mercredi 8 juillet 2026
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Monsieur Steichen

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Lisa Oppenheim, Steichen Study 5, 2024, Dye Transfer Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Tanya Bonakdar Gallery, New York / Los Angeles.

Avec Monsieur Steichen, Lisa Oppenheim se livre à une exploration des potentialités de la photographie, au travers d’expérimentations en chambre noire, du procédé du « Dye Transfer » ou encore de manipulations à l’IA. La mutation des archives de Steichen – photographe et commissaire d’exposition américain d’origine luxembourgeoise – est le fil conducteur de cette exposition : elle hybride les iris capturées par l’artiste, fait de ses motifs organiques une série de textiles en soie et recompose ses pratiques. Ainsi, elle étire son héritage et propose l’idée de l’image comme un medium vivant qui se transforme à l’infini.

PAULINE LIGHTBURNE
La Mécanique générale

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Notre mer à tous

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Anne-Lise Broyer, Port of Beirut, Lebanon, 2022 Courtesy of the artist.

L’entrée dans l’exposition d’Anne-Lise Broyer se fait par des voûtes de pierres taillées, dans l’ancienne abbaye romane de Montmajour, à quelques kilomètres d’Arles. Un cadre qui invite à la contemplation. Dans la grande salle qui lui est consacrée, les clichés argentiques verticaux sont alignés à hauteurs d’œil, telle une ligne d’horizon, ponctuée par de grands formats de la mer brumeuse. Les contours de cette immensité bleue, qui devient chez Anne-Lise Broyer nuances de gris vaporeux, ont été des théâtres de l’Histoire. Aujourd’hui, qu’en reste-t-il ? C’est ce que la photographe a tenté de capter par ses clichés, en se basant sur des textes de Philippe Sollers écrits pour le documentaire expérimental Méditerranée de Jean-Daniel Pollet.

Reconstruire ce qui est détruit

L’exposition est un voyage sur les côtes, allant de l’Italie au Maroc en suivant les traces de sculptures et de vestiges de l’Antiquité. La mise en relation des images est ici primordiale, chaque cliché se faisant écho, mettant constamment en lumière le lien entre passé et présent. Les ruines modernes sont mises en relation avec les temples. Les visages sont faits de pierres et de chairs, les yeux sont fixés sur le spectateur, figés dans l’éternité.

Ça et là, des poèmes, textes d’auteur·ices méditérannen·nes sur de grandes feuilles blanches apportent une dimension littéraire à la série très réussie de la photographe parisienne. Les nuances de gris donnent à voir les fissures, les endroits abîmés, l’inerte. Ils attirent notre regard sur le temps qui passe et la vie qui continue, coûte que coûte. Des clichés d’hommes et de femmes de dos, les yeux rivés vers la mer, symbolisent l’universalité du rapport à la mer, à l’apaisement. Le vivant y est célébré dans sa diversité, mais aussi dans son universalité. L’âme de la Méditerranée, sublimée.

MONA LOBERT

Méditerranée, est-ce là que l'on habitait ? Abbaye de Montmajour

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Méditerranée, mémoires communes

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Anne-Lise Broyer, Sidi-Bou-Saïd, Tunisie, 2024 | Tipaza, Algérie, 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Zébuline. Entre passés tragiques et présents incertains, vous posez un regard délicat sur les villes littorales. Quelle a été la genèse de cette série ? 

Anne-Lise Broyer. J’ai été d’abord inspirée par le travail de Flaubert sur la question des ruines, lors d’une résidence à Carthage en 2017. Mais c’est surtout le film documentaire Méditerranée de Jean-Daniel Pollet qui a été le déclencheur de cette série, avec un texte de Philippe Sollers comme partition. J’ai voulu, à leur manière, partir en voyage photographique, sans conditionner mon regard. Je souhaitais faire dialoguer des ruines, des images de statues qui nous regardent depuis l’Antiquité, avec des personnes de chair qui appartiennent déjà au passé et seront, peut-être, les statues de demain. 

Quel est votre rapport personnel à la Méditerranée ? 

J’ai grandi dans le centre de la France, donc loin d’elle. Mais je l’ai beaucoup étudiée. Comme pour beaucoup je pense, le mot « Méditerranée » résonnait pour moi avec les vacances, des moments de vie joyeux. Mais en arpentant ses côtes, j’ai ressenti ce rapport à la mer très puissant. Plus on connaît la mer, moins on la voit d’un point de vue naïf. Elle représente une tragédie d’une grande douceur. Certains viennent la voir pour rêver, d’autres pour se changer les idées après une longue journée de travail. À Tanger par exemple, tombeau des phéniciens, on est assis sur l’histoire lorsque l’on se pose sur les ruines face à la mer.

Votre travail porte le message d’un attachement universel à la Méditerranée…

Je transmets un message d’abolition des frontières et des temporalités. La mer est un lieu commun et une mémoire commune, créant un mélange, un bain poétique. Cela fonctionne comme un chant photographique. La mer revient toujours, dans des tons gris, très doux, dans son horizontalité. 

Comment avez-vous traité visuellement cette série ? 

Je ne voulais pas appuyer la dramaturgie. Naturellement dans mon travail s’est installé une douceur. Pris en plein jour, les clichés sont en nuances de gris plein de soleil, il n’y a plus d’ombre, plus de relief. Il a une distance. Je voulais poser des inflexions sensibles à des questions politiques, notamment sur la guerre, l’immigration, qui se jouent quotidiennement. Ces territoires habités sont couverts de blessures que je voulais exposer, sans chercher à répondre nécessairement à des questions. 

Les personnes que vous avez photographiées ont-elles influencé votre voyage ?

Oui, certaines personnes ont eu une influence sur les endroits que je visitais, elles ont enrichi mon voyage. Mais je souhaitais garder une forme d’anonymat. Ce que je recherchais, c’était le commun. Chacun peut se retrouver dans ces regards, ces personnes tournées vers la mer, les yeux qui cherchent l’autre côté de la rive. 

Est-ce une évidence d’exposer cette série à Arles, ville chargée d’histoire ? 

Cela a du sens car j’ai pris des photos d’Arles pour son histoire liée à l’empire romain, au-delà de son dialogue avec le pourtour méditerranéen. Donc oui, exposer dans cette ville a beaucoup de sens ! J’y présenterai une série de cent clichés argentiques sur les deux-cent-cinquante qui composent mon livre [sorti le 2 juillet, ndlr]. 

MONA LOBERT 

Méditerranée, est-ce là que l'on habitait ?

Abbaye de Montmajour

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Ghana : la photo décolonisée

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Paul Strand, Samuel J.K. Essoun, Shama, Ghana, 1964 Avec l’aimable autorisation de Paul Strand Archive et d’Aperture.

Voilà maintenant plusieurs années que cette exposition était dans les tuyaux. Prévue initialement en 2020, elle avait dû être déprogrammée en raison du Covid, qui rendait impossible son montage. Il a donc fallu attendre 2026 pour que cette histoire soit présentée au public d’Arles, dans une édition qui lui sied particulièrement bien. Jamais peut-être les Rencontres n’auront autant soulevé les questions post-coloniales dans leurs accroches, que ce soit avec Paul Kodjo, Katia Kameli ou Samy Baloji. Dans Ghana !, présentée au palais de l’Archevêché, la commissaire Damarice Amao raconte comment un jeune pays, sous l’impulsion de son leader Kwame Nkrumah, a utilisé la photographie pour s’affirmer en tant que nation, et se débarrasser des clichés coloniaux racistes et paternalistes.

Nkrumah à la D.A.

Le début de l’histoire a une date bien précise, le 6 mars 1957 : exit l’empire britannique, la Côte de l’Or devient le Ghana, indépendant après plus de 80 ans de colonisation. À la tête de ce jeune pays, Kwame Nkrumah, premier ministre aux idées socialistes, qui mena la lutte pour libérer son pays. C’est ce dernier, et son administration, qui invitent deux photographes américains à venir documenter ce pays : Paul Strand et Willis E. Bell. Les deux sortiront chacun un livre, Ghana : An African Portrait et The Roadmakers, qui sont à la fois le cœur et le point de départ de cette exposition.

Sur les murs de la salle principale, il y a donc les tirages issus de ces livres pionniers. D’un côté celui Bell, et en face celui de Strand. Le premier, co-écrit avec l’écrivaine ghanéenne Efua Sutherland, rassemble une centaine de photos prises en 1959 au moyen format. On y voit le récit d’un pays qui s’industrialise et se reconstruit ; un tableau noir devant lequel un homme s’instruit ; une rangée d’infirmières effectuant une tournée d’inspection ; un autobus flambant neuf qui passe un pont métallique. Dans le livre, les photos sont ponctuées de textes et d’adages ghanéens qui « viennent renforcer un récit faisant subtilement écho au programme politique de Nkrumah » écrit pudiquement l’exposition, qui ne lâchera jamais le terme de propagande.

