mardi 19 mai 2026
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Clair obscur méditatif

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Vue d’atelier Mars 2026 © Julia Andréone

L’installation d’Adrien Vescosi va hisser des voiles monumentales dans la Chapelle et les coursives de Pierre Puget, transformant le monument en un poumon méditerranéen où le tissu respire la lumière.


Né en 1981 à Marseille, Adrien Vescovi, peintre et teinturier, puise dans le sol phocéen pour alchimiser ses toiles. Formé aux Beaux-Arts, il a rapidement abandonné l’académisme pour des teintures naturelles : herbes sauvages du Garlaban, écorces d’oliviers centenaires, épices des marchés d’Aix. Ses œuvres, exposées au vent salé ou au soleil zénithal, capturent l’éphémère et offrent un paysage qui mute, un temps qui se voile. Installations immersives, sculptures de lin patiné : Vescovi déconstruit le cadre pour libérer la couleur en migration poétique.

Le voile, seuil méditerranéen


Imaginez les voiles aux fenêtres des maisons du Panier, de Naples ou d’Alger : des linges tendus comme des paupières mi-closes, filtrant la réverbération du sirocco sur la mer cobalt. Ainsi, Vescovi investit la Vieille Charité de toiles cousues main, draps modestes gonflés d’histoires et teintes au chaudron dans son atelier de la Belle de Mai. Ces tissus, nés d’ateliers ancestraux où les femmes phrygiennes tissaient la trame du quotidien, protègent l’intime tout en livrant des bribes de monde. Fragiles comme un souvenir d’exil, robustes comme les mains calleuses des pêcheurs, ils incarnent la Méditerranée : seuil poreux entre dedans et dehors, ombre et éclat, silence et murmure des vagues.

Dans la chapelle aux voûtes baroques, ces voiles pendus oscillent, entre clair-obscur. Ils évoquent les chaux des façades marseillaises, les rideaux des riads tunisiens, les étendoirs de la Casbah d’Alger, qui dansent au gré du Mistral. Ils deviennent la peau du lieu : un épiderme tendu sur les os de pierre, marqué par le soleil, les embruns, les passages humains. Le visiteur, glissant entre ces parois souples, devient l’ombre projetée, le souffle qui les anime, une danse où le corps rencontre l’invisible.

L’inflexion solaire, alchimie chromatique


Soleil de Marseille, lame d’or qui incise l’azur : voilà le cœur battant de l’installation. Les pigments végétaux de Vescovi, safran ardent, garance sanguine, indigo des genêts, sont exposés dans des pots et réagissent à la lumière impitoyable. Chaque pli module les tons : du jaune zénithal au fauve du crépuscule, de l’ocre fané à l’indigo profond de la nuit tombée. La couleur vit, se patine sous l’œil du jour ; elle est mémoire gravée dans la fibre, écho des soleils qui ont teinté les toiles des caravelles.


La déambulation suit cette symphonie chromatique : les pas du visiteur font frémir les voiles, révélant des éclats cachés, aux détours des coursives. Ici, la lumière n’éclaire pas ; elle chante, elle infuse, elle transmue.

Laëtitia Olivier, responsable des expositions aux Musées de Marseille, orchestre cette invitation d’artiste avec une sensibilité rare, liant héritage et contemporanéité. Son regard curatorial fait de la Vieille Charité un vaisseau vivant, reliant l’histoire du lieu, ancien hospice, prison, agora culturelle, à la pulsation méditerranéenne de Vescovi.

SAMIA CHABANI, Diasporik

Dormir comme le soleil

Du 15 mai au 10 janvier

La Vielle Charité, Marseille

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Le Festival de la Camargue revient pour sa 18e édition

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© Hans Silvester
Derrière ses paysages splendides, la Camargue regorge d’une biodiversité foisonnante. Cette année encore, du 13 au 17 mai, le Festival de la Camargue affiche la volonté de sensibiliser le public aux sujets environnementaux. Entre sorties ornithologiques, découvertes des marais, projections, débats, expositions photo, et ateliers, la programmation se veut éclectique et en faveur du Vivant. Un éclairage particulier sera porté sur la réserve de biosphère de la Ciénaga de Zapata, à Cuba, invitant au dialogue entre deux territoires liés par des enjeux écologiques communs.
La programmation culturelle fera ainsi l’honneur à Cuba, avec une soirée d’inauguration (13 mai) ou les percussions cubaines rythmeront la fête, tandis que plusieurs vernissages viendront ponctuer cette ouverture. Parmi les invités, le photographe et militant écologiste Hans Silvester, revient sur les terres camarguaises qui ont vu naître ses débuts. Parrain de cette édition, il porte depuis près de soixante ans un regard singulier sur la Camargue et sur les liens entre l’Homme et la Nature. Le festival sera l’occasion de découvrir d’autres grands noms de la photographie : Éric Le Go et Olivier Larrey amèneront les visiteur·euses au cœur des grandes explorations polaires, tandis que Jean-Michel Lenoir transformera l’océan en un espace mystique et contemplatif.
C.L.

Festival de la Camargue
13 au 17 mai
Arles, Les Saintes-Marie-de-la-Mer, Port-Saint-Louis-du-Rhône, Camargue Gardoise

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Propagations/ GMEM

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Un pays supplémentaire, La Criée © Pierre Gondard

La petite salle affichait complet, adultes et enfants mélangés, très jeunes pour la plupart. On ne les entendra pas broncher de toute la soirée, pas plus que les grands, captivés par ce qui se déroule devant leurs yeux. Un petit train circule parmi des objets en bois issus d’un piano démantelé, sur un circuit de trois carrés d’aggloméré reliés entre eux. Équipé d’une caméra, il filme tout sur son passage – ponts, arbres, étoiles – que les deux protagonistes, Claudine Simon et Alix Renyer, dressent soigneusement sur sa route. Les images captées se projettent sur les murs du fond en ombres chinoises, des paysages traversés portés par la création sonore de Simon.

Avec Un pays supplémentaire, c’est tout l’univers de l’enfance qui se reconstitue. On a à nouveau sept ans. Des toupies de toutes tailles, des ressorts, des maillets, des billes, puis soudain le chaos, ces instants d’excitation où tout part en vrille. Des boules tombent du plafond. Sur scène, les jeunes femmes trépignent, se les jettent à la figure. On n’a qu’une envie : les rejoindre. Une porte claque. Les parents ? On range. Puis interviennent les cris de supporters, les mouches de l’été, le bruit sourd des cœurs qui battent, l’orage. Un laser crée un jeu d’ombres. Une porte entrebâillée laisse passer le cri du corbeau, le rugissement du lion, les sabots de chevaux, la mer, les mouettes. Il y a le piano jouet et les flocons de neige. On se croirait à l’intérieur d’une tête d’enfant avec ses premiers émois, ses premiers frissons. Nos corps se souviennent, les larmes affleurent.

Aristophane

Changement total d’ambiance pour Guêpes, Grenouilles et Monstres, dans le grand théâtre. Sur scène, trois écrans disposés au sol projettent des images de harpes. Quatre instruments bien réels sont aussi sur le plateau. L’interprète Aurélie Saraf évolue entre elles, de la plus petite, celtique, jusqu’à une électrique, en passant par deux classiques. S’inspirant d’Aristophane, le spectacle évoque le narcissisme et les jugements haineux sur les réseaux sociaux, la mort des vrais poètes, la monstruosité des hommes de pouvoir, puis la grève des sexes proclamée par une Lysistrata contemporaine refusant que les femmes se donnent à des hommes qui font des guerres stupides. Lysistrata -dont le nom signifie littéralement « celle qui dissout les armées »- inverse le regard : les femmes, exclues de la vie politique athénienne, se révèlent être les seules clairvoyantes. La guerre est absurde, la paix est possible et les hommes sont des enfants obstinés. La métaphore de la guêpe est parfaite : créature qui pique sans discernement, dont la fureur est réelle mais dont l’intelligence est limitée, et qui ne produit pas de miel.

