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« Le destin des contes, c’est d’être sans cesse réinventés »

Ce jeudi 6 avril, Karine Mazel présentait son seule en scène Tu parles, Charles à L’éolienne. Entretien

Zébuline. À en croire le titre de votre spectacle, vous n’êtes pas très fan de Charles Perrault…

Karine Mazel. Je ne souhaite pas faire son procès ! Mais même si ses contes sont d’une réelle qualité littéraire, je ne m’y réfère quasiment jamais. Notamment parce que Charles Perrault lui-même n’y vouait pas un grand intérêt. Au point qu’il n’avait pas signé ses contes de son nom, mais de celui de son fils. Ce mépris pour les contes est par ailleurs ancré dans son époque. Le conte de tradition orale, que je préfère qualifier de conte merveilleux, ne se destine pas aux seuls enfants, mais bien aux adultes. Perrault les a entendus narrés par la nourrice de ses enfants, qui était très présente car il avait perdu son épouse très jeune. Il les pose alors sur le papier, en conformité avec la morale de l’époque. Les contes se destinent aux plus jeunes, qu’il faut éduquer : ils se concluent sur des morales précises, qu’ils illustrent. La littérature orale est alors le propre du peuple, alors que l’écrit est réservé aux lettrés. Perrault méprise le genre tout comme il méprise le peuple : ils sont ignorants, naïfs, simples … et se doivent d’être formés, d’être cultivés par les nobles, les savants ! 

Il y a d’ailleurs souvent un décalage entre la substance et le propos de l’histoire, et sa morale une fois transcrit à l’écrit.
C’est notamment flagrant lorsqu’on lit Le Petit Chaperon Rouge. Si l’on en croit Perrault et sa morale, tous les hommes sont des prédateurs, et les jeunes femmes des proies à protéger. Mais la symbolique du conte oral demeure, notamment avec ce motif de la cape rouge. C’était en effet un vêtement à la mode pour les courtisanes, qui dit quelque chose du désir de la jeune fille : un peu comme si on représentait aujourd’hui cette jeune fille avec un string qui dépasserait d’un jean très moulant. On a là une complexité, une ouverture qui est étrangère à Perrault et qui est propre au conte. Les contes ne sont jamais simplistes : leur construction dramaturgique est simple, en apparence ; mais ce sont des formes ouvertes. Le destin des contes, c’est d’être sans cesse réinventés.

Sur votre chaîne YouTube, on vous entend vous disputer avec une amie imaginaire, Isa. Celle-ci reproche aux contes leur sexisme, leur archaïsme… Et vous, vous les défendez. Pourquoi ?

Je suis devenue conteuse parce que je me suis intéressée, dès mon plus jeune âge puis au fil de ma formation de comédienne, de dramaturge et de psychologue, à la tradition orale : c’est une matière qui m’a fabriquée, davantage que je ne l’ai fabriquée moi-même. Le collectif d’artistes pluridisciplinaire que j’ai fondé en 1995, Les Mots Tissés, chemine avec les contes : nos projets, nos spectacles les mettent en relation avec la musique, la danse, la peinture…. Notre époque, extrêmement rationaliste, se préoccupe des questions corporelles, sociales… Mais la dimension symbolique nous met en difficulté, collectivement. J’essaie de le rappeler, et d’évoquer les critiques qu’on peut lui faire, car je suis moi aussi profondément féministe : mais je le fais toujours avec légèreté et humour !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Tu parles, Charles ! s'est joué le 6 avril
L’éolienne, Marseille
leolienne-marseille.fr
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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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