En face, l’exposition présente le travail de Paul Strand. Il est arrivé au Ghana seulement quelques années après Bell, en 1964. Mais son livre ne sortira qu’en 1976, peu de temps avant sa mort, et quatre ans après celle de Nkrumah. Sur les photos capturées à la chambre, Paul Strand évoque, avec ce crâne d’éléphant ou cet arbre, le Ghana des temps anciens, bien avant la parenthèse coloniale. Architecture et savoir-faire traditionnels traversent d’ailleurs son livre, offrant au Ghana une image positive de son histoire, après une colonisation qui ne cessera, ici ou ailleurs, de la dénigrer.

Une œuvre qui infuse

Outre les deux auteurs américains, cette exposition est aussi l’occasion de retrouver le photographe ghanéen James Barnor, déjà présent à Arles en 2022 pour une grande exposition monographique. Dans ses clichés, on voit le premier ministre de retour de Londres après la conférence des Premiers ministres du Commonwealth, accueilli en héros et au milieu de son peuple. Ou un autre, de ce même Kwame Nkrumah, en famille, sur un simple sofa. Mais la puissance de ses photos réside dans ce qu’elle montre de la société ghanéenne, avant ou après son indépendance. Des scènes de joie lors de fiançailles, un petit déjeuner en famille, ou le portrait d’une jeune employée pensive, dans des tirages grands formats à la vitalité saisissante.

À côté de la figure tutélaire de James Barnor, le parcours met en lumière la scène artistique ghanéenne contemporaine. Intimité et histoires familiales se retrouvent dans l’œuvre de Denyse Gawu-Mensa intitulée Nsasawa. L’artiste rassemble des portraits de sa famille dans le Ghana post-indépendance qu’elle vient découper, coller, imprimer sur textile. 600 portraits, parfois les mêmes personnes répétées, forment ensemble un impressionnant motif, à la fragilité soignée.

La même énergie, le même aller-retour entre le passé et le présent, se retrouvent dans les photos-tableaux de Carlos Idun-Tawiah. Des mises en scène qui jouent des codes du passé, mais qui respirent le présent. Comme sur cette photo où un adulte cire les chaussures d’un enfant en costard bien trop large ; avec au premier plan ce jeune homme à vélo, tout sourire, qui regarde vers l’avant. Vous l’avez certainement reconnue, c’est la photo qui signe l’affiche de cette édition des Rencontres 2026. Une image qui résume beaucoup de propositions à découvrir cette année, où le passé, même désagréable, s’installe dans notre présent. Mais avec joie, il était temps.

Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta.
NICOLAS SANTUCCI
Ghana !
Rêver l’indépendance 1957-1976

Palais de l’Archevêché

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« La photo doit proposer des lectures alternatives »

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Christoph Wiesner © Nicolas Despis

Zébuline. Dès votre arrivée en 2020, vous vous étiez donné comme ligne un festival ouvert sur le féminisme, l’histoire post-coloniale et l’écologie. C’est presque le programme de cette édition 2026 non ?

Christoph Wiesner. Tout à fait ! Ce sont des points d’ouverture que je voulais développer, sans renier le reste. Les grands noms de la photographie sont aussi célébrés cette année, avec les monographies sur Ming Smith, Martine Barrat, William Klein, Harry Gruyaert, Edward Steichen…

Depuis 2020 les Rencontres donnent plus de places aux femmes photographes.

Oui, au-delà de la parité et de la répresentation des femmes, c’est une scène qui m’a toujours intéressé. Tout comme l’ouverture sur les relectures postcoloniales, que je trouve passionnantes. Quand on suit la jeune production artistique actuelle, on voit que ces questionnements sont très présents, et cela génère des œuvres remarquables.

Je vous ai souvent entendu dire que la photographie devait être résistante. Mais à quoi doit-elle résister aujourd’hui ?

Elle doit au moins résister aux discours dominants, et proposer des lectures alternatives de sujets sociétaux, comme c’est le cas cette année avec le post-colonialisme ou le vivant. Au-delà d’une approche purement documentaire, la photographie peut être un outil de témoignage, de résistance, de questionnement.

Sur le post-colonialisme justement, vous proposez une grande exposition sur le Ghana. Pourquoi avoir choisi ce pays en particulier ?

Il se trouve que la commissaire de cette exposition, Damarice Amao, est française d’origine ghanéenne, et elle avait déjà proposé une exposition sur le regard décolonial au Centre Pompidou. L’exposition présente notamment le travail de Paul Strand, photographe américain que l’on connaît pour ses photos documentaires. Il avait dû quitter les États-Unis au moment du Maccarthysme et est venu s’installer en France à la fin des années 1950. Au moment de l’indépendance du Ghana, son nouveau président Kwame Nkrumah a invité Paul Strand à venir faire un reportage sur son pays, libéré du joug colonial.

Ce qui est intéressant dans le travail de Damarice Amao, c’est qu’elle a reconstruit ce trajet et a étudié la scène locale au moment de l’indépendance. Elle montre comment la photographie a servi à (ré)écrire l’histoire d’une nouvelle nation indépendante. Et comment cette histoire, du début des années 1960, a infusé jusqu’à la production artistique contemporaine.

Cette année marque aussi le bicentenaire de la photographie. Pour le célébrer, vous avez choisi une grande exposition sur les animaux. C’est étonnant, ou audacieux, comme choix.

C’est plutôt un avant-goût, puisque le bicentenaire sera officiellement lancé début septembre à Paris. En 2027, il y aura une multitude de rendez-vous autour de cet événement.

Cette année il y en a deux. D’une part, l’exposition Modèle Animal. 200 ans de photographie ; fruit de notre formidable collaboration avec le musée Photo Élysée de Lausanne. Cette exposition retrace 200 ans d’histoire, et montre à quel point la photographie couvre tous les champs. D’autre part le spectacle pendant la semaine d’ouverture produit par Les Rencontres et écrit et réalisé par Laurent Perreau avec la musique de Christophe Chassol, un ciné-concert sur les premières images de la photographie.

L’édition précédente a été marquée par une petite polémique autour d’une première œuvre réalisée avec l’intelligence artificielle. Elle sera de nouveau présente cette année dans au moins trois expositions. J’imagine que la question de l’IA dans les Rencontres a été débattue. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Dans les œuvres que l’on présente, l’IA est utilisée comme un outil, au même titre que les couleurs ou les pinceaux du peintre. Je vais prendre le cas de Lisa Oppenheim, qui présente des « hybrides hypothétiques » d’une fleur qu’un botaniste français avait créé au début du XXe siècle aujourd’hui disparu. Cela montre que l’intelligence artificielle permet de combler des manques, des choses pour lesquelles on n’a pas de représentations. C’était le cas l’an dernier, avec des œuvres sur des absences historiques, des choses qui n’ont jamais été documentées, des communautés qui n’ont jamais été photographiées. Mais ça n’enlève pas toutes les questions sur le rôle que l’on doit concéder à l’intelligence artificielle. Tant que c’est maitrisé, qu’elle est utilisée comme un outil, il n’y a pas de problème. L’enjeu c’est que l’IA ne remplace pas la création humaine.

De nombreux festivals connaissent des tensions budgétaires avec les baisses de subvention. Les Rencontres se portent-elles bien ?

Comme pour tous les événements de notre envergure, la Région a opéré une baisse forfaitaire de 4%. Notre chance, c’est que notre modèle repose majoritairement sur nos fonds propres. La billetterie, les stages photos et les catalogues, représentent un peu plus de 50% de notre budget. On peut remercier le public d’être fidèle car c’est grâce à lui que l’on peut continuer à faire ces Rencontres. Notre budget compte aussi un peu moins de 20% de mécénat.

Une anxiété avec le changement climatique aussi ? Les Rencontres d’Arles doivent-elles déjà s’adapter ?

C’est évidemment un enjeu que nous avons anticipé depuis plusieurs années en aménageant les horaires d’ouverture : certains lieux ouvrent désormais plus tôt le matin et ferment plus tard le soir. L’ADN des Rencontres, c’est aussi investir des lieux patrimoniaux qui ne peuvent pas être climatisés. On recommande de venir plus tôt dans la journée, à la fraiche ; et nous installons des brasseurs d’air, des ventilateurs, pour rendre l’expérience de visite la plus optimale possible.

ENTETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI

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Des îles presque désertes

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Klavdij Sluban, Jours heureux aux îles de la Désolation, Îles Kerguelen, 2012 Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

« Je préfère les artistes qui montrent peu » explique l’artiste franco-slovène de 63 ans. Une préférence qu’il pratique lui même dans cette nouvelle exposition intitulée Solitudes insulaires. Un diptyque de ses voyages aux îles Kerguelen et au Japon dont les vastes étendues vides sont les personnages principaux. Des paysages insulaires et dépouillés traversés parfois par un animal ou une silhouette, dont la présence semble alors éphémère. Une solitude brisée seulement par le dialogue qui se tisse avec l’architecture romane de l’abbaye.

En 1995, Klavdij Sublan entame ses recherches sur la solitude, à travers le prisme des prisonniers enfermés. Il publie des séries de photos des jeunes détenus de Fleury-Mérogis auprès desquels il animera des ateliers. Cartier-Bresson, Marc Riboud et William Klein accepteront d’ailleurs l’invitation de le rejoindre. Il poursuivra ces ateliers dans les pays de l’ex-URSS en parallèle de séries de photos dans les Balkans, en mer Noire, dans les Caraïbes ou en Indonésie. Il est reconnu pour traiter de grands enjeux de la société en portant son regard aux marges de l’actualité.

AMANDINE EL ALLAUI

Solitudes insulaires
Jusqu’au 1er novembre
Abbaye de La Celle

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Au tour du monde

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Soirée Suds Théâtre Antique © Florent Gardin

Aux Suds, voilà maintenant 31 ans que l’équipe s’affaire à l’année au montage d’une proposition culturelle inspirée et complète. On parle donc ici d’un événement aguerris, et très attendu. Pas au tournant, mais bien avec impatience, puisque l’intégralité du programme mêle singularité, douceur et surprises venues de tous les Suds du monde. Il est pensé comme un parcours, comme un guide à la journée. On se fait prendre par les mains et les oreilles, entraînés au fil des heures dans des espaces, des écrins, des ambiances et des ondes variés. Pour ce voyage, rendez-vous cette année du 13 au 19 juillet.

Chaque pause en son temps

Le matin, le bureau du festival propose aux réveils affamés un petit déjeuner oriental, toute la semaine durant. Des forces douces et miellées, utiles aux longues journées musicales, et à l’enchaînement vers l’Espace Croisière, où sont désormais programmés des concerts en matinée. On y écoutera des duos aux inspirations multiples, tels que Cristiano Nascimento & Wim Welker et leur voyage guitaristique autour des musiques populaires brésiliennes, Framboyán, et leur hommage joué et chanté aux musiques traditionnelles indigènes du Mexique ou l’inclassable et délectable duo oud/accordéon de Francis Varis et Simon Le Garff.

Après d’incontournables apéros découvertes dans le jardin de l’Espace Van Gogh, à midi, c’est désormais dans celui de l’ancien monastère Saint-Césaire que sera donnée, chaque d’après-midi en semaine, une série de concerts intimistes, voyageurs et gratuits (avec Reno Danio, Oba Music, le duo Ananda, Tatiana Angel…). Pour le goûter, le Musée Arlaten, proposera, lui, films et « Salons de musique », animés par Jowee Omicil et Jacques Denis ou Windborn et Aliette de Laleu, entre autres.

On s’échauffe, place Voltaire, en fin d’après-midi, devant la scène posée en plein air, où l’on profite des concerts de formations festives telles que Mitsune, Raul Monsalve y los Forajidos, Auprès de ma blonde ou Bobo & Bahja, en dansant des hanches ou des coudes depuis sa table de bar.

Si les « Moments précieux » ne sauraient mieux porter leur nom, c’est qu’ils font du début de soirée une suspension, une caresse musicale, qui ondule des romains Alyscamps à la moyenâgeuse cours de l’Archevêché, au son de virtuoses du globe : Ali Doğan Gönültaş, Abdullah Minyawi ou Sandra Carrasco et David de Arahal

Sons d’une nuit d’été

Temps phares du festival, les Soirées Suds invitent un panel de têtes d’affiches et un public fourni à emplir l’historique Théâtre Antique, dans la douceur retrouvée du soir. Cette année, Fatoumata Diawara, Aïta mon Amour, Gaël Faye, Jowee Omicil, La Niña et Marie Froes tiennent le haut de l’affiche.

Enfin, alors que l’énergie de la foule et des lumières de scène on fait accélérer les battements de cœur, beaucoup redescendront grisés d’engouement vers les Afters Sud, dans la cour de l’Archevêché ou à Croisière. Moments festifs et joyeux où s’invite la musique électronique, la programmation y réserve toujours d’ultimes belles surprises, à l’instar d’Uzi Freyja, de Captain Planet ou de Papatef, cette année.

Regorgeant de bien d’autres rendez-vous encore, de temps de transmission, de rencontres, de discussions et d’échanges, le festival Les Suds est une ouverture bienvenue sur le monde et ses musiques.

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Les Suds

Du 13 au 19 juillet

Arles

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Forêts endormies et portes ouvertes

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Soundwalk Collective & Patti Smith, CORRESPONDENCES, 2026 (Patti Smith). La Grande Halle, LUMA Arles, France.© Victor&Simon - Joana Luz

Un vent brûlant traverse les rues d’Arles en ce début juillet. C’est avec un véritable bonheur, teinté d’éco-anxiété, que l’on rejoint LUMA, refuge de fraîcheur installé sur l’ancienne friche industrielle du Parc des Ateliers pour le deuxième volet de son nouveau cycle d’expositions.

Première halte avec Amanat, La Forêt sacrée, de l’artiste ouzbèke Saodat Ismailova, dont le travail explore les mémoires enfouies d’Asie centrale. Le film qui donne son titre à l’exposition suit trois générations d’hommes dans une forêt. Lorsqu’ils s’endorment, leurs songes se confondent, abolissant les frontières du temps. Des matelas sont disposés dans la salle afin que chacun puisse s’allonger et se laisser porter par cette lente dérive. Le mot amanat, issu de l’arabe amanah, signifie « confiance », mais renvoie aussi à l’idée d’un héritage confié aux générations futures.

La forêt traverse plusieurs œuvres de l’exposition. Dans Seven Sleepers, Saodat Ismailova revisite la légende des Sept Dormants, ces jeunes croyants réfugiés dans une grotte pour fuir les persécutions avant de se réveiller plusieurs siècles plus tard. Avec Sharshar, elle filme une cascade sacrée à différents moments de l’année, révélant un paysage où le temps semble suspendu. L’artiste célèbre une nature que le pouvoir soviétique a longtemps tenté de domestiquer, à l’image du tigre de Turan, aujourd’hui disparu, mais dont la mémoire persiste.

En immersion avec Patti

La visite se poursuit vers l’un des temps forts de ce nouveau cycle : Correspondences, installation monumentale conçue par le Soundwalk Collective avec Patti Smith, qui investit la Grande Halle.

Patti Smith elle-même était présente pour accompagner les premiers visiteurs. Présentée pour la première fois en Europe, son œuvre immersive réunit huit films réalisés entre 2023 et 2026, auxquels s’ajoutent plusieurs créations produites par LUMA Arles et tournées sur le territoire camarguais.

Il s’agit, explique l’artiste, de constituer l’archive sensible d’un monde en train de disparaître, peuplé de traces fragiles. Une œuvre hantée par l’absence autant que par la présence, rythmée par la scansion envoûtante de la poétesse.

Rimbaud et Artaud traversaient déjà une précédente exposition du collectif au Centre Pompidou en 2022. A l’instar de ses modèles, l’artiste se pose elle-même en voyante capable d’ouvrir d’autres perceptions du monde. À l’issue de la visite, quelques mots sont échangés autour de la place des femmes dans la création. Patti Smith s’en réjouit : les artistes femmes occupent aujourd’hui une visibilité nouvelle. Malgré les tentatives de retour en arrière portées par les courants conservateurs américains, elle reste confiante. « Les femmes ont désormais mis un pied dans la porte », sourit-elle. Et cette porte, assure-t-elle, ne se refermera plus.

À voir également Bodies Never Lie de Stan Douglas à la Mécanique Générale, Offprint Arles au Magasin Electrique et Diane Arbus : Constellation/ Redux à l’auditorium de la Tour.

ISABELLE RAINALDI

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Les Beatles, vus de l’intérieur

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Paul McCartney, George Harrison, Miami Beach, février 1964 Avec l’aimable autorisation de l’artiste, sous licence exclusive de MPL Archive LLP.

