mercredi 12 août 2026
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La chute de l’Archange

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Dans un univers mêlé de tendresse et de violence, vous serez empoigné·e·s par des personnages attachants auréolés du talent de l’autrice. Charlotte, comédienne de 42 ans, rejoint à Marseille Octave, metteur en scène, qui lui propose un rôle qu’il pense lui convenir parfaitement. Le texte anonyme, Coupable (?), laisse le choix à Charlotte. Elle choisit très vite : le personnage sera coupable. Dans son appartement haussmannien, elle attend son fils, Gabriel, en contemplant une copie de l’Annonciation de Simone Martini (1333). 

On découvrira vite que Gabriel peint des Annonciations qu’il offre à sa mère pour ses anniversaires. Mais aussi que sa compagne, Emmy, est très douée – à 18 ans, on lui propose déjà une exposition personnelle – tandis qu’il peine dans ses créations et que la violence jaillit parfois dans ses relations aux autres. Le ver est dans le fruit : envie et jalousie se sont glissés entre les deux jeunes gens mais Charlotte n’a d’yeux que pour son archange…

Cecile Ladjali © Bruno Nuttens/Actes Sud

Le récit fait alterner des rencontres avec d’autres personnages essentiels : Léon, l’ami d’enfance de Gabriel, aussi laid et brillant que Gabriel est beau et fanfaron ; Sarah, mère de Léon, amie clairvoyante et admirative de Charlotte, qui la domine, formant un autre duo révélateur. De conversations en silences et regards éloquents, l’action se développe en cercles concentriques, parfois dans une ambiance trouble jusqu’au malaise. Séduits par la maîtrise de l’autrice, sa culture et son attachement à la langue dont la justesse et la poésie enluminent les pages nous sommes entraînés à la suite des personnages, curieux des liens ténus qui les entrelacent et soulignent la particularité des rapports mère/fils ou de la domination dans le couple.

Un réseau de désirs, d’admiration, de jalousies

Une autre voix s’élève peu à peu, entre parenthèses, donnant son avis et son ressenti. C’est celle de Claire qui écrit, dans sa tête et sa prison noire, cette histoire. Narratrice voyante, elle regarde Charlotte s’enfoncer dans le déni, refouler les soupçons de déviance chez son fils alors qu’en travaillant son rôle elle a donné de l’ampleur au crime et à la faute. Mère aveugle, elle est piégée. Lorsque le drame survient, elle sera obligée d’accepter la vérité que les autres avaient devinée et de vivre une véritable apocalypse. L’archange s’est changé en Satan.

CHRIS BOURGUE

Repentir de Cécile Ladjali    
Actes Sud - 21,80 €

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Au Zef : Ulysse, l’épopée recommencée 

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Ulysse © Laurent Paillier

Au début des années 1980, la création de Jean-Claude Gallotta a bousculé les cadres esthétiques et narratifs de la danse contemporaine. Inspirée librement de L’Odyssée d’Homère, Ulysse ne cherche pas à illustrer le mythe mais à en capter l’essence : le voyage, l’errance, la métamorphose, le désir de retour. Une chorégraphie ludique et abstraite, fluide, tourbillonnante, une ode à la liberté du corps en mouvement et au voyage que Josette Baïz connaît de l’intérieur : elle fut l’une de ses interprètes à sa création. 

Une traversée collective

Traversé d’un bout à l’autre par les atmosphères méditerranéennes créées par la musique répétitive d’Henry Torgue et Serge Houppin, le spectacle s’ouvre sur une mise en mouvement progressive du groupe (17 interprètEs de 10 à 14 ans), vêtu de costumes blancs, simples, fonctionnels, neutres. L’absence de hiérarchie visible entre les interprètEs induit l’idée qu’Ulysse n’est pas seulement un individu, mais une figure collective, portée et mise à l’épreuve par les autres. 

Le plateau est parcouru par des successions de courses, d’arrêts brusques, de changements de directions, d’éclats de voix, de murmures, de respirations, avec des séquences où les danseurs se regroupent, se serrent, formant des masses mouvantes, et des moments plus suspendus, où le temps semble se dilater : un danseur isolé traverse lentement le plateau, pendant que les autres observent ou dessinent des gestes minimalistes en périphérie. 

