mardi 13 octobre 2026
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 Libraires du Sud : des feuilles d’automne en librairie 

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© Bruno Masi

Depuis 1998, l’association Libraires du Sud accompagne les librairies indépendantes de Provence-Alpes-Côte d’Azur dans une politique de moyens partagés, de projets communs et avec une conviction, celle que ces lieux sont des piliers de la vie culturelle locale. Le réseau de 90 professionnels s’étoffe encore cette année avec six nouvelles adresses : Les Voix des Chapitres à Marseille, Les Trois Brigands et La Joie de lire à Toulon, La Somme de nos folies à Manosque, La Page Queyras à Guillestre et Les Journées suspendues à Nice.

Ce collectif a un rendez-vous d’automne. Du 7 au 10 octobre, Automne en librairies fête sa onzième édition avec onze auteurs et autrices, trente-deux événements, trente et une librairies, de Marseille à Nice en passant par Gap, Avignon ou Toulon. Rencontres, lectures musicales et ateliers d’écriture rythmeront ces quatre jours, avec une place d’honneur pour les éditions La Partie, spécialisées dans la jeunesse, et leurs deux autrices-illustratrices, Clémence Paldacci et Lisa Mouchet, dont les albums viennent de paraître.

Du côté des romans, l’engagement est à l’honneur. Giulia Foïs, connue pour ses essais féministes, passe à la fiction, quand Mathilde Forget s’attache aux troubles amoureux d’une adolescence qui se cherche. Claudie Gallay emmène ensuite ses lecteurs dans l’Alaska des années 1920, derrière un attelage de chiens, pour dire la solidarité entre les êtres. Raphaëlle Giordano, elle, passe par la photographie pour interroger notre rapport à la beauté et à la différence.

D’autres textes explorent les blessures et ce qui permet de s’en relever. L’exil et la mémoire hantent le huis clos automobile de Karim Kattan, auteur palestinien installé à Paris. Emmelene Landon raconte une amitié née à Nouméa, bouleversée par une attaque de requin. Marie-Aude Murail retrouve Sauveur et fils dans un monde d’après-Covid où les vies fragiles se recousent comme elles peuvent. Sylvain Prudhomme, lui, installe au bord d’un lac de montagne une histoire de disparition et d’appel du sauvage, tandis que Mathieu Simonet signe un récit autobiographique sur le deuil et la reconstruction après la mort de son mari.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Automne en librairies
Du 7 au 10 octobre
Divers lieux, Région Sud

Qui n’apprend pas à nager ? 

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Un vent chaud de début d’automne balaie les derniers jours de l’été marseillais en ce dimanche 4 octobre. Au terminus de la troisième ligne de tramway, un public peu familier du quartier converge vers le complexe Desautel. La peinture bleue de la piscine Tournesol a beau s’écailler sous le ciel gris, l’endroit attire une audience en partie anglophone et très internationale. La notoriété de la chorégraphe et performeuse canadienne Dana Michel dépasse largement les frontières.

C’est dans le cadre d’Actoral qu’elle présente YOU CANNOT CAN, une performance conçue autour et dans le bassin. Après le pédiluve, le public s’installe au bord de l’eau, serviette sous les fesses, face à un espace délimité par des rideaux blancs et surveillé par un véritable maître-nageur. La piscine prend des airs de cathédrale alors que le soleil filtre à nouveau à travers ses nombreuses vitres, 

Dans une tenue faussement sexy, Dana Michel amorce cette étrange expérience. Pas de musique, ou presque : seulement le bruit sourd d’une platine qui fait tourner inlassablement un disque vinyle. Le temps s’étire. La narration est traversée d’un humour grinçant et d’une inquiétude sourde. Les perruques se succèdent, les personnages aussi, comme autant de figures sorties de son histoire familiale. Puis, après avoir longtemps tourné autour du bassin, l’artiste finit par entrer dans l’eau, tout de rouge vêtue, avant d’en sortir sous la forme d’un esprit dansant et malicieux.

