samedi 13 avril 2024
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Les lettres animées de Murakami

Pierre Földes réussit le challenge d’adapter en 2D sept nouvelles de l’immense écrivain japonais. L’une d’elle, Saules aveugles, femme endormie donne son titre au film, lui conférant un parfum étrange de haïku

On est à Tokyo en 2011. La terre vient de trembler et un tsunami a submergé la côte pacifique du Japon à 300 kilomètres de là. Depuis cinq jours, Kyoko suit à la télé les opérations de secours. Elle ne parle plus à Komura, son mari qu’elle quitte avec ces mots qui reviendront au fil des chapitres comme un refrain terrible : « vivre avec toi, c’est comme vivre avec une bulle d’air ». Leur chat, qui porte le même nom que le premier amour de Kyoko mort dans un accident de moto, disparaît. Komura, désemparé, demande un congé à la banque où il travaille et part pour le nord du pays, chargé par un collègue quelque peu louche de livrer une mystérieuse boîte noire. Un de ses subalternes, Katagiri, agent de recouvrement maltraité par son patron et sa sœur, trouve, en rentrant chez lui, une grenouille géante : Frog. Le volubile batracien vert pomme, qui cite Nietzche et Hemingway, lui propose de sauver Tokyo de l’apocalypse sismique imminente provoquée par Worm, un ver de terre tout aussi géant, réveillé par l’agitation écocide des hommes. 

Ce qui pourrait sembler décousu et farfelu se révèle, grâce au talent de compositeur de Pierre Földes, une partition savante et captivante qui entrelace les motifs. Dans cette promenade graphique, Kyoko, Komura, Katagiri (serait-ce un clin d’œil à Kafka ?), Frog et le chat traversent ces récits où rêves et réalités, présents et passés, cohabitent, tous pluriels. Quand les vies s’écroulent, au-dessous des ruines, quelque chose peut-il encore être sauvé ? Et la dernière vérité ne se cache-t-elle pas dans la boîte noire après les crashs ?

Vibrant
Les personnages de Saules aveugles, femme endormie prennent conscience que leur vie n’est pas celle qui leur correspond. Un signal d’alarme, déclenché par le traumatisme du tremblement de terre, déclinant ses métaphores. Des failles anciennes se rouvrent, la croûte sociale se fissure et les répliques telluriques secouent les âmes. Nos antihéros se trouvent dans un entre-deux, flottant entre rêves éveillés et veille somnambule. Le réalisateur affirme que l’animation lui permet ce décalage avec la réalité qui lui était indispensable pour exprimer l’univers de Murakami : la ligne claire rencontre le flou de l’arrière-plan, les figurants deviennent des ombres ou se colorent en transparence, les décors se peaufinent ou se stylisent librement.

Dans une multiplicité de strates narratives, le spectateur se nourrit de l’intérieur, saisit des clés qu’on lui tend, ouvre ou non les portes, regarde… mais par avance, il est prévenu, comme Henri Fonda par John Wayne dans Fort Apache (une des nombreuses citations de Földes) : « Si vous avez pu voir des Indiens, c’est qu’ils n’étaient pas vraiment là ! »

ÉLISE PADOVANI

Saules aveugles, femme endormie, de Pierre Földes
En salle depuis le 22 mars
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