Une scénographie épurée

Une chorégraphie qui associe légèreté de la danse et rigueur de l’écriture, et se déploie dans un espace ouvert, épuré, sculpté par la lumière : un plan horizontal (le plateau) et un plan vertical (grand écran en fond de scène) à la jointure desquels se trouve une sphère de la taille d’un ballon, qui va glisser discrètement de gauche à droite du début à la fin de la pièce. Une Odyssée qui ne se conclut pas sur un retour triomphal : les danseurs quittent progressivement le plateau ou continuent de bouger dans un flux ralenti, comme si le voyage ne pouvait jamais vraiment s’achever.

MARC VOIRY

Ulysse était présenté au Zef, Scène nationale de Marseille, les 8 et 9 janvier

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Aurore Fattier exhume Le Dindon 

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Zébuline. Quel est votre rapport au théâtre de Feydeau ? 

Aurore Fattier. C’est un auteur auquel je ne m’intéressais pas avant de faire du théâtre, et que j’ai découvert vraiment sur le plateau. Ça a été un grand choc théâtral et esthétique, en terme de déploiement de mise en scène, d’énergie… Pour moi, c’est avant tout un matériau théâtral très puissant qui donne beaucoup de plaisir tant aux acteurs qu’au public. 

Pourquoi Le Dindon en particulier ? 

Le Dindon n’est pas beaucoup monté parce que c’est une pièce difficile. Elle est très longue et traite de sujets qui peuvent paraître gênants, comme le harcèlement de rue. Des sujets qu’on relit d’une manière plus radicale après la révolution MeToo. On pardonne moins aux personnages qu’avant. 

Il est énormément question de sexualité, de sexualité frustrée, de ce que c’est le fantasme, etc. Pour moi, c’est une pièce très psychanalytique et très profonde, sous ses airs un peu inoffensifs. C’est un texte dont la modernité nous surgit à la figure à chaque instant. 

Comment avez-vous travaillé pour mettre en avant cette modernité ? Avez-vous dû altérer le texte ? 

Au contraire, on a recherché les anciennes versions qui ont été censurées, avec des personnages entiers, des scènes entières qui ne sont plus dans la pièce telle qu’elle est publiée aujourd’hui. On a pratiquement fait un travail d’archéologue par rapport au texte. Il y a un ajout d’un texte supplémentaire, mais à part cela la pièce est très fidèlement reconstituée. 

Pourquoi ces scènes avaient-elles été censurées ? 

Soit parce que c’était trop long, soit parce que c’était trop bizarre. Par exemple, on a retrouvé une scène très étrange, avec des personnages inutiles à l’action qui amène une forme d’absurdité totale à la pièce. 

Il y a aussi des passages assez théoriques sur le droit des femmes, le mariage etc., qui ont été coupées sans doute pour des raisons politiques. 

Vous faites le choix d’une distribution que vous qualifiez de « queer ». Pourquoi ce parti pris ? 

Je n’avais pas envie de monter la pièce avec des acteurs qui ont l’habitude de ce genre de matière et sont en maîtrise de la forme. On a donc été chercher dans le cabaret, dans le théâtre de rue, on a ouvert au maximum les possibilités de casting pour pouvoir rendre compte des différents mondes que traverse la protagoniste, et ouvrir un peu l’imaginaire du public par rapport au texte. L’idée était de ne pas remettre une couche de vernis mais au contraire de le faire craquer.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE

Le Dindon 
Du 20 au 24 janvier 
Friche La Belle de Mai, Marseille 
Dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre du Gymnase

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Théâtre Joliette : L’Enfer, c’est l’autonomie 

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Justices © Marin Driguez

Vincent est un artiste peintre d’une vingtaine d’années. Il souhaite devenir indépendant, faire ses propres expériences et erreurs. Cet argument de base est a priori classique pour un récit initiatique, à un point près : Vincent (Guillaume Paps) est porteur de trisomie 21 et vit sous tutelle de ses parents. Sa quête d’autonomie s’annonce dès lors comme une traversée des enfers – et c’est exactement la manière dont la représente le Clément Papachristou dans Justices, très libre réécriture de La Divine Comédie de Dante. 

Chaque cercle de l’enfer illustre ici un aspect liberticide de la tutelle, des limbes administratifs qui empêche Vincent d’accéder à un logement individuel, au cercle de la luxure où il ne peut avoir de rapport sexuel avec sa petite amie (également sous tutelle) sans autorisation préalable de leurs parents. 

Le sérieux du sujet contraste avec l’esthétique pop de la pièce, l’artificialité assumée des décors aux couleurs vives dont les changements se font à vue, et l’humour qui surgit toujours là où on ne l’attend pas.

