bernstein, saxophone, Orlando Bass, piano) qui présentait une configuration originale où le saxophone est utilisé comme une voix soliste accompagnée par le piano et le violon. La finesse élégante des interprétations servait brillamment Jeux d’enfants de Bizet, Épitaphe de Jean Harlow de Koechlin et Le bœuf sur le toit de Darius Milhaud. En création mondiale, le jeune trio jouait Mysterious Morning V en présence de son compositeur japonais résidant en France, Fuminori Tanada, pièce somptueuse par sa capacité évocatoire, poétique et inspirée. 

Gwendoline Blondeel, Aurélie Moreels, Anaïs Brullet, Julie Vercauteren, Pierre Derhet, Kamil Ben Hsain Lachiri, Samuel Namotte, solistes du Chœur de chambre de Namur, offraient de très beaux moments d’ensemble, tissant leurs voix sûres et amples en de savants accords. Que ce soit dans la reprise de musiques enfantines de César Franck, le sublime Tantum ergo du même compositeur ou le Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré. La collaboration entre ce chœur et le festival salonais ne s’en tient pas là puisqu’une partie des habitués et fondateurs du festival ont ouvert un cycle de musique de chambre dans la nouvelle salle de concert de leur ville, le Namur Concert Hall… Pas de frontières pour la musique !

Taillé dans l’étoffe du rêve

La dernière journée du festival permettait d’entendre après le fin pianiste Samuel Bismut dans Trois pièces pour piano de Schubert, laissant les harmonies se mêler à la douceur de l’air du soir. La complicité des interprètes du Trio Pascal dessinait un Ravel des confluences avec son Trio en la mineur, passant par tous les registres avec une élégante maîtrise. Dans la passacaille, les premières notes graves du piano rencontrent la sonnerie des cloches de l’église voisine, comme un signe de connivence. Le vent doux du soir accompagne le voyage musical. Murmures, fanfares, on se laisse guider avec délices dans les méandres de l’œuvre…

Trio Dammerung © Jael Travere

Poursuivant les mots du conte, le « Final Shéhérazade » retentissait en feu d’artifice. Deux créations de Jules Matton voyaient le jour en présence du compositeur qui donnait quelques clés explicatives des deux pièces qu’il avait confiées aux artistes du jour. Le Sextuor Winckler construit en quatre mouvements, accordait à la soprano Anara Khassenova une partition délicate. Avec un travail très subtil sur les voyelles, les sons, étirés, scandés, utilisant la voix comme un instrument au même titre que la flûte (Mario Caroli), la clarinette (Paul Meyer), le violon (Alexandre Pascal), le violoncelle (Marie Viard) ou le piano (Frank Braley). Les musiciens revenaient en deuxième partie pour l’œuvre composée sur deux poèmes de Philippe Jaccottet, Si je me couche contre la terre, où le thème de l’éternel retour se matérialise par un mouvement perpétuel… éternité de l’art.

On découvrait aussi la soprano Sarah Aristidou qui se glissait avec la même aisance dans les chants chypriotes ou Le pâtre sur le rocher de Schubert. La flûte d’Emmanuel Pahud transportait le Prélude à l’après-midi d’un faune (Debussy) dans les éthers après avoir esquissé la toile moirée de La flûte enchantée (extrait de Shéhérazade de Ravel). Tout s’achevait avec une interprétation pêchue du Quintette en la majeur de Schubert, La Truite. Merveille des vagabondages musicaux, bonheurs réitérés. Quel privilège !

MARYVONNE COLOMBANI

Le Festival International de Musique de Chambre de Provence s’est tenu du 28 juillet au 6 août, à Salon-de-Provence. 

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