Les solos de harpe sont déchaînés, la musicienne habite vraiment la scène, sur des compositions signées Alexandros Markeas. Certaines formules frappent : « le sel de nos larmes est fabriqué dans une usine californienne ». Mais à trop vouloir embrasser, la performance se perd dans un cynisme systématique sans la lueur d’espoir chère à Aristophane, le satyriste utopique. On ressort de la salle moins secouée qu’épuisée.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les spectacles se sont déroulés le 6 mai au Théâtre de La Criée, Marseille.

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Au programme du PAC 2026

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Nouria Behloul, Chants fantomes. Détail d’installation materiaux divers

Avec plus de 450 artistes invités et près de 70 lieux participants, le Printemps de l’Art Contemporain (PAC), porté par le réseau Provence Art Contemporain, fédère galeries, centres d’art, écoles, ateliers, musées et lieux indépendants réparties entre Marseille, Aix-en-Provence, Martigues, Istres, Rognes, Châteauneuf-le-Rouge, Gardanne et l’Étang de Berre. L’événement (en majorité gratuit) est l’un des grands rendez-vous culturels du printemps, à la fois laboratoire artistique, plateforme de visibilité pour les artistes émergents et moment de rencontre avec le public. Au programme cette année : 66 expositions, 41 vernissages, 24 performances dont huit dans l’espace public, six nocturnes et plusieurs circuits organisés à travers la métropole. À découvrir du 13 au 24 mai.

Ouverture et parcours

La programmation marseillaise constitue le cœur battant du festival. Les journées des 13, 14, 16, 20, 21 et 22 mai seront rythmées par de multiples vernissages du Vieux-Port à la Belle-de-Mai, de la Blancarde au Panier, de Bonneveine à l’Estaque, transformant le festival en expérience urbaine autant qu’artistique.

Ouverture le 13 avec un brunch (12 h) et une performance (13 h) autour de l’inauguration de l’exposition collective Percolation – Passer au travers de Gabriel Garçonnat, Aloïs Frost et Blanche Coquerel au QG du PAC, 20 rue Saint-Antoine au Panier, exposition sur les possibilités d’habiter un environnement contemporain abîmé.

S’ensuivra une série de vernissages dans toute la ville (Vidéochroniques, Zemma, Tchikebe, Dos Mares, Zoème, territoires Partagés, SOMA, Double V gallery, JAC40, Cité des arts de la rue, Pôle des arts visuels de L’Estaque…) et des portes ouvertes au Cirva, de 15 h à 18 h, avec Simon Dupety.

À noter : le 16 mai, le PAC, partenaire de la manifestation nationale Saison Méditerranée 2026, invite le public à découvrir les programmations art contemporain labellisés par la Saison, parmi lesquelles Kegham de Gaza : une archive inachevable au Centre Photographique Marseille, AFRICA / Voix publiques au Musée d’art contemporain [mac], Dormir comme le soleil au Centre de la Vieille Charité, Résistances & Désobéissances à La Citadelle de Marseille, Ses racines s’étendent jusqu’à 7 000 km à La Compagnie, Mémoire en transit au Château de Servières ou Déplacer le silence, 40 artistes et poète·sses de Gaza à Jeanne Barret [voir pages III à VII].