À quatre ans, à Sainte-Lucie, l’île caribéenne dont est originaire sa famille, Dana Michel a failli se noyer. Depuis, nager reste une lutte avec la peur. Mais YOU CANNOT CAN ne se contente pas de raconter ce traumatisme personnel. En plongeant dans l’eau, la performeuse explore aussi son histoire familiale et les inégalités d’accès à la nage. Qui apprend à nager ? Qui fréquente les piscines ? Et que signifie se sentir en sécurité dans un monde dont une grande partie est faite d’eau ?

Avec cette performance, l’artiste ne livre pas de réponse toute faite mais une manière peut-être de transformer la peur en mouvement, et la piscine en territoire de liberté.

ISABELLE RAINALDI

Tendresse queer pour old fag

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© Maxime Ballesteros

Grégoire Schaller est un artiste pluridisciplinaire à la frontière de la danse, de la performance et des arts visuels, qui transforme des figures archétypales en lieux d’expérimentation plastique, d’incarnation d’une recherche corporelle et fluide.

Le cowboy s’avance sur scène, crache au sol, récite en anglais un court dialogue emprunté au No Country for Old Men des frères Coen. Grégoire Schaller porte des jambières, un string en cuir et un marcel blanc et se dénudera peu à peu. Un paysage sonore venteux transpose la scène dans le désert du Chihuahua. Il entame une line dance country lente, silencieuse qui se transforme en transe techno-rave aux mouvements répétés. Épuisé, Grégoire Schaller reprend inlassablement et douloureusement sa line dance, coups-de-pied jetés d’un bout à l’autre de la scène, au ras du public assis au sol.

Il entame ensuite un rap écrit par Stéphanie Aflalo, qui mêle masculinité toxique, famille hétéronormative et désir anal. L’interprétation de Grégoire Schaller se conclut par des cris silencieux, le visage contorsionné en direction des spectateurices témoins de son tiraillement intérieur.  

Sauvé par la queer

Maryse Manios, championne de culturisme française en bikini-drapeau-états-unien, fait alors son apparition, entame une série de poses de bodybuilding puis vient secourir, embrasser et relever le performeur. La pièce se termine en un slow profondément touchant entre les deux corps queers.

No Country for Old Fag raconte les fantasmes déçus d’une figure qui se heurte à ses propres limites encore et encore, jusqu’à l’effondrement. Si le programme d’Actoral précise  qu’il est question de l’histoire silenciée des Buffalo Soldiers afro-américains, et d’une critique de la violence ségrégationniste, elle reste trop peu explicite et peine à mettre en question cet héritage pour les cowboys, et à transmettre le contexte historique nécessaire à sa compréhension.

Mais la pièce, d’une force esthétique indubitable, dévoile un homoérotisme teinté de douleur, une masculinité toxique à métamorphoser, à travers une queerness corporelle délibérément provocante et fascinante.

 NEMO TURBANT

No Country for old Fag 
a été joué les 3 et 4 octobre

Lars Nòren, deuxième

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© Vincent berenger

L’écriture dramatique de l’auteur suédois est impitoyable. Victime du Covid en 2021, il a laissé une œuvre théâtrale marquée par des thématiques : les premières pièces écrites à partir des années 1970, dites « pièces d’hôtel » – ses parents tenaient un hôtel restaurant – mettent en scène des faillites et des échecs des classes populaires ; ses « pièces de mort », écrites à partir des années 1990, explorent les relations conflictuelles de la bourgeoisie, malade des contradictions du capitalisme : le couple et la famille se heurtent à l’injonction de réussite personnelle et de compétition individuelle, et signent la faillite du pater familias. 

Au XXIe siècle, alors qu’il succède à Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède, l’écriture de Lars Nòren quittera la scène familiale et bourgeoise pour s’intéresser aux victimes du capitalisme, malades, pauvres, prisonniers, ouvrant son théâtre hors de la sphère privée. Comme un contrepoint, en écho, du pourrissement de la classe dirigeante présent dans les pièces de mort. 

Les enfants de la discorde

En montant C’est si simple l’amour [voir journalzebuline.fr], Charles Berling choisissait de s’appuyer sur la tradition du théâtre bourgeois, voire du boulevard, qui est à la fois utilisée et dynamitée par l’écriture de Nòren : huis clos, relation de couple, adultère, insatisfaction sexuelle, alcoolisme, tout cela dans un salon où le canapé de cuir et la table basse sont rois. Drôle comme une comédie cruelle, éprouvante par la violence des relations, la pièce mettait en scène deux couples dont l’un avait mieux réussi que l’autre… des acteurs célèbres et leurs spectateurs.

L’enfer de Lost and found est plus insondable. Le couple, toujours joué par Charles Berling et Bérangère Warluzel se déchire dès avant l’arrivée dominicale de ses enfants. Sur le même mode que dans C’est si simple l’amour : ils font semblant de faire semblant, de plaisanter, de jouer la dispute, pour se dire les pires horreurs possibles. Jusqu’à ce que l’irrémédiable sorte, face à la fille addictive, au garçon fuyant, et que la cellule familiale éclate. 

Un théâtre haletant, à l’écriture précise et à la progression dramatique implacable, qui nécessite un jeu d’acteurs et d’actrices exceptionnel, tant les nuances d’un mot, d’un geste, peuvent porter de sens. 

AGNÈS FRESCHEL

Lost and Found
Du 7 au 18 octobre
Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon

Nous la Lune et les voisins : une fête pluridisciplinaire à Marseille

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En 2011, animé par l’envie de partager son art avec ses voisins à Beyrouth, le collectif pluridisciplinaire Kahraba donne un spectacle gratuit et en plein air sur les escaliers Vendôme. Le succès local de cette représentation donne naissance à un festival qui permet, d’année en année, de créer des liens entre habitant·es et artistes, et dont le titre se traduit par Nous, la Lune et les voisins. 

Cette semaine, dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, le festival débarque sur les rives phocéennes, pour s’installer au Théâtre Joliette.  

Programmation

En ouverture, la chorégraphe Samar Haddad King présente Shabaab, un spectacle qui mêle danse et marionnette pour raconter l’amitié de deux jeunes hommes palestiniens. Le mardi, Khouloud Yassine interprète Drill Baby Drill, solo chorégraphique qui interroge la performance du genre, et Hiba Najem fait renaître une tradition du village natal de sa mère, dans lequel les femmes se réunissait pour cuisiner des chaussons aux tomates quand l’une d’entre elles avaient le cœur brisé. Et le jeudi soir, l’intellectuel palestinien Elias Sanbar partage la scène avec sa fille Mayya Sanbar, comédienne, pour une lecture d’écrits de Mahmoud Darwich et une discussion autour de son œuvre. 

Co-construction 

Le festival est pensé comme un projet commun avec les « voisins ». La programmation s’articule donc aussi autour de cycles d’ateliers avec les artistes présents en vue de co-créer l’événement du samedi après-midi, une Promenade poétique dans le quartier du Panier. Celle-ci se compose d’une déambulation marionnettique avec les artistes du Collectif Kahraba et la marionnettiste marseillaise Maud Hudganel, d’affichage de poèmes palestiniens choisis par les participant·es et Mayya Sanbar, de peintures au pochoir inspirés par les broderies palestinennes avec Haifa Hassairi-Rieuner ou encore d’impromptus de danse avec Bouziane Bouteldja. 

Le festival se terminera le dimanche soir avec un concert du duo palestino-libanais Salwa Jaradat et Zeid Hamdan, qui aura aussi donné lieu à des ateliers de chant au cours de la semaine. Celui-ci aura lieu à LaMAM, autour d’un repas proposé par le Bouillon Noailles, et dont certains amuse-bouche auront été préparés par Hiba Najem et les participant·es au cycle d’ateliers « Récits et cuisine ». 

CHLOÉ MACAIRE 

Nous, la Lune et les voisins 
Du 10 au 18 octobre 
Théâtre Joliette, Théâtre de Lenche, LaMAM
Marseille

À Marseille, l’art est dans la rue

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© Isma el Bazri

Décaler les regards. Découvrir Marseille autrement. Transformer la ville en un grand plateau de création artistique. Voilà les ambitions affichés par le festival Performer la ville. Initié par Lieux Public, cette deuxième édition affirme une nouvelle fois l’envie d’investir les espaces publics, pour retrouver, comme son nom l’indique, « le goût de performer la ville ». Du 8 au 18 octobre, dans le cadre de la Saison Méditerranée performances, réflexion immersive, danse spontanée, déambulation, donne à voir des rendez-vous publics et des formats impromptus avec l’idée de remettre l’art dans le quotidien. Une nouvelle édition qui promet de surprendre les Marseillais·es au détours des rues de la ville. 

Des lieux inédits 

En l’espace de quelques jours, de nombreux recoins de Marseille se transforment en espace scénique. À commencer par l’ancienne gare maritime, autrefois lieu de départ des ferries vers le Maghreb, qui se métamorphose en salle de spectacle et accueille CRIÉES – rites de bord de la Méditerranée (9, 10, 11 octobre). Née d’une enquête collective sur les traces des migrations, la création propose une réflexion immersive autour des rituels afro-descendants entre Marseille, Sfax et Izmir. Porté par la Compagnie Rara Woulib, les artistes créent une œuvre sur mesure à partir de chants, textes et sons récoltés au cours de leurs recherches. 

En haut de la Canebière, le 11 octobre, la Compagnie Jeanne Simone propose de travailler avec un groupe de participant·es autour d’une tentative de ralentissement du temps. Avec La Traverse le principe est simple : réaliser une marche lente à travers la ville, qui devient une performance pour les spectateur·ices extérieures. Le festival se réjouit de plusieurs formats participatifs… Porté par la compagnie Chara, Selam livre un spectacle déambulatoire où les danseur·euses proposent de regarder comment la culture hip-hop et les pratiques de breaking se sont hybridées avec les pratiques de danse marocaines. Si les lieux sont affichés pour certains spectacles, ce n’est pas le cas de toutes les créations…

Interventions impromptues

Pas d’heure, pas de lieu. Seulement des formes inédites qui émergent en plein milieu de la ville, avec l’envie « d’aller à la rencontre du public plutôt que d’attendre que le public vienne à nous, afin de retrouver un peu l’essence des arts de la rue ». En parallèle des grandes formes, Performer la ville offre une série d’impromptus. Avec ces formats, « l’idée est d’aller à la rencontre des habitants et de créer une apparition surprenante qui va générer du questionnement et du dialogue » explique les organisateur·ices. 

Avec Le Bousier humain – itinéraire d’une homme libre, un drôle de personnage se promène avec toutes ses affaires, rassemblées dans une énorme boule. Son périple devient prétexte de dialogue avec les passant·es qu’il croisera sur son chemin.Une programmation riche qui se poursuit tout au long de la semaine avec le format « espace public vs espace numérique » des propositions construites autour de la question de l’espace public et de l’espace numérique. Enfin, l’atterrissage est prévu le 18 octobre au Jardin du Pharo autour du « devernissage » de l’œuvre Mar Nostro du collectif UV LAB. Une soirée de clôture en plein air qui illustre pleinement ce que signifie « Performer la ville » !

CARLA LORANG

Performer la ville
Du 8 au 18 octobre
Divers lieux, Marseille

« La mémoire n’a de sens que si elle inspire l’action »

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Jean-Michel Guiraud © X-DR

Président de l’Association Varian Fry-France et ancien consul général des États-Unis à Marseille, Philip Breeden sera l’un des artisans d’un après-midi consacré à Jean-Michel Guiraud, disparu en 2025. Autour de lui, plusieurs proches et collaborateurs de l’historien marseillais reviendront sur les projets qu’il a initiés pour faire connaître en France l’action de Varian Fry : Jean-Marie Guillon, historien de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance en Provence, évoquera les premières grandes expositions consacrées à Fry ; Michel Bépoix, spécialiste de l’art de cette période, reviendra sur les artistes sauvés par son réseau ; Sylvie Orsoni, professeure agrégée d’histoire, sur la création de la mallette pédagogique destinée aux lycées. Une manière de retracer vingt-cinq ans de travail, mais aussi de penser la suite.

Zébuline : Pourquoi cet hommage à Jean-Michel Guiraud est-il aussi tourné vers l’avenir ?
Philip Breeden :
Parce que Jean-Michel n’a jamais travaillé sur Varian Fry pour simplement conserver un souvenir. Il a créé des expositions, organisé des colloques, conçu des outils pédagogiques, rencontré des élèves et des étudiants. L’idée de cette journée est de revisiter tous ces projets avec celles et ceux qui y ont participé, pour voir aussi ce qu’ils peuvent encore produire aujourd’hui.

Varian Fry lui-même est arrivé à Marseille pour une mission qui devait être courte…
Oui. Il vient en 1940 pour trois semaines, avec de l’argent et une liste de personnes particulièrement menacées par les nazis. Marseille, en zone libre, est alors l’un des principaux points de départ possibles pour les réfugiés. Mais il comprend immédiatement que la situation est beaucoup plus grave que ce qu’on imaginait aux États-Unis. Il reste treize mois et crée le Centre américain de secours.

Son réseau se distingue aussi par les personnes qu’il cherche à sauver.
Il y a une dimension culturelle très forte. Fry connaît et admire beaucoup de ces écrivains, artistes et intellectuels. Son réseau aide notamment Marc Chagall, Max Ernst, André Breton ou Hannah Arendt. Mais il rassemble aussi des Américains, des Français, des Autrichiens, des Italiens, souvent jeunes, qui veulent agir contre le fascisme. Et assez vite, il accepte de passer à la clandestinité lorsque les voies légales ne suffisent plus.

C’est donc aussi cette dimension politique que l’association veut transmettre ?
Oui, politique et culturelle. Fry agit par reconnaissance envers des artistes et des écrivains qui ont nourri sa culture, mais aussi parce qu’il est antifasciste. Pour moi, c’est une forme de résistance humanitaire. Quand nous racontons cette histoire aux jeunes aujourd’hui, nous voulons aussi montrer que des individus peuvent réagir, qu’ils peuvent décider de ne pas accepter l’inacceptable.

Quels projets pourraient prolonger ce travail ?
Nous aimerions notamment créer un parcours Varian Fry à Marseille, avec des supports audiovisuels, qui permettrait de retrouver les lieux où Fry et le Centre américain de secours ont travaillé. Ce serait une façon d’inscrire cette histoire dans la ville, mais aussi de faire le lien avec les migrations et les réfugiés d’aujourd’hui. Rendre hommage à Jean-Michel est important ; si cette journée inspire de nouveaux projets, elle aura pleinement rempli son rôle.

Entretien réalisé par SUZANNE CANESSA

15 octobre, 14h-18h
Musée d’Histoire de Marseille

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Accueillir le soulèvement des corps

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© Yang Wang

Zébuline : Pourquoi choisir ce thème du soulèvement, qui entre en écho inattendu avec l’actualité lycéenne et étudiante à quelques jours de la création à Aix puis à Paris ? 

Angelin Preljocaj : Mes danseurs sont de jeunes gens, et j’ai la chance à mon âge d’être en contact avec eux, de voir ce que le monde leur fait, et qui est terriblement plus violent que quand j’étais moi-même jeune danseur. Les difficultés terribles s’accumulent pour une génération qui est confrontée aux violences politiques, climatiques, internationales, à la disparition du vivant, à la perspective de la guerre. Face à cela, comment ne pas évoquer le soulèvement ? Oui, Soulèvement parle des corps qui se retrouvent pour défendre une cause commune, avec indignation, colère… ou sans colère, avec le refus ferme d’une décision. 

Cela s’inspire-t-il d’événements précis ? 

Oui, mais multiples. Le mouvement des lycéens et étudiants me surprend à quelques jours de la création, je ne l’avais pas anticipé mais il est dans l’air depuis quelques années. Les jeunesses de plusieurs pays bougent, et sont partout réprimées. C’est cette manifestation corporelle qui m’intéresse, cette métaphore du « soulèvement » comme d’une alliance de corps animés d’un même mouvement… 

Le remplacement possible de l’humanité par des IA est-il aussi une menace pour les corps ? 

Cette alliance corporelle du soulèvement impose la présence du corps, qui est l’essence de la danse. On est là face à des organismes, au sens pur du terme, des agents organiques. Vivants, pas télécommandés par des agents artificiels. Il faut se battre pour demeurer au moins un peu maîtres de nos corps…

Cette idée, comment la racontez-vous ? Est-ce que ce soulèvement vous a amené à inventer une gestuelle ? 

Soulèvement est une pièce de danse, elle n’est pas narrative, pas théâtrale. Quand j’aborde un sujet ma grammaire évolue. Parfois je me dis même que j’aborde un sujet « pour que » ma grammaire évolue ! J’essaie autre chose, d’autres gestes. C’est difficile à exprimer par des mots… 

Mais le vocabulaire corporel du soulèvement, ça s’écrit comment ? 

Avec des choses plus abruptes, plus scandées aussi. La musique d’Irène Dresel fait aussi surgir des gestes nets, dynamiques, par ses scansions, sa puissance, mais aussi lors de moments d’un lyrisme incroyable qui me permettent des zooms, des traversées d’histoires personnelles et de sentiments différents au cœur du collectif. 

 L’important dans Soulèvement est donc le mouvement collectif…. 

 …qui fait face à des choses qui indignent et révoltent. Mais justement dans ces moments-là, soudain, quand quelqu’un vous prend le bras, vous aide, face à l’adversité une sororité, une fraternité exceptionnelles apparaissent. Les gens qui ont vécu le soulèvement et y ont noué des relations amicales, ou amoureuses, gardent une trace à vie de cette relation, de cette traversée ensemble, dans l’intensité et la confiance, en s’appuyant sur l’autre… 

De nombreux spectacles de cirque en ce moment travaillent sur le porté acrobatique, les architectures humaines.

Oui c’est cela, il y a quelque chose de très nouveau dans ces formes collectives. Alors pour nous c’est moins acrobatique que XY ! Mais le collectif, le fait de tenir ensemble, de créer ensemble des organismes communs qui luttent contre les murs qui se dressent face à eux, oui, cela est très présent dans la danse et le cirque aujourd’hui.

La violence de la répression, le sentiment de peur apparait-il aussi ? 

Oui. On a tant de témoignages des violences répressives. Le fait que ça resurgisse ainsi dans nos démocraties est sidérant. On aurait pu penser qu’on en avait fini avec ça, que nos démocraties adultes étaient capables d’écouter la revendication, de l’accueillir sans s’en prendre à l’intégrité des corps ! Les forces de l’ordre ne sont plus là pour assurer la sécurité des manifestants, les biens comptent plus que les corps, cette dérive est ultra-violente et va bien au-delà de ce que devrait être le contrôle de l’ordre public.

Vous sentez monter un contexte prérévolutionnaire, insurrectionnel ? 

Je ne sais pas, c’est possible, il faudra bien en sortir. Mais cette inquiétude généralisée, ce retour de bâton que nous vivons par rapport aux libertés que nous avons conquises, ce matraquage des contestataires et des jeunes gens qui protestent, rappellent évidemment les pires moments de l’histoire du XXe siècle. Nous vivons dans des conditions économiques qui se dégradent très rapidement pour les classes laborieuses – j’aime ce terme, que j’emploie à dessein. C’est exactement le type de contexte économique et politique qui voit éclore des solutions populistes. Les pires, celles qui ne font pas corps commun, comme dans Soulèvement, mais qui désignent des victimes à la vindicte. 

Après Aix et avant Paris, vous partez en Albanie pour jouer plusieurs pièces, dont Soulèvement, à l’International Dance Festival of Tirana, dont vous êtes le directeur artistique. Une date de création internationale importante pour vous ?