Les capacités propre à chaque comédien·ne (porteur du syndrome de Down ou non) sont pensées comme autant d’opportunités narratives, esthétiques et surtout comiques, sans hiérarchie. Edouardo della Faille est particulièrement remarquable en ce sens. Après avoir endossé un rôle secondaire pendant la quasi-totalité de la pièce, il se révèle en incarnant un avocat dans la dernière scène. Il y délivre une plaidoirie pour l’inclusivité dans laquelle l’absence de nuance caractéristique de son expression est mobilisée à des fins humoristiques, sans que cela ne diminue la force de son propos politique. 

Faire un exemple

Justices ne se contente pas d’avancer un propos, mais l’applique à la fois dans la fiction et dans le dispositif. Papachristou, qui a co-écrit et co-construit la pièce avec ses comédiens, fait le choix ingénieux de représenter des situations dans lesquelles la violence n’est pas explicite, mais perpétrée par des personnes (Noémie Zurletti, seule comédienne non-trisomique) pensant bien faire parce qu’appliquant scrupuleusement la procédure. À l’opposé, Vincent se laisse aller à des élans de violences physiques, notamment à l’encontre d’une nutritionniste qui le déclare incapable de s’alimenter tout seul. Il ne s’agit pas simplement de représailles pour les humiliations subies de la part des institutions : au-delà de l’aspect cathartique, il revendique ces actes et veut pouvoir en être tenu responsable. Une pièce d’une grande cohérence, et un modèle d’inclusivité dans l’art.

CHLOÉ MACAIRE 

Justices a été donné les 8 et 9 janvier au Théâtre Joliette, Marseille

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Quelle est cette chose ?

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Cette autre chose... © Jean-Pierre Estournet

Un décor dépouillé, quelques objets au sol et de grands panneaux de cuivre patiné suspendus. Un homme entre, s’assoit sur une nappe, se relève, se dénude, dépose un os en plastique et s’allonge à côté. Deux personnes entrent et déplacent son corps apparemment inanimé. Il se relèvera quelques minutes après, pendant que Gaël Baron, qui est entré entre temps, joue un commissaire-priseur qui tente de vendre un portant à cartes postales dans une langue inventée. Absurde ? Oui, mais pas plus que ce qui va suivre. 

Tout au long de Cette autre chose… de Bruno Meyssat, les tableaux de ce genre se succèdent presque sans parole. Les comédien·nes, le visage impassible, interagissent avec des objets divers mais sans intention, comme s’ils jouaient en pilote automatique. 

Des corps s’effondrent, pour bientôt se relever. Deux comédiens s’affrontent avec des tondeuses à gazon. Stanislas Nordey est crucifié contre un poteau électrique… autant d’images qui s’accumulent, faisant apparaître des motifs (des références à la mort, d’autres à l’accouchement et à la petite enfance, notamment autour d’une bassinette de bébé ; une certaine révérence vis-à-vis des objets, notamment lors d’une scène de troc) sans que l’on en comprenne le sens.

Statu quo 

Apprécier le caractère surréaliste de la pièce nécessiterait de lâcher prise et de se laisser docilement porter d’image en image. Mais le dispositif complique tout : entre les bruits de claquements qui surgissent de toutes parts, et les coupures complètes des lumières qui interrompent régulièrement les scènes, le spectateur est maintenu dans un état d’alerte constant.

Un étrange statu quo est maintenu tout au long de la pièce. Rien n’a de conséquence, malgré la violence de certaines scènes – l’un déshabille l’autre avec sa tronçonneuse, un autre encore fait mine de fouetter un personnage enroulé dans un sac de couchage. Au début de chaque nouveau tableau, on revient à zéro, et si un comédien victimisé dans une scène devient agresseur dans une autre, cela n’est pas une vengeance mais simplement une autre action sans lien de causalité. Dans ce ballet millimétré, ils ne sont que des objets vivants, déshumanisés. 

La récurrence de certains motifs suggère que la pièce a un propos, sur la mort ou le rapport aux choses matérielles peut-être, mais refuse de le délivrer. Au final, on ne sait pas si Meyssat a trouvé Cette autre chose, mais nous, on est bien content d’avoir trouvée la sortie. 