Une nuit à l’Opéra de Marseille

Le 21, l’Opéra de Marseille accueille une soirée exceptionnelle imaginée par le PAC et le festival PLATEAUX, porté par le collectif RIFT. La programmation fait dialoguer danse, poésie, musique expérimentale et vidéo, avec notamment une performance déambulatoire de Biro Soumare, une création chorégraphique réunissant les apprenti·e·s du Ballet national de Marseille avec Hugo Mir-Valette et Liam Warren, ainsi qu’une lecture poétique de Kmar Douagi. La soirée se poursuivra avec la performance électro-acoustique et lumineuse ZENITH 2000K de Thomas Laigle, un concert réunissant Céline Chiasera et Nosfera, puis un DJ set de Duality et Myria Idha. Deux projections vidéo, signées Nicolas Faubert et Stefan Kruse Jørgensen, accompagneront cette traversée nocturne.

Dans toute la Métropole

Le PAC invite aussi à se projeter provisoirement hors de l’ébullition printanière plastique marseillaise : le 17 mai, le circuit spécial Étang de Berre organisé en navette depuis le centre-ville marseillais (de 9h45 à 17h30, à réserver sur p-a-c.fr), enchainera le vernissage de l’exposition collective Mediterranea Mundi au Polaris à Istres avec celui de Récits des souterrains au Parc de la Poudrerie Royale à Miramas, puis la performance, au Centre d’arts Fernand Léger à Port-de-Bouc, de Vents guérisseurs de la plasticienne Chloé Despax et de la musicienne Isabelle Courroy, suivie d’une visite commentée de l’exposition 420 nanomètres d’Anne Goyer. Sur le même principe et tout aussi riches, une « tournée aixoise » aura lieu le 23 mai, et une autre en pays d’Aix le lendemain.

MARC VOIRY

Printemps de l’Art Contemporain

Du 13 au 24 mai

Divers lieux, Marseille, Aix-en-Provence, Martigues, Istres, Rognes, Châteauneuf-le-Rouge, Gardanne et l’Étang de Berre

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Mères méditerranées

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Nabeul Tunisie 2019 © Marion Poussier

Le 16 et 17 mai, pour l’ouverture de la Saison Méditerranée 2026, les témoignages de femmes prennent possession du fort Saint-Jean du Mucem. Au centre du nouveau spectacle de Mohamed El Khatib, « Mères méditerranées » : les histoires de femmes issues de diasporas marseillaises. Une référence à l’exposition Bonne mère, déjà visible au Mucem. Une multitude de récits et d’expériences singulières à travers lesquels l’auteur donne à voir la diversité des façons d’être mère. Des témoignages de deuils, de luttes mais aussi de moments de bonheur récoltés par Mohamed El Khatib. En donnant la parole aux premières concernées, l’auteur aspire à une retranscription honnête, loin des images fantasmées, dans une performance mêlant film, installation et chœur théâtralisé en plein air.

Pour annoncer le spectacle : cette photographie de Marion Poussier, prise en 2019 sur une plage de Nabeul en Tunisie. Une ville au nord du pays qui borde la mer Méditerranée. C’est justement cette mer qui est au cœur du projet de Mohamed El Khatib. “La mer comme horizon, danger ou souvenir”, peut-on ainsi lire sur la présentation officielle du spectacle. Une vision retranscrite grâce à 23 femmes issues des 23 pays du pourtour méditerranéen, qui prêtent corps et voix à ce spectacle.

La thématique n’est pas nouvelle pour l’auteur dont les précédentes pièces révélaient déjà un travail personnel autour de ses origines et de leur transmission. Les récits de ses parents venus du Maroc sont devenus une source d’inspiration pour l’artiste, qui travaille à valoriser cette facette de l’histoire.

