mardi 13 octobre 2026
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Rentrée littéraire : Nous aussi, d’Anne Godard, une anatomie des grandes familles

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Anne Godard ©X-DR

De son propre aveu, Anne Godard n’était pas très à l’aise avec le « je » quand elle a commencé à rédiger. Après avoir aussi renoncé au « nous », elle a eu choisi le « on », ce pronom indéfini qui a l’avantage d’englober plusieurs personnes en même temps qu’il établit un flou indéterminé, donnant une dimension très particulière à son récit qui met en scène une famille ancestrale et nombreuse, bourgeoise, lettrée, catholique et nantie. Une sorte de grand corps aux membres multiples. 

Toutes les générations habitent dans un grand immeuble du Ve arrondissement parisien : grands-parents en chefs de file, enfants, petits-enfants, cousines et cousins auxquels il convient d’ajouter les conjointes et conjoints. Tout ce monde partage les mêmes vêtements, lit les mêmes livres, fait les mêmes études supérieures dans les meilleures écoles. Pour les vacances, tout le monde part au Château, grande demeure fortifiée au sein d’une nature accueillante, dans une ambiance joyeuse. Une mécanique bien huilée qu’on n’imagine pas pouvoir changer.

Des rôles mal distribués

Pourtant le vernis et la patine se craquellent de façon insidieuse vers le troisième tiers du récit. Un grain de poussière s’est glissé dans le parcours des enfants, de leurs jeux. Les plus grands ont parfois des comportements de domination, les filles, moins robustes et résistantes,subissent leurs assauts, leur poids et n’ont pas les règles d’un jeu moins innocent qu’on voudrait le croire, mais non désignés par les parents, ni pris en charge par l’éducation. « On » ne parle pas de « ça ».

Mais le suicide non reconnu – désigné par le mot « accident » – du frère de la narratrice plonge les autres dans l’incompréhension et le trouble. Les mots manquent alors qui auraient pu « tout faire sauter ». Anne Godard maîtrise ce récit troublant avec une précision presque clinique, soupesant les mots, ciselant ses phrases courtes avec excellence. Surgit alors dans les dernières phrases le « je » qui revendique de « reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité » en même temps que le reste de la famille reste dans le déni. 

Le livre très grave d’Anne Godard pose le problème de l’éveil de la sexualité des enfants et du rôle des parents, mis en cause car ils n’ont pas su répartir les rôles. Elle s’attache enfin à nommer et désigner les actes qui n’étaient pas des jeux.

CHRIS BOURGUE

Nous aussi d'Anne Godard
Actes Sud, 20 €
Paru le 19 août

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Rentrée littéraire : le poignant « Mordre l’orage » d’ Isabelle Pandazopoulos

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Isabelle Pandazopoulos © Stephan Gladieu

La vie de Fanny bascule en octobre 2016 avec le coup de fil d’une notaire. Elle devra se rendre à la lecture du testament de « sa mère » décédée sept mois plus tôt. C’est un bouleversement. D’abord elle nie, ce n’est pas elle, puis elle est obligée de se rendre à l’évidence. Cette « mère » l’avait adoptée, puis abandonnée quand elle était finalement devenue mère. Fanny avait alors connu l’oubli, les familles d’accueil, et surtout la douleur et la révolte. Enfance sacrifiée, adolescence difficile : des images du passé ressurgissent. Cette vie qu’elle avait réussi à se construire grâce à ses études littéraires, son mariage avec Guillaume, ses deux enfants, voilà qu’elle se lézarde, s’effrite. On lui confie des documents qu’elle n’a pas ouverts, a cachés, décidé d’oublier. Puis elle continue avec ferveur son travail de documentaliste dans un collège difficile pour ouvrir des enfants à la littérature et au partage. Depuis toujours c’est dans les livres qu’elle se réfugie et s’épanouit. Mais quand Guillaume découvre les documents, qu’elle est obligée de s’y confronter, les blessures se rouvrent, sa fragilité s’intensifie, l’incompréhension s’installe, les enfants fuient. C’est la rupture.