CHLOÉ MACAIRE

Cette autre chose… a été donnée les 12 et 13 janvier 
au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence 

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Versus

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Versus © Agnès Mellon

Versus de Michel Kelemenis se centre sur la structure même du  « duo à quatre »  et « duo d’aimants, au double sens de ce terme ». Deux femmes et deux hommes déroulent et coupent du scotch blanc, le fixant sur le sol noir, dessinant l’espace de jeu : un carré de cinq mètres de côté. Puis éclate un flash de danse à toute vitesse, drum and bass hardcore, qui s’arrête brutalement. Les interprètes forment des figures géométriques, carrés, losanges, cercles, puis s’observent, se défient, se détournent, s’accouplent, se repoussent. Des mises en miroir, jouent de substitutions d’interprètes fluides et bluffantes. Des face-à-face cherchent le point d’équilibre entre répulsion et attirance magnétiques. Puis le « duo à quatre corps » se joue entre un·e et trois : échanges de regards tendus, corps trépignants, accumulant une énergie qui explose subitement, traversant l’espace en un éclair, dans un mouvement d’ensemble de corps s’entremêlant. Le scotch blanc est arraché du sol, nouveau flash de drum and bass et de danse, c’est la fin. Donnant l’impression rétrospective d’avoir assisté à un moment suspendu d’une grande intimité.

MARC VOIRY

Le spectacle a été vu à sa création en 2024.
18 janvier
Salle Emilien Ventre, Rousset

Mourir sur scène

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L'Angelo del Focolare © Masiar Pasquali - Picolo Teatro Milano

L’Ange du foyer est un poème victorien ardemment critiqué par Virginia Woolf, un tableau célèbre de Max Ernst qui éclate, terrifié, l’image de la nation mère confrontée au franquisme, une appropriation catholique de la servitude des virginales vestales antiques, une figure de la femme au service du feu qui couve, infini, dans les foyers dominés par des dieux et des hommes violents qui disent aimer.

Emma Dante s’empare de la figure pour mettre en scène le féminicide. La dramaturge (autrice, metteuse en scène, chorégraphe et scénographe) sait faire vibrer la scène et les spectateurs d’émotions qu’elle ne retient pas et exacerbe, toujours à la limite d’un pathos qui vous emporte par instants comme un ouragan et vous laisse pantois, mais comme plus fort et plus vibrant du monde. 

Représenter la barbarie

La dramaturge préfère la catégorie « théâtre social » à celle de « théâtre politique » : ses pièces, Le Sorelle Macaluso, Ballarini, Misericordia… prennent clairement le parti des femmes du peuple.  Son Angelo est une épouse confrontée à la violence de son mari, devant sa belle-mère qui dénie et son fils qui subit. 

Concrètement, dans ce théâtre où les corps parlent autant que les mots, la valse du mariage se transforme en danse macabre, les étreintes en emprises, les caresses en coups. Jusqu’à la mort, chaque soir, puisque chaque matin la femme assassinée et niée recommence, le crâne en sang, à servir le foyer, à encaisser coups sur coups jusqu’à mourir, dans une séquence de violence répétée infiniment. 

Le texte, en dialecte des Pouilles pour l’essentiel, est surtitré en italien et en français. À la création au mythique Piccolo, la pièce a duré 1h08, et les applaudissements plus de 4 minutes. 

Agnès Freschel

L’Angelo del focolare
Du 15 au 17 janvier
Scène nationale Châteauvallon Liberté
Châteauvallon, Ollioules

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Avignon : Le Grand Canyon est à Roussillon

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© Kevin Buy

Thelma, Louise et nous, le road movie de deux françaises d’aujourd’hui, part du Finistère pour se conclure dans les ocres de Roussillon. Sur scène Nolwenn le Doth, la bretonne échouée à Avignon, cofondatrice avec Anna Pabst de la compagnie Le Bleu d’Armand, dont les Héroïnes et autres Chevaleresse ont marqué la scène féministe avignonnaise. 

Est-ce la proximité d’un tribunal où s’est jugée l’affaire Pélicot ? Le sujet de la domination masculiniste, du viol et de la violence verbale et symbolique des hommes prend une profondeur particulière dans la ville : le Théâtre des Halles, où le spectacle était programmé par la Scène nationale de Cavaillon, affichait complet à chacune de ses représentations. 

Les deux actrices autrices jonglent avec drôlerie et intelligence entre le film et leur propre fiction : ces deux femmes qui portent leurs prénoms, Anna et Nolwenn, veulent revivre aujourd’hui le parcours de Thelma et Louise, leur film culte, qu’elles résument et analysent en quelques images puis quelques scