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Le voyage sur place

« C’qui est bizarre c’est que j’ai l’impression d’avoir rien oublié de mon enfance », affirme un jour Alain Reynaud à son complice Alain Simon en incipit de sa pièce Voyage sur place. Pas besoin de madeleine proustienne ou de grive chateaubrianesque pour cet artiste qui voulait être clown et non reprendre l’entreprise familiale de menuiserie. Le voici de nouveau sur scène, seul cette fois, Alain Simon a quitté la pièce mais remodelé le texte qui garde toute la vivacité du premier (édité chez du Chassel-Les Nouveaux Nez).

À l’origine le metteur en scène avait suggéré au comédien d’improviser et de noter tous ces impromptus, matière à partir de laquelle le spectacle s’est orchestré. Si l’oubli nous effraie, tel une perte de nous-mêmes et de nos univers, son contraire est « un peu terrifiant » explique Alain Reynaud : « c’est comme les meubles de famille les souvenirs… au bout d’un moment si on a tous les meubles de sa famille dans sa maison c’est plus vivable ! […] et les souvenirs c’est un peu pareil… […] « si j’ai tous mes souvenirs intacts dans ma tête… […] va falloir songer à mettre des étagères dans le cerveau » c’est pas possible ! ».

À hue et à dia

Les souvenirs sont alors livrés dans le fantastique faux désordre de la mémoire, les lieux, les habitudes, les conversations, les tenues, l’école « d’avant l’invention de la pédagogie » que l’enfant veut quitter dès le CE1 pour faire clown, l’éducation « d’avant Dolto », le rythme de travail « d’avant les trente-cinq heures » … Des personnages émergent, puissants, rudes, tel le père « un rugueux » qui met le feu à la sciure et les copeaux déchargés au bord de la rivière. C’était « avant l’écologie », et c’est magique, le petit Alain se voit attribuer des responsabilités, participe à la vie familiale, aux travaux, mais surtout est fasciné par les majorettes. Son premier amour est la capitaine des majorettes ! Lui-même fera du tambour dans ces défilés festifs…

La narration va à hue et à dia mais retombe toujours sur ses pieds. La justesse du détail saisi sur le vif, restitué dans sa fraîcheur initiale, le rythme très allant du discours, les notes de l’accordéon vieux compagnons des fêtes et des bals d’avant les sophistications électroniques et les DJs, brossent un tableau vivant de ces temps « d’avant » sur lesquels la verve du narrateur efface le sépia et redonne des couleurs.  

Cette plongée au cœur d’une petite ville, d’une époque, d’une vie, de vies, entraîne chacun au cœur de ses propres souvenirs ou de ses légendes familiales. Quel que soit l’âge du spectateur, le récit touche, émeut, fait rire, sourire. Se dessine une poétique du quotidien bouleversante dans sa simplicité.

MARYVONNE COLOMBANI

Je me souviens de tout a été joué les 29 et 30 novembre, au Théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence

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