Oui. J’ai accepté la proposition qui m’a été faite de créer ce festival, ce qui était une façon pour moi de rendre hommage au pays qui a vu naître mes parents. Une nouvelle façon d’honorer leur mémoire. 

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL

Soulèvement
du 7 au 10 octobre
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
16 et 17 octobre
Théâtre National de Tirana, Albanie
22 octobre au 7 novembre
Théâtre de la Ville, Paris
21 novembre
La Chaudronnerie, La Ciotat

Des voix pour relier les rives

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© X-DR

« Pourquoi étudier l’arabe quand on est bretonne ? » La question, posée par Angelina Rosselli Greco, étudiante à Sciences Po Aix, permet à Anne-Claire Legendre de revenir sur son propre parcours. Première femme à la tête de l’Institut du monde arabe depuis février 2026, la diplomate est issue d’une famille sans attache particulière avec le monde arabe et n’a pas pris l’avion avant ses vingt ans. Elle évoque d’abord un choc esthétique : celui de l’Alhambra. Puis viennent les questions posées par l’histoire coloniale, la littérature comparée, les poètes francophones libanais dont elle veut pouvoir lire aussi les textes en arabe. Le Caire, enfin. La littérature, raconte-t-elle, est « formidable pour comprendre le monde », mais ne lui suffit plus : Sciences Po Paris puis la diplomatie prolongeront ce premier déplacement vers l’autre rive.

Face à elle, Thierry Fabre raconte une autre enfance méditerranéenne. Né à Cannes, il grandit avec la mer pour horizon, mais aussi avec cette frontière mentale : de l’autre côté, « ce n’était pas nous, c’était eux ». Toute sa réflexion consistera précisément à interroger ce partage. Fondateur des Rencontres d’Averroès et auteur de Face aux empires, la voie méditerranéenne, il invite à penser ensemble les sociétés du Nord et du Sud, non comme deux blocs opposés mais comme les parties d’un même espace de circulation, de mémoire, de conflits et de création.

La langue comme passage

La question de l’arabe demeure au cœur de cette rencontre. Deuxième langue la plus parlée en France, elle reste pourtant très peu valorisée dans l’enseignement secondaire et supérieur. Anne-Claire Legendre insiste sur la nécessité d’en faire pleinement une langue de savoir, de culture mais aussi une compétence professionnelle reconnue.

Le partenariat signé le même jour entre Sciences Po Aix et l’Institut du monde arabe va dans ce sens : collaborations scientifiques et culturelles, mobilités étudiantes, accueil de stagiaires et création à Aix du premier centre agréé de l’académie pour le CIMA – certificat international de maîtrise en arabe. Autant de passerelles qui donnent un contenu très concret à l’ambition méditerranéenne de l’école.

Pour Anne-Claire Legendre, l’Institut du monde arabe doit lui aussi être davantage qu’une vitrine : un partenaire et une caisse de résonance de ce qui se crée aujourd’hui dans les sociétés arabes. La vitalité culturelle qui s’y déploie, à travers musées, festivals, artistes et nouveaux lieux de création, demeure encore insuffisamment considérée depuis l’Europe.

Regarder la modernité arabe

C’est peut-être là que la rencontre trouve sa plus belle ouverture : lorsqu’elle déplace le regard de l’héritage vers la modernité. Celle des mondes arabes reste largement périphérique dans le récit proposé par les grands musées occidentaux. Anne-Claire Legendre cite notamment Baya, immense peintre algérienne mise à l’honneur par l’Institut du Monde Arabe et les Musées e Marseille, dont l’œuvre oblige à repenser les catégories trop commodes entre art européen et art « d’ailleurs ».

Le dialogue entre Anne-Claire Legendre et Thierry Fabre, modéré par Roxana Nadim et Angelina Rosselli Greco, donne ainsi un ton particulièrement stimulant à Voix de Méditerranée. Pas une Méditerranée de carte postale, ni seulement un objet géopolitique, mais un espace vivant, traversé par les langues, les œuvres, les étudiants, les idées. Une Méditerranée que cette nouvelle saison entend précisément faire circuler, entendre et regarder autrement.