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Gémenos, carrefour de toutes les littératures

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Jean-Paul Delfino et René Fregni © Gémenos Culture Événements

Salle Jean-Jaurès comble, hôtel de ville transformé en village littéraire ; durant deux jours, cinquante écrivains ont investi le centre-ville pour dédicacer leurs ouvrages, débattre et échanger. Floryse Grimaud, l’enthousiaste organisatrice du salon, est satisfaite : « Il faut se battre pour le livre et les auteurs dans cette époque où tout vacille, et le public était au rendez-vous. »

Le plateau de cette édition ne manquait pas d’ambition. Johana Gustawsson, nouvelle reine internationale du thriller français, née à Aubagne, en assurait la présidence. Jean-Paul Delfino, auteur prolifique à la plume érudite en était l’invité d’honneur. Deux grands témoins complétaient ce quatuor d’exception : Pascal Ory, de l’Académie française, historien de référence sur l’époque contemporaine et la culture, et Richard Werly, correspondant du média suisse Blick et l’un des meilleurs éditorialistes européens. À leurs côtés, des auteurs très estimés, comme Laurine Roux – tout juste lauréate du Grand Prix des libraires 2026 pour Trois fois la colère (Éditions du Sonneur) – ou René Frégni.

Un monde qui « part en vrille »

C’est dans les débats que cette édition a pris son relief particulier. Vingt rencontres se sont succédé, débordant rapidement du cadre purement littéraire pour ausculter le temps présent. Jean-Paul Delfino, évoquant son roman Counani (Istya & Cie) au côté du photographe et sportif de haut niveau Stéphan Plana, a exprimé une inquiétude partagée : celle d’un monde qui « part en vrille » miné par les guerres, l’individualisme et la déferlante des réseaux sociaux. Sophie Boutière-Damahi, dont l’éditeur marseillais Le Bruit du monde publie La Part des vivants, a tracé un parallèle troublant entre l’atmosphère de Marseille dans les années 1930 et situation politique et économique actuelle. Pascal Ory et Richard Werly ont prolongé cette réflexion, l’un avec le regard de l’historien, l’autre avec l’urgence du journaliste qui observe les démocraties vaciller.

La région à l’honneur

Fidèle à sa vocation territoriale, le salon a mis en lumière les maisons d’édition implantées localement : Le Bruit du monde, Hors d’atteinte, Melmac et L’Écailler à Marseille, Rouge profond à Aix-en-Provence, Feed Back à Toulon, Kels éditions à Aubagne, Les Livres de la promenade à Nice. Autant de structures indépendantes précieuses, à l’heure où de grands groupes dictent leurs lois et potentiellement, comme l’a rappelé la récente affaire Grasset, leurs idées d’extrême droite.

Genre, polar et peinture ont aussi trouvé leur place. La toute jeune Lucie Ramognino présentait Trop fortes, un jeu des 7 familles singulier où mères et grand-mères cèdent la place à « la Doyenne », « l’Oubliée » ou « l’Inspirante » et réhabilitent les artistes invibilisées par les hommes. Robert Rossi avec son Chasseur de figues interrogeait la genèse du masculinisme, tandis qu’Agnès de Clairville et son roman autobiographique La Poupée qui fait oui explorait les logiques d’emprise et le silence des femmes transmis de génération en génération.

Enfin, Thierry Maugenest a fait revivre Cézanne, et Audrey Sabardeil, Thierry Aguila et Mathieu Croizet ont exploré les noires -et toujours très politiques- contrées du polar.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le salon s’est déroulé le 9 et 10 mai à Gémenos.

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La persistance du son

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Lucia Peralta©X-DR

Loin d’un hommage démonstratif ou trop théorique à la musique spectrale, écueil auquel ce type de programme n’échappe pas toujours, la soirée a fait entendre, d’une œuvre à l’autre, une même attention aux phénomènes de résonance, aux glissements de texture et à la lente transformation du timbre. Plus qu’une esthétique commune, c’est une manière d’écouter qui semblait traverser l’ensemble du concert.

Cette cohérence s’est particulièrement révélée dans les pièces mêlant alto (Lucia Peralta) et informatique musicale (Marco Suárez-Cifuentes). Dans Big-Bang de Luis Rizo-Salom, les prolongements électroniques ont accompagné l’instrument avec une grande souplesse, comme si certaines harmoniques continuaient à se déployer dans l’espace après le geste instrumental lui-même.