Les mots qui sauvent

Fanny se décide enfin à ouvrir le dossier du testament qui la fait héritière dans la Nièvre d’une vieille maison dont personne n’a voulu. Elle y découvre une photo : elle y est dans les bras de sa mère de 17 ans, apprend qu’elle est morte d’une overdose ; c’est un terrible choc pour elle. Des rapports de la DDASS, des témoignages des éducatrices lui permettent de reconstituer les étapes de leur vie. Quand elle consent à aller voir la maison, elle décide de s’y installer, démissionne de l’éducation nationale, trouve un travail dans une bibliothèque – elle ne peut vivre en dehors des livres. Se construire une nouvelle vie semble pouvoir lui offrir une sorte de paix. Le parcours imaginé par l’autrice met en lumière les problèmes de l’enfance, de la maternité, des non-dits, abordant aussi les problèmes des naissances sous X et de l’adoption. Progressant par des allers-retours entre passé et présent, Isabelle Pandazopoulos séduit par son amour des mots et de la littérature qui peuvent sauver et nous bouleverse par l’intensité de sa parole.

CHRIS BOURGUE

Mordre l’orage- Isabelle Pandazopoulos 
Actes sud, 22,50 €
Paru le 19 août

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Hommes, bêtes et secrets

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l'Espèce explosive © Pan Distribution

Les Ardennes, des champs, des  sangliers de plus en plus nombreux, des chasseurs, des agriculteurs très énervés, de la violence la nuit,  un coup de feu.

Un an plus tard, débarque au village, pour enquêter sur la disparition d’un céréalier, Brun (Jean- Louis Coulloc’h)  le maréchal  des logis-chef, Fulda Orsini, corse muté pour raisons disciplinaires. Ce ne sera pas une enquête facile pour lui, en pleine dépression ; la guerre entre agriculteurs et chasseurs fait rage : cadavres de sangliers entassés sous la pluie, provocations, mensonges, dénonciations…Et les sangliers continuent à proliférer…de plus en plus gros

« On nous envoie un psy. Apparemment, on aurait de raisons de consulter » Arrive donc Stéphane, (Ella Rumpf), une psychologue, affectée à la brigade, une jeune femme qui a une grande assurance mais aussi beaucoup de fragilité. Dans ce monde d’hommes dont le capitaine Marchal (Bertrand Belin) et le peu supportable Victor (Vincent Dedienne), elle doit elle doit faire face à des réflexions et des comportements  peu agréables ! « Les femmes font souffrir. On peut compter sur un chien, par sur une femme ! » Heureusement elle a du répondant et de la répartie. Fulda et elle vont faire équipe pour le meilleur et pour le pire… L’affrontement entre chasseurs de sangliers de plus en plus nombreux et agriculteurs s’accentue, dévoilant trafics de toutes sortes.

Habilement servi par des comédiens en particulier Alexis Manenti, excellent comme d’habitude et l’impressionnante Ella Rumpf, dans ce rôle d’une psychologue peu conventionnelle, naviguant entre fragilité, ironie et tension permanente, ce thriller psychologique teinté d’absurde et de burlesque nous tient en haleine jusqu’au bout. Paysages, animaux et humains sont filmés avec une grande précision par le directeur de la photo, Noé Bach. La musique de Florencia Di Concilio,  organique,  un peu  free jazz sauvage  accompagne habilement ce film audacieux qui explore les mécanismes de domination  et les contradictions humaines.

Annie Gava

Le film sort en salles le 7 octobre

Ton animal maternel, triangle familial

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Le titre du deuxième long métrage de Valentina Maurel Ton animal maternel ( Siempre Soy Tu Animal Materno) sélectionné à Cannes 2026 dans la section Un Certain Regard, interroge : qui parle à qui ? Les 105 minutes du film éclaireront la question, explorant dans des dialogues souvent de sourds, la férocité des rapports familiaux et l’impossible intimité avec ses proches qui, même si on les aime, demeurent étranges, voire étrangers. Malgré  la force de liens organiques. Loin d’être un havre de paix, un abri rassurant, la cellule familiale est un lieu de pressions et d’entraves.

On est à San Jose, dans le chaos de la capitale du Costa Rica. Extérieur jour. Effervescence urbaine, concert de klaxons.  Elsa ( Daniela Marin Navarro) a fait des études d’anthropologie en Belgique. Elle y vit avec un homme qu’elle aime. Elle revient dans son pays natal sous le prétexte d’une démarche administrative et retrouve une famille dysfonctionnelle tout aussi chaotique que la rue costaricaine . D’abord, sa mère, Isabel (Marina de Tavira). Lunettes noires cachant les hématomes d’une intervention de chirurgie esthétique, toute à la préparation de la réédition d’un recueil de poèmes érotiques, écrit avant ses maternités: Isabel réclame une vie libérée de la charge mentale maternelle qui l’a empêchée, selon elle, de s’épanouir artistiquement. Ensuite, sa sœur Amalia ( Mariangel Villegas) qui a arrêté ses études. Elle occupe la maison familiale dans laquelle Elsa ne peut plus rentrer car sa cadette a changé les clés de la porte. Amalia croit aux esprits, aux Illuminati, voit des pédophiles partout et héberge dans le logement encombré de déchets, des marginaux à chiens qui font pousser de la marijuana dans le jardin. Enfin, son père, Nahuel (Reinaldo Amien Gutierrez), divorcé d’Isabel, occupé par ses nouvelles amours avec une jeunette, peu disponible pour ses filles. 

Chaque personnage veut se constituer un espace à vivre qui exclut l’autre. Pour la mère, le nouvel appartement et le retour à sa vocation de jeunesse. Pour Amalia, le pays de l’enfance et de l’amour d’une « étrangère » nicaraguayenne qui l’a élevée. Elsa, reste dans un entre-deux : le pays qu’elle a laissé et celui qu’elle retrouve. Comme enfermée dehors, elle cherche à se rattacher à quelque chose. Devant la maison familiale, sur un mur, un tag revient aussitôt effacé : PUTA, sans qu’elle sache très bien à qui s’adresse l’invective. Dans le logement provisoire presque vide, au cœur d’une ville bouillonnante qu’elle parcourt, saisie devant ou derrière des grilles, Elsa confronte ses certitudes à une réalité qui lui résiste. Affectivement cassée elle ne peut plus jouir. A peur de l’amour qui engage et piège. 

Derrière le trio mère-filles, se devine en contrepoint une autre relation maternelle : celle de Dora la vieille nounou atteinte d’Alzheimer et de sa fille venue du Nicaragua pour s’occuper d’elle;  on devine le drame d’une mère migrante par nécessité économique, reportant son amour sur Amalia. La réalisatrice a soin d’ancrer son récit dans un contexte socio-économique. 

Tout aussi autobiographique que son premier film Tengo Suños eléctrico qui analysait les rapports père-fille, Ton animal maternel en constitue une suite, d’autant qu’on y retrouve les mêmes interprètes dans les rôles principaux. Le projet est né de « la  frustration de ne pas avoir pu développer certains personnages », a déclaré la réalisatrice. C’est chose faite avec, à la clé, un prix d’interprétation pour le formidable trio d’actrices.  

ELISE PADOVANI

Ton Animal Maternel de Valentina Maurel

 En salle le 7 octobre

Adèle Royné décline les relations familiales

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Fête des Mères © Thibault Camus

Zébuline. Dans les deux semaines à venir, vous créez ce Diptyque familial au Théâtre d’Arles, puis le présentez à Marseille, Aix et Martigues. C’est un début de tournée intense ! 

Adèle Royné. C’est vrai, je ne m’en rends pas compte ! On a créé la première partie du diptyque au Festival d’Avignon (en 2024, ndlr), donc avec des représentations quotidiennes, ce qui permet de revoir des choses tous les jours, de continuer à créer. 

Pourquoi avoir voulu mettre en scène une famille ? 

Je viens d’une famille nombreuse, et j’avais envie de porter ce brouhaha familial au plateau. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la fratrie entre 25 et 30 ans. C’est un âge d’entre-deux, où on grandit beaucoup dans nos vies personnelles, professionnelles, mais où on n’a pas vraiment envie d’être adulte. Et c’est aussi le moment où certains commencent à venir avec leur compagne ou leur compagnon, ce qui crée une nouvelle dynamique. 

Vous abordiez déjà le thème de la famille dans votre seule-en-scène Forget me not. 

Pour le coup c’était vraiment mon histoire. Guillaume Vincent était déjà intervenu dans l’écriture, pour me guider. Et justement, on trouvait marrant de prendre le contre-pied de ce que je raconte de ma vie dans Forget me not. Dans le diptyque Louise déteste sa mère, et il y a de vrais conflits dans sa famille, tandis que tout se passe plutôt bien dans la mienne.

Pourquoi créer une série théâtrale autour de cette famille ? 

On trouvait ça chouette de retrouver les personnages à différents moments de leur vie. Dans l’idée, on aimerait en faire une tétralogie, avec deux autres pièces. On est aussi très attachés au genre de la comédie, et on avait envie de la voir sous différents registres. Fête des mères est plutôt une tragi-comédie, mais qui lorgne un peu du côté du théâtre de boulevard et des pièces de Jaoui et Bacri, tandis que Vive la Mariée ! est vraiment conçu comme une comédie anglo-saxonne, à la Quatre mariages et un enterrement. Et on déjà pensé à d’autres modèles comiques pour les autres. 

Comment s’articulent les deux parties ? Avez-vous dû modifier certains éléments de Fête des mères ? 

Ce sont deux parties distinctes qui se répondent. Il y a par exemple des codes couleurs dans Fête des mères, et qu’on retrouve dans Vive la Mariée. On a aussi réimaginé le décor de Fête des Mères. On l’a rétréci et surélevé avec l’idée que ce salon à vivre se déploie et que le public découvre un décor beaucoup plus grand dans la deuxième partie. Pareil pour les costumes. On a fait appel à une costumière, Lucie Durand, et au Théâtre des Célestins, qui ont conçu plusieurs costumes, notamment parce qu’il y a un effet comique sur les robes de mariée. Elles sont soit trop courtes, soit beaucoup trop volumineuses et il fallait que ce soit fait sur mesure. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE 

Fête des mères, Diptyque familial de la Cie MidiMinuit 
1er et 2 octobre
Théâtre d’Arles 
Du 6 au 10 octobre
Théâtre des Bernardines, Marseille 
12 et 13 octobre
Théâtre des Salins, scène nationale de Martigues 
14 et 15 octobre
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Gwenaël Richerolle : « Les Marseillais ont retrouvé le chemin des musées »

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© Kris Pothano

Zébuline. Comment expliquez-vous la hausse de fréquentation des musées marseillais cette année, et particulièrement cet été ?

Gwenaël Richerolle. Depuis plusieurs années, les Marseillaises et les Marseillais reprennent le chemin des musées. La programmation joue évidemment un rôle important : les expositions temporaires, les nouveaux accrochages, la mise en valeur de nos collections. Cet été, plusieurs grandes expositions ont rencontré leur public, notamment à la Vieille Charité. C’est à la fois un lieu historique et architectural exceptionnel, mais aussi un endroit où des Marseillais ont vécu, qui témoigne de l’histoire intime de la ville. Les événements organisés autour des expositions comptent aussi : visites, ateliers, nocturnes, spectacles… Ils créent d’autres habitudes de fréquentation.

Les expositions temporaires ont-elles également profité aux collections permanentes ?

Oui. À la Vieille Charité, Ce que la mer garde – Mémoires de la Méditerranée interroge ce que la mer conserve, ce qu’elle transforme, mais aussi les enjeux auxquels elle fait face aujourd’hui. C’est un angle très sociétal, qui touche à l’identité de la ville. À côté, Dormir comme le soleil d’Adrien Vescovi travaille l’architecture et l’histoire du lieu à travers la création contemporaine. On peut aussi citer Art nouveau – Art déco au Château Borély, AFRICA de Louisa Babari au [mac] ou Marseille vue par les Detaille au musée d’Histoire. Ces propositions sont très différentes et permettent aussi de redécouvrir les collections permanentes.

La gratuité des collections permanentes est-elle l’explication la plus évidente de ce retour du public ?

Oui, bien sûr. Elle participe à créer cette habitude de venir au musée régulièrement, pour découvrir les expositions temporaires mais aussi se plonger dans les collections permanentes. L’enjeu est vraiment celui de l’accessibilité : permettre aux Marseillais de revenir dans les musées, de se les approprier et de redécouvrir la richesse de ces collections. Les opérations comme l’Été Marseillais vont dans le même sens, avec des visites commentées, des ateliers, des visites contées, des spectacles, des nocturnes ou encore du cinéma en plein air.

Marseille accueille environ cinq millions de touristes, dont 30 % d’étrangers selon l’Office de tourisme. Cette hausse de fréquentation des musées est-elle d’abord touristique, ou traduit-elle surtout un retour du public marseillais ?

Nous avons bien sûr des touristes, et le rayonnement culturel de Marseille est aujourd’hui de plus en plus important, avec notamment une couverture médiatique nationale forte. Mais nous avons aussi énormément de Marseillais qui fréquentent les musées, le week-end, le dimanche, dans leur vie quotidienne. Je pense qu’ils ont retrouvé le chemin des musées et redécouvert la richesse de leur patrimoine culturel et de leurs collections.

Le succès de Marseille vue par les Detaille – 164 ans de photos semble justement témoigner de cet intérêt des Marseillais pour leur propre histoire. Cette exposition pourrait-elle être pérennisée ?

Oui, c’est une perspective qui est envisagée. Il est aujourd’hui question, à partir de ce fonds qui est considérable, de constituer un nouveau parcours. Puis, pour la suite, nous verrons.

Vous faites aussi dialoguer patrimoine et création contemporaine. Est-ce devenu une ligne forte des musées marseillais ?

Faire entrer des artistes contemporains dans les musées me paraît assez naturel dès lors que les musées s’inscrivent dans un écosystème de création, de diffusion et de mise en valeur de l’histoire de l’art. C’est ce qui se passe à la Vieille Charité, mais aussi au musée d’Histoire de Marseille ou au [mac] – musée d’Art contemporain. On fait dialoguer création contemporaine, collections et prêts d’œuvres provenant d’autres institutions.

Cette logique peut-elle s’étendre à d’autres équipements municipaux, notamment aux bibliothèques ?

Elle se développe déjà. À l’occasion de la Saison Méditerranée, des expositions dans les bibliothèques et les musées ont dialogué entre elles. Nous proposons ainsi de véritables parcours culturels, avec de la médiation ponctuelle ou permanente et du hors-les-murs. Quand on raconte l’histoire d’une œuvre ou d’une partie de la ville, il faut aussi aller chercher les publics dans leurs quartiers, dans les écoles. Le lien entre les lieux culturels se fait de plus en plus important.

Les bibliothèques ont d’ailleurs récemment connu un mouvement de grève. Comment expliquez-vous ce mécontentement ?

Il faut construire un plan sur plusieurs années pour le développement des bibliothèques et de leurs services. Un projet d’investissement a déjà été voté pour la période 2024-2027. Depuis que j’ai pris cette délégation au mois d’avril, j’ai mené une phase de diagnostic et fait le tour des bibliothèques. Aujourd’hui, il s’agit de construire un véritable plan pluriannuel d’investissement et de services pour 2027-2032. Je veux le faire avec les agents, les syndicats et les usagers.

Une hausse de fréquentation signifie-t-elle forcément un élargissement des publics ?

Pas automatiquement. C’est précisément pour cela que nous faisons de la médiation et du hors-les-murs, pour aller chercher des publics éloignés de la culture, notamment les enfants, mais pas seulement, et les faire venir au musée. Les habitants sont aussi très fiers des collections qu’ils possèdent et de celles qu’on leur prête. Les événements permettent également de faire venir des personnes qui ne seraient peut-être pas entrées spontanément dans un musée.

ENTRETIEN RÉALISÈ PAR SUZANNE CANESSA

Les sœurs Labèque : 55 ans de piano 

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© X DR

Zébuline. Comment avez-vous imaginé le programme que vous proposez à Marseille ?

Marielle Labèque : Ce programme est tiré du projet « 55 » (Deutsche Grammophon, juin 2026), trois CD que nous avons imaginés pour fêter nos 55 ans de carrière. Katia a eu l’idée de partir de 55 pièces, courtes, en piochant à la fois dans nos archives des années 1970-1980, par exemple Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen (nous avions 17 et 19 ans), mais aussi 25 nouvelles partitions. Le concert reprend des titres de ce triple album. Mais évidemment, on ne peut pas tout jouer en une soirée. Nous avons dû faire des choix.

Le concert est très féminin ?

Oui. Nous avons baptisé ce programme « La compositrice est l’avenir du compositeur ! ». Au fil des ans, nous avons découvert des compositrices qui ont écrit des pièces magnifiques, et c’était une façon de leur rendre hommage. Je pense à Nadia Boulanger, ou à sa sœur Lili, morte à seulement 24 ans après avoir été l’une des plus jeunes lauréates du prix de Rome : à la fin de sa vie, elle ne pouvait même plus tenir un stylo, et c’est Nadia qui écrivait sous sa dictée. C’est une histoire bouleversante. Fanny Mendelssohn, elle, écrivait admirablement, mais son père lui répétait qu’une femme n’était pas faite pour être compositeur et devait rester s’occuper du foyer. Elle n’a été publiée qu’après sa mort, et certaines de ses partitions sont même parues sous la signature de son frère Felix. Il y a aussi Dora Pejacevic, et Grazyna Bacewicz, dont j’adore les Études, la quatrième surtout, très difficile : elle a changé la musique en Pologne, c’est une musicienne immense, trop peu connue.

Mais aussi des femmes noires ?

Oui, comme Nina Simone, qui se définissait elle-même comme une « classical black », ou Margaret Bonds. Cette dernière a été la première pianiste afro-américaine engagée comme soliste par l’orchestre de Chicago : compositrice, pianiste, arrangeuse, elle a fait des choses extraordinaires. Et puis Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, cette éthiopienne qui a passé sa vie dans un couvent à Jérusalem, où elle créait sur un petit piano. Ce sont de belles rencontres. Cela dit, nous ne voulons pas mettre les femmes « à part ». Nous avons aussi dans le concert du Debussy, du Ravel, du Fauré et du Bernstein. Mais il nous semble essentiel de faire aussi entendre cette musique.

Pourquoi avoir choisi de jouer certaines pièces à quatre mains, et d’autres à deux pianos ?

Certaines pièces ont été composées à l’origine pour deux pianos ou pour quatre mains, d’autres sont des arrangements, comme les Chants sans paroles des Mendelssohn, que l’on interprète à quatre mains.

Comment le concert de Marseille est-il construit ?

En deux parties, sans entracte, pour ne pas rompre le fil de la musique. On l’a pensé comme un vrai voyage. On commence avec la partie quatre mains avec Of a Bright Garden (« d’un jardin clair ») de Lili Boulanger, puis on passe aux deux pianos avec Wild Is the Wind du nom du titre de Nina Simone. On termine par une pièce qui n’est pas sur le disque, How to Dance de Bryce Dessner, écrite en hommage à sa sœur, qui adorait danser : dix minutes magnifiques et redoutablement difficiles pour deux pianos.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNE-MARIE THOMAZEAU

Katia & Marielle Labèque 
6 octobre
Opéra de Marseille 

Musique : des problématiques bien actuelles 

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Café Julien © X-DR

Zébuline. Commençons par une nouvelle rassurante : il semble que les festivals ont connu cet été une bonne fréquentation ? 

Aurélie Hannedouche. Oui. Il n’y a pas de désaffection du public pour les festivals, plutôt une envie. Mais toujours pas de point d’équilibre. Les charges continuent d’augmenter, et les ressources stagnent. Malgré les succès il n’y a pas de modèle économique pérenne…

L’été a été marqué par plusieurs canicules, qui ont touché les festivals. Le SMA travaille sur ces questions depuis plusieurs années, quels constats avez-vous déjà tirés ? Et voyez-vous des solutions pour l’avenir ?   

Avec la fédération des musiques actuelles Fedelima, nous avons initié le projet Déclic Décarbonons le live collectivement, en 2023 et 2024. Cette étude avait démontré que le principal impact carbone provient du déplacement des publics. Certains modèles, comme la résidence de Céline Dion à Paris, sont ce qu’il y a de pire en termes d’impact carbone. L’adaptation au changement est aussi un sujet, mais le problème est systémique et on ne peut pas y répondre seul. Il faut une discussion globale avec l’État, les collectivités, les assureurs… 

« Plus le secteur se porte bien, plus on déshabille les acteurs les plus précaires »

Vous demandez également le déplafonnement de la taxe CNM. Un sujet plus qu’urgent. 

Oui. Aujourd’hui le Centre national de la Musique (CNM) collecte une taxe de 3,5% qui s’applique à tous les billets de concert. Sur ces 3,5%, 60% reviennent directement à celui qui les a générés. On appelle ça un droit de tirage – c’est un peu comme un système d’épargne forcé. Les 40% restants sont les « aides sélectives », qui vont soutenir les festivals les plus précaires, l’émergence, les projets en faveur de l’égalité femme/homme… 

Mais cette taxe est plafonnée à hauteur de 58 millions d’euros par la loi de finance. Or aujourd’hui, le marché des concerts est très dynamique, notamment grâce aux grands concerts dans les stades. Cette année, il est probable que l’on collecte autour de 74 millions d’euros. On va donc verser, a minima, 14 millions d’euros à Bercy, à cause de ce plafonnement.

Cette réussite des concerts, qui devrait être une super nouvelle au niveau des financements, ne l’est pas. D’une part on donne de l’argent à Bercy qui devrait nous revenir. D’autre part, le droit de tirage (les 60% restants), reste exigible. Donc sur les 14 millions que l’on verse à Bercy, le CNM doit sortir 9 millions de ses propres fonds pour les reverser aux acteurs.   

Ce système vide les réserves du CNM, qui doit donc ponctionner sur les aides sélectives, alors qu’elles sont destinées aux acteurs les plus précaires ! C’est une situation complètement absurde : plus le secteur se porte bien, plus on déshabille les acteurs les plus précaires ! Et si les recettes de billetterie continuent d’augmenter comme c’est le cas ces dernières années, dans trois ans, le CNM n’existe plus. 

Et que vous dit le ministère de la Culture ? 

Qu’il se bat, mais que Bercy bloque. 

À l’approche de l’élection présidentielle, vous avez adhéré à l’association La Digue, un collectif engagé contre l’extrême-droite en France et dans le monde. Une démarche qui va de soi ?

Effectivement, on ne peut pas dire qu’il y a une grande histoire d’amour entre les musiques actuelles et l’extrême-droite ! Je pense au Sous-marin à Vitrolles qui avait été muré en 1997 par Catherine Mégret. Je pense à toutes les atteintes à la liberté d’expression que peuvent proférer des élus d’extrême droite dès qu’il y a des concerts de rap. Je pense aussi à Marion Maréchal Le Pen, qui rêve d’enterrer le régime de l’intermittence. Ce n’est pas de la parano, notre inquiétude s’appuie sur leurs actes et leurs déclarations…

En adhérant à La Digue, nous souhaitons faire corps, parce qu’en face ils sont très organisés. Cette association nous permet aussi d’observer ce qui se passe dans les pays qui ont basculé : en Italie, en Hongrie, aux États-Unis, en Argentine… On discute avec des citoyens et des professionnels de ces pays, pour savoir ce qui pourrait arriver en France, et comment l’anticiper. 

Vous soutenez aussi la Loi Darcos, qui permettrait de mieux protéger les artistes face à l’Intelligence artificielle, mais qui est actuellement bloquée au Parlement. 

L’objectif de cette loi est d’inverser la charge de la preuve. C’est aux IA de démonter qu’il n’y a pas de plagiat dans leur contenu, et non l’inverse. La sénatrice Darcos (Horizon) a eu l’unanimité au Sénat quand elle a présenté cette loi. Mais à l’Assemblée nationale, c’est beaucoup plus compliqué. Il y a une volonté de protéger les IA françaises, au premier rang desquelles Mistral, notamment de la part de Renaissance, qui avait déposé 110 amendements sur un seul article [procédé classique d’obstruction parlementaire… ndlr]. Aujourd’hui, la sénatrice espère passer par une niche parlementaire pour faire passer cette loi. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI

Le Café Julien Virevolte à nouveau !

C’était une des promesses de la Responsabilité des Rêves à son arrivée à la tête de l’Espace Julien : restaurer et repenser son Café Julien. Ce sera chose faite début octobre, avec plusieurs changements à noter : le Café sera désormais ouvert sur le cours Julien, un accueil de jour sera assuré – avec billetterie physique, café, expositions… – mais aussi des rencontres, ateliers jeune public, émissions de radio…

Avec sa jauge augmentée, le Café Julien entend « s’ouvrir davantage aux structures du territoire, pour la location d’espaces et l’accueil d’événements ». Pour célébrer cette ouverture, le Café Julien accueille le festival maison Virevolte les 2 et 3 octobre. Au programme, de la musique pour danser, avec la pop énervée de Saint Graal, de la techno modulaire avec Jasmine not Jafar, ou de l’électro rock avec Île et Vilaine. Pour bien découvrir les nouveaux espaces du Café, le festival propose en ouverture le spectacle Alto, de la compagnie Les Oiseaux Perchés.

Festival Virevolte
2 et 3 octobre

Kristina Chaumont continue de creuser

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© Camille Lemonnier

En 2024, la comédienne Kristina Chaumont faisait ses premiers pas en tant qu’autrice et metteuse en scène avec La Tête loin des épaules. Partant de son expérience intime de l’univers psychiatrique, elle déployait dans ce seule en scène déjanté une critique acérée des normes sociales et de l’imaginaire productiviste qui organise notre société.

Pour sa deuxième création, Ma pensée creuse, elle continue d’explorer ces thèmes, cette fois en compagnie de la chercheuse Cécile Raulet, spécialiste de la critique littéraire, qui co-signe le texte. Combinant leurs pratiques respectives, elles interrogent l’acte même de « penser ». 

La scène devient alors une sorte de laboratoire, et les spectateurices les cobayes des drôles d’expériences menées par Chaumont, Raulet et le comédien Loïc Renard. Leur approche, un peu bancale, très expérimentale, se nourrit tant de savoirs scientifiques que de récits intimes, de philosophie, de poésie… Les trois laborantins, dont l’amitié est mise à l’épreuve par les échecs répétés de leurs hypothèses, réinscrivent l’acte de penser dans un tout qui ne néglige ni le corps et ses mouvements, ni les émotions. 

Une pièce qui promet d’être aussi fantaisiste qu’instructive. 

CHLOÉ MACAIRE

Ma pensée creuse 
Du 30 septembre au 3 octobre 
Théâtre Joliette, Marseille 
Programmation de La Criée, CDN de Marseille 

Qui peut faire justice ? 

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©LS

Où se définit la limite entre le bien et le mal, la vengeance et la justice ? Après avoir cartonné en Italie, L’Uomo più crudele del mondo, a entamé sa tournée internationale en passant, ce samedi, par le théâtre du Jeu de Paume à Aix. La pièce écrite et mise en scène par Davide Sacco voit Lino Guanciale dans le rôle d’un homme puissant à la tête de la plus grande entreprise d’armement d’Europe. Face à lui, Francesco Montari interprète un jeune journaliste d’une revue locale mais l’entretien se transforme rapidement en un combat psychologique et philosophique jusqu’au retournement final, brillamment amené dès le début de cette intrigue. 

C’est dans une pièce sobre, vêtue de quatre murs noirs, un bureau et deux chaises que se rencontrent deux hommes. Un décor dépouillé qui laisse toute la place au fervent va-et-vient entre les acteurs. Ils sont en apparence aux antipodes de l’un et de l’autre : l’un, homme d’affaires réputé pour sa cruauté, l’autre un simple journaliste. Mais on s’aperçoit rapidement que l’homme cruel n’a pas choisi son adversaire au hasard : il est « l’homme que je cherchais » dira-t-il. 

Lino Guanciale incarne ce personnage cruel, tout aussi désespéré qu’il est calculateur. Avec un débit de parole si rapide qu’il en vient presque difficile de lire les surtitres, il pousse le journaliste à admettre ses pires désirs. Le journaliste qui se montre d’abord incertain est alors entraîné dans une frénésie puissante révélant une sorte de bête en lui. La morale a-t-elle un prix ? L’aveu final de son crime vient comme un choc, et un sursaut, lorsqu’il est tué brusquement par celui qui, au départ, est dépeint comme l’homme le plus cruel du monde. Et qui s’écroule en larmes, la pièce finie. 

Qui peut exercer la justice ? Ce questionnement est laissé parfaitement en suspens.

LAVINIA SCOTT

Ce spectacle a été donné le 26 septembre
Jeu de Paume à Aix-en-Provence