SUZANNE CANESSA

La rencontre s’est tenue le 1er octobre à Siences Po Aix

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Nouveaux récits, au féminin

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Il s’agissait, dans un premier temps, de passer Le réel sous le crible de la fiction.  

Dans l’Amphithéâtre de la Manufacture, une étrange proximité se noue entre Arno Bertina et Héloïse Brezillon.  Chez Brezillon, la science-fiction est un moyen de desserrer l’emprise du réel sans céder à la dystopie. L’autrice s’en méfie : trop souvent, dit-elle, elle produit de la paralysie là où la littérature devrait remettre du mouvement. Devant un public largement étudiant, notamment venu de l’IUT Métiers du livre, les deux écritures se répondent de façon inattendue. 

Celle de Brezillon, très poétique, entend « chercher une langue impossible pour dire le réel autrement ». Habituée à la performance, l’autrice en donne une lecture qui captive la salle. Chez Bertina, l’artificiel contamine moins les temporalités que les corps. Naïma, jeune femme dont la beauté paraît évidente à tous sauf à elle-même, tente de remodeler son visage par la chirurgie esthétique. De gagner en relief. De passer d’une supposée fadeur à la grâce d’un corps « de traviole ». Une autre manière d’interroger les récits que l’on fabrique sur soi, et ceux que les injonctions sociales imposent aux femmes. La révolte n’est jamais loin chez un auteur qui, dans L’âge de la première passe, donnait déjà à entendre les récits de victimes de prostitution forcée au Congo.

Changer aussi les lecteurs

La suite de la matinée déplace la question : à qui ces récits sont-ils destinés ? Lorraine Selle-Delavaud, fondatrice des éditions La Meute, reprend une formule de Giulia Foïs : elle aime concevoir des livres « pour féministes fatiguées ». Autrement dit, des ouvrages sur les féminismes, les questions LGBTQIA+ ou les rapports de domination qui ne présupposent ni militantisme ni maîtrise préalable du vocabulaire.

Face à elle, Anouk Aubert raconte l’aventure de la librairie Les Parleuses. De la manifestation organisée contre Gérald Darmanin, qui fit connaître la librairie niçoise bien au-delà de son quartier, à son installation récente à Vaison-la-Romaine, elle déroule son histoire avec un sens délicieux du récit. Désormais, explique-t-elle, il faut parfois accueillir aussi « des femmes qui veulent acheter le dernier Sarah Knafo ». Toute la difficulté est là : ne pas prêcher les convaincues, ne pas céder pour autant au pinkwashing, ouvrir plutôt que clôturer. La générosité de son propos arrache quelques larmes dans la salle.

Une rencontre consacrée aux réseaux sociaux poursuit cette traversée des habitudes de lecture : BookTok, Bookstagram et autres formes de prescription littéraire imposent désormais leurs propres circuits, leurs rythmes, leurs communautés.

Lilith, enfin

Puis vient Chloé Delaume. La guitare électrique de Benoist Esté accompagne  le texte de Lilith & Cie, il compose en direct un paysage sonore ample et nerveux pour le public réuni à l’Archevêché.

« Au commencement était le verbe assujettir. » Lilith scande cette maxime fondatrice de la condition féminine. Delaume enchaîne les formules qui frappent juste : « Les dieux des vaincus deviendront les démons des vainqueurs. » Et celles qui font éclater de rire la salle : « Nos activités avec Adam étaient très limitées », ou encore « D’autant qu’Adam voulait toujours tout m’expliquer. »

Mais l’humour ne tient jamais très loin de la blessure. « Comment se faire entendre quand on a la parole en petits morceaux ? » Chez Delaume, la drôlerie reste voisine de la douleur et le mythe se conjugue au présent. Lilith a le dernier mot. Les nouveaux récits s’écrivent décidément au féminin.

SUZANNE CANESSA

Les Promesses de l’aube se sont tenues du 1er au 4 octobre à Aix-en-Provence

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