mercredi 24 avril 2024
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Marseille Jazz des Cinq Continents : « Ce qu’est une politique publique, en pratique »

La Chambre Régionale des Comptes (CRC) vient de publier un rapport critique sur la gestion du festival Marseille Jazz des Cinq Continents. La parole à Hughes Kieffer, son directeur

Zébuline : Anticipant la publication de la CRC, Marsactu a fait paraître le 9 février un article intitulé « La gestion en mode freestyle du festival Jazz des 5 continents ». Cet article vous met notamment en cause, ainsi que l’attachée de presse du festival. Pourriez-vous d’abord nous éclairer sur les reproches qui vous sont faits à titre personnel ? 

Hughes Kieffer : Pour ce qui est de l’attachée de presse, je pense qu’elle répondrait mieux que moi à cette question, mais elle a cessé le cumul de ses deux activités – attachée de presse au sein de la Ville de Marseille et du Festival – dès que nous avons su que cela posait un problème. Nous étions effectivement dans l’erreur réglementaire, mais sans nuisance pour personne, me semble-t-il… Concernant mon cas personnel : lorsque l’on m’a demandé de prendre la direction du festival, j’étais intermittent. Avec des revenus fluctuants, et effectivement une grosse dette fiscale. On m’a proposé un processus d’avance sur salaire, avec échéancier de remboursement, afin que je puisse payer ma dette. Dire qu’elle a été « effacée » est faux, je l’ai payée, cela s’est fait avec l’accord de notre commissaire aux comptes. Ce n’était peut-être pas très conforme avec la réglementation, mais je n’en savais rien. Et surtout : aucun argent public n’a servi à « effacer » ma dette, que j’ai entièrement réglée. 

Peut-on dire que la gestion est « freestyle », donc ? 

On n’est pas blanc de reproches et d’approximations, sans doute, mais cet article avance des chiffres faux. Comme 1,3 millions de subventions de la Ville de Marseille, ce qui est complètement fantaisiste.

De combien d’argent public bénéficiez-vous ? 

625 000 € de la Ville de Marseille, 130 000 € du Département, 100 000 € de la région et 150 000 € de la Métropole. Soit 1 million en tout. Mais la plus grosse approximation vient du chiffre aberrant de 81 % d’invitations. 

Chiffre avancé non par Marsactu cette fois mais par le rapport de la Cour des Comptes… 

 …qui confond tout. Imaginez. En 2019, année de l’observation nous avons eu plus de 100 000 entrées, mais 60 000 étaient des entrées pour une exposition gratuite. Pour la Cour des Comptes cela représente donc 60 % d’invitations, auxquelles ils ajoutent les entrées pour les concerts gratuits que nous faisons dans le cadre des tournées métropolitaines, ou au Mucem. Comptabiliser les entrées gratuites comme si elles étaient des invitations n’a pas de sens. On a mis en vente l’an dernier, au Théâtre Silvain (2100 places), au Palais Longchamp (3500 places), à la Vieille Charité (750 places) un peu plus de 22 000 places payantes. On en a vendu 17 000, soit 77 %. Même si les places restantes étaient parties en invitations, c’est-à-dire si le remplissage était de 100 %, ce qui n’est pas le cas tous les soirs, leur nombre ne dépasserait pas les 23 %. Cela devrait être un compte élémentaire pour la Chambre des Comptes, en principe…

Chambre des Comptes qui vous reproche également, semble-t-il, de bénéficier d’une « manne publique » ?

C’est Marsactu qui affirme cela. Mais pour comprendre de quoi il retourne, il faut savoir ce qu’est, en pratique, une politique culturelle publique. Il est normal pour une manifestation comme Jazz des Cinq continents de bénéficier de financements publics.

Pourquoi ? 

C’est le cœur de la question. Nous menons une politique publique, nous ne fabriquons pas un festival supermarché qui fonctionne avec des recettes bar et qui a intérêt à remplir en sur-jauge. Nous n’avons pas de recettes bar. Nous voulons que les spectateurs, même dans notre plus grande jauge, voient la scène, ce qui s’y passe. Nous ne sommes pas un parc d’attraction, nous ne faisons pas de bénéfice… Nous sommes une association, une grosse association, mais nous ne distribuons pas de dividendes à des investisseurs privés. 

Est-ce cela qui définit une politique publique de la culture ? 

Pas seulement. Mais oui, je le maintiens : comment peut-on nous reprocher de ne pas avoir augmenté les prix ? Je suis fier que nos places les plus chères soient à 30 ou 35 euros, que nous ayons des tarifs sociaux, des places solidaires à 1€, des prix réduits pour les jeunes, les chômeurs. C’est cela, une politique culturelle publique. Et bien d’autres choses encore, avec d’un côté des actions de médiation pour le public, un soutien à l’émergence et à la professionnalisation des artistes du territoire, un lien avec l’écosystème et le Conservatoire… Ces actions se multiplient d’ailleurs depuis l’arrivée du Printemps Marseillais à la mairie, à la demande de Jean-Marc Coppola [adjoint au maire en charge de la Culture, ndlr] : notre politique d’Éducation Artistique et Culturelle est reconnue, soutenue par la Région et par la Drac [le ministère de la Culture, ndlr]. On développe un modèle organique de proximité, à l’échelle d’une grande ville, mais on est dans du local face à l’industrie musicale. 

Vous avez pourtant de grandes jauges… 

Dans le rapport et dans l’article nous sommes comparés à Jazz à Vienne ou Jazz in Marciac, qui ont des salles de 7 000 places et payent les artistes le même prix que nous. Mais Pink Martini à Marciac, c’est 65 euros, Ibrahim Maalouf à Vienne c’est 60 euros. Deux fois plus de places, deux fois plus cher… Notre modèle n’est pas le même, d’autant que les recettes de bar entrent dans leurs comptes… Cela explique qu’ils aient 17 % de subventions publiques et nous 54 %. La question est de savoir si les collectivités considèrent que nous contribuons à l’en-commun, que nous sommes des constructeurs de la cité, de sa cohésion, de son rayonnement. Notre objectif ce n’est pas la rentabilité.

La Métropole finance pour 150 000 euros un parcours de concerts gratuits dans certaines villes, plutôt de la majorité métropolitaine semble-t-il. Est-ce eux ou vous qui choisissez les villes ? 

Ce n’est pas exact, jamais une ville de gauche qui a demandé à bénéficier du dispositif n’en a été écartée. Nous travaillons effectivement avec Salon-de-Provence, Aubagne, les mairies du 13/14 et du 9/10, mais aussi avec Septèmes-les-Vallons, qui est une ville communiste.

Les communes entrent-elles au financement de ces concerts métropolitains ? 

Pas directement, mais elles payent la technique, la sécurité, l’accueil. Nous construisons des programmes ensemble, à l’échelle de chaque commune, pour un one shot ou un long cours. Là encore, je revendique de construire une politique publique.

On vous a aussi reproché d’organiser des événements privés. 

Jamais. Il n’y a jamais de concerts privés. Certaines entreprises privatisent des espaces, elles les payent, mas n’achètent pas le concert. Le concert à la Villa Gaby durant la période Covid a été entièrement payé par les entreprises à un moment où les artistes avaient un besoin urgent d’être programmés. Peut-on nous le reprocher et en même temps dire que nous dépendons trop de l’argent public ?  

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Le rapport de la Cour des comptes est désormais disponible sur leur site
ccomptes.fr/sites/default/files/2024-01/PAR2023-1278.pdf

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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