Tangent de Camila Agosto a poursuivi ce dialogue avec la même finesse, sans jamais chercher l’effet spectaculaire. L’électronique n’y fonctionnait pas comme une couche ajoutée au son de l’alto, mais comme l’extension naturelle de sa matière.

À l’intérieur du timbre

Au centre du programme, la création mondiale de Matiz XVII de Rodrigo Lima s’est imposée avec une évidence rare. La pièce, la 17e d’un cycle de solos, déploie une écriture dense, précise, attentive aux micro-variations de timbre, tout en conservant une vraie lisibilité formelle. Elle parvient à porter en elle le son chaleureux et incisif que l’alto peut avoir. L’attention presque suspendue du public pendant l’exécution témoignait de la force de cette création.

Les moments plus strictement électroacoustiques ont semblé moins marquants. Les pièces de Ariadna Alsina Tarrés et Marco Suárez-Cifuentes proposaient des matières sonores riches et travaillées, mais avec une tension dramatique plus diffuse. Placées entre des œuvres où la présence physique de l’’altiste occupait un rôle central, elles donnaient l’impression d’une écoute plus distante.

La soirée se refermait avec Prologue, solo pour alto qui a marqué l’histoire de la musique spectrale, dans sa version avec électronique (20001). Gérard Grisey apparaît ainsi moins comme une figure tutélaire que comme une présence discrètement persistante. Le concert aura surtout rappelé combien cette pensée du son demeure féconde dans la création actuelle, bien au-delà du seul héritage historique du spectralisme.

ÉVA TURBANT

Prologos s’est joué le 9 mai à La Friche dans le cadre de Propagations, festival du GMEM, Centre national de Création musicale à Marseille

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La traversée poétique d’Andrea Laszlo de Simone

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Una Lunghissima Ombra, Andrea Laszlo De Simone © Giovanni Canitano

Dans le cadre de la Biennale d’Aix, Andrea Laszlo de Simone – compositeur césarisé de la BO du Règne animal – a dévoilé Una Lunghissima Ombra, une œuvre totale issue de son dernier album et pensée comme une immersion absolue. Ici, pas d’artifice : seul le mariage sacré de l’image, du son et du verbe compte.

Synesthésie humaniste

Ce n’est pas un concert, mais une expérience organique. Dans cette Fondation où la géométrie règne en maître, le musicien italien a insufflé une vie nouvelle aux parois de béton et de verre. L’expérience repose sur un équilibre fragile et magnifique entre la rigueur des lignes architecturales et la fluidité d’une musique qui semble couler directement du cœur.

La scénographie, jouant sur les contrastes d’ombres et de lumières, répond aux oscillations sonores d’un orchestre de chambre en état de grâce. Le spectateur, placé au centre de ce dispositif, se retrouve enveloppé par une architecture invisible, bâtie de vibrations et de reflets.

Pourtant, cette immersion sensorielle ne serait rien sans la présence de la parole. Dans cette langue italienne si mélodieuse, les textes de de Simone agissent comme un ancrage émotionnel nécessaire et portent des mots simples mais universels — sur le temps qui fuit, sur l’amour, sur la place de l’homme dans l’immensité.

« Le verbe vient ici donner un sens à l’abstraction, transformant une expérience esthétique en une confidence intime. »

En intégrant la poésie des paroles à cette architecture sonore et visuelle, l’artiste crée un pont entre l’immatériel et l’humain, et il semble qu’on écoute une âme.

Un manifeste de la fragilité

Ce passage à Aix-en-Provence est une démonstration de ce qu’un art humaniste peut produire : une invitation à ralentir, à regarder et à écouter vraiment. En faisant fusionner l’œil, l’oreille et l’esprit, Andrea Laszlo de Simone rappelle que l’art est avant tout une affaire de présence. Une ombre très longue, certes, mais qui rassure et qui éclaire.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Ce concert-installation a eu lieu le 25 avril à la Fondation Vasarely, Aix en Provence

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Au Château de Servières, la mémoire déplacée d’Élias Kurdy

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Sphinx de Palmyre 2023 © Elias Kurdy

Né en Syrie et passé par Damas, Beyrouth puis Marseille, Élias Kurdy propose au Château de Servières (Marseille) Mémoire en transit. Un parcours à la fois géographique et symbolique, qui « explore les liens entre circulation des objets archéologiques et déplacements forcés des populations » à travers « une narration sensible à la frontière entre mémoire, fiction et archéologie ».

Les œuvres exposées dans les espaces du Château de Servières prennent la forme de tablettes écrites, de fragments sculptés ou d’objets réalisés en terre, en plâtre ou en matériaux bruts, évoquant des vestiges archéologiques (tessons, reliques…). Des formes et des écritures énigmatiques, qui interrogent la circulation des objets, les déplacements forcés et la manière dont les civilisations laissent des traces, mais sans renvoyer à une époque identifiable. Des œuvres qui brouillent les temporalités : le présent devient un futur vestige, l’apparition de l’écriture reste une question toujours ouverte.

M.V.

Mémoire en transit

Du 15 mai au 4 juillet

Château de Servières, Marseille

Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 et du Printemps de l’Art Contemporain

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Écrire les mots qu’ils manquent

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© Thierry Laporte

« C’est quoi cette rage d’écrire ? ». La question est au centre du nouveau spectacle d’Aurélie Van Den Daele, Je crée et je vous dis pourquoi. Une pièce où chaque récit de femmes tente d’apporter une bribe de réponse, selon leurs expériences, leurs rêves ou leur milieu social. Des histoires que le public découvre à mesure qu’il évolue dans le théâtre Joliette. Des coulisses à la grande scène en passant par le débarras poussiéreux, ce spectacle déambulatoire plonge le spectateur dans des récits intimes. Casque sur les oreilles, isolé, avec presque l’impression que les histoires lui sont racontées à lui seul.

Il règne dans la pièce une atmosphère entre sororité, partage et bienveillance. Bien que chacune des comédiennes interprète seule le rôle d’une artiste dans l’une des pièces du théâtre, les motivations qui les poussent à écrire traduisent une forme d’universalité : « écrire pour celles qui n’ont pas les mots ». Dans le théâtre, ces femmes crient leur solidarité les unes avec les autres. « J’accepte que ta plume devienne ma plume », affirme l’une d’elles.

Elles retranscrivent aussi sur papier ce qui ne peut pas être dit à l’oral. C’est l’histoire de l’une d’elles qui écrit pour échapper au contrôle de son mari. Lui qui « colonise sa parole » mais enrage de ne pas avoir de droit de regard sur ses écrits.

L’émotion est saisissante, alors que comédiennes et public se retrouvent pour une dernière scène, aux airs de boum. Sous une immense boule à facettes, toustes dansent et chantent ensemble, dans un espace où iels étaient jusqu’alors isolé·es par leur casque. En fond sonore, Mourir sur scène de Dalida donne tout son sens au moment.

Un rapport à la transmission

L’amour des mots, l’une d’elles l’a découvert en jouant au scrabble avec sa grand-mère. Un rapport à la transmission et au passé particulièrement présent dans le spectacle. Dès les premières minutes, c’est la voix d’une enfant puis d’une personne âgée qui nous expliquent leur vision du désir. Puis, tout au long du spectacle, les références et hommages à des autrices et chanteuses pleuvent. Pour beaucoup d’artistes du passé dont le récit se mêle à celui des artistes actuelles.

FANTINE LAMBEY

Ce spectacle du Théâtre de l’Union a été joué au Théâtre Joliette, Marseille, les 6 et 7 mai

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