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L’esthétique du délitement 

Au Bois de l’Aune, Camille Boitel présentait sa dernière création Fissure. Un clown affable et amusant, mais monotone

Depuis ses premiers spectacles éclos il y a une vingtaine d’années, Camille Boitel cultive l’art de l’accident. Les spectateurs marseillais se souviennent notamment de L’immédiat, joué à plusieurs reprises au Théâtre du Merlan, et de son épique scène inaugurale, voyant tout le plateau se déliter devant l’assistance médusée. Les plus chanceux peuvent aussi parfois apercevoir ses expérimentations en plein air du côté de Belsunce. Cette fois, l’artiste fait émerger à la face du monde son clown Fissure, que l’on pressent sommeiller en lui depuis les débuts. 

Trop univoque
Sous la perruque écarlate d’une longueur démesurée, les obsessions du circassien affleurent, et il explore derechef ses marottes : mobilier qui s’effondre sans crier gare, tuiles qui choient du plafond à intervalles irréguliers… En somme, un nouveau plateau de guingois cultivant l’accident, où l’aléatoire est de mise. Essayer encore, rater encore, rater mieux… La fameuse devise – un rien galvaudée – attribuée à Beckett n’est pas une simple formule de style pour l’acrobate, elle est l’axe même de toute sa démarche. Elle irrigue une fois encore cette proposition, parsemée de tentatives et expérimentations successives : sortir littéralement du champ, grimper le long du plafonnier pour s’échapper par le gril, en prises avec une échelle retors, des meubles qui vacillent ou un éclairage capricieux… 

Camille Boitel sait ménager les effets de surprise, toujours un rien funèbres. Qu’il invente mille façons de mourir ou joue au Chifoumi avec une vraie paire de ciseaux, son Fissure ne manque ni de charme ni d’humour. En outre, tout en froufrous verts et blancs un rien baroques et longues cuissardes, ce personnage est beau formellement. Mais l’artiste campe d’ordinaire à la fois le clown blanc et l’Auguste, comme dans son inaugural et magistral spectacle L’homme de Hus. À l’inverse, on peut déplorer ici un ton trop univoque, qui rogne du charme ambigu faisant le sel de ses précédentes créations en l’ancrant dans une esthétique un rien figée et déjà vu : du mobilier défraîchi, un gramophone, une secrétaire, une vieille armoire, une pendule, un fauteuil… En somme, ce nouveau chapitre de son insatiable création protéiforme a le mérite d’exister, mais ne restera pas comme notre préféré.

JULIE BORDENAVE

Fissure a été donné les 19 et 20 janvier dans le cadre de la Biac, au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.
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