Créée par National Portrait Gallery de Londres, l’exposition Paul McCartney photographe, 1963-64 : Eyes Of The Storm s’installe pour la première fois en France, au musée Granet à Aix-en-Provence.Un parcours de 700m2 qui réunit 250 photographies inédites prises par le bassiste entre 1963 et 1964.

Parmi les clichés sélectionnés, il y a cet autoportrait en noir et blanc saisi dans le miroir d’une chambre d’hôtel. On voit aussi ce tirage très grand format d’une horde de fans et de photographes, tel le contrechamps du succès. La façade mythique de l’Olympia pour la première date française du groupe, avec Sylvie Vartan en première partie, fait également partie des nombreuses images capturées sur du 35mm.

On y retrouve aussi des instants volés comme cette photo couleur de John Lennon dont le regard profond et énigmatique continue de fasciner, ou plus loin, Ringo Starr, sirotant un cocktail près d’une femme en bikini à Miami. Autant de bribes des coulisses d’une première tournée européenne et transatlantique qui a changé le destin du quatuor.

Cette rétrospective ressuscite aussi une époque. Celle des sixties, des Trente glorieuses, de l’essor de la culture américaine et d’un modèle libéral qui redéfinit la notion de célébrité et de star-système. Que la Beatlemania fût l’une des premières à incarner.

AMANDINE EL ALLAUI

Paul McCartney photographe, 1963-64 : Eyes Of The Storm
Jusqu’au 3 janvier 2027
Musée Granet, Aix-en-Provence

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Une autre histoire de Gaza

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© C.L.

En 2018, Kegham Djeghalian Junior découvre trois boîtes de négatifs oubliées dans un placard de la maison familiale, au Caire. À l’intérieur, les archives de son grand-père, le photographe Kegham Djeghalian Senior. Un héritage qui devient Photo Kegham de Gaza, une archive inachevablemais aussi matière à raconter Gaza autrement. Après une première présentation en 2021, l’exposition est accueillie jusqu’au 12 septembre au Centre photographique de Marseille, dans le cadre de la Saison Méditerranée. Labellisée par les Rencontres d’Arles et le Printemps de l’Art contemporain, elle retrace quatre décennies d’histoire palestinienne, des années 1940 aux années 1970. À travers ces archives, Kegham Jr compose une historiographie alternative de Gaza et ses habitant·es.

Raconter Gaza

Les murs blancs du Centre photographique laissent place à une grande mosaïque d’images en noir et blanc. Portraits, mariages, scènes de baignade, fêtes de famille, camps de réfugiés ou encore visites officielles composent une large fresque de la ville et de ses habitant·es. Toutes ces photographies ont un point commun : elles sont issues du studio Photo Kegham. Rescapé du génocide arménien, son fondateur, Kegham Djeghalian Sr, s’installe à Gaza, où il fonde en 1944 Photo Kegham, le premier studio photographique professionnel de la ville.

Rapidement, l’homme devient une figure incontournable de la photographie locale. Derrière son objectif défilent des milliers de Gazaouis, mais aussi le quotidien d’une ville marquée par les transformations. Ses photographies traversent une période ponctuée par le mandat britannique, l’administration égyptienne, la Nakba de 1948 puis l’occupation israélienne. Pas de légende, ni de mention de dates. Son petit-fils, Kegham Jr, défend l’idée d’une unmade archive, une archive ouverte, inachevée, qui laisse une place aux récits et aux mémoires individuelles.

Un héritage fragile

En laissant transparaître des fragments de Gaza et des Gazaoui·es, chaque photographie raconte une histoire. Force est de constater que l’héritage laissé est aujourd’hui lacunaire, tant de nombreuses images ont en grande partie disparu. En octobre 2023, lors des bombardements sur Gaza, près de 90 % des archives conservées sur place ont été détruites. Parmi les victimes figure également Marwan Al-Tarazi, qui avait jusque-là préservé une grande partie des clichés de Kegham. Au sein de l’exposition, l’installation Zoom Call rassemble des captures d’écran réalisées lors d’un échange entre Le Caire et Gaza en janvier 2021. Devenues les seuls vestiges, elles témoignent d’une mémoire incomplète et profondément fragile.

CARLA LORANG

Photo Kegham de Gaza, une archive inachevable
Jusqu’au 12 septembre
Centre Photographique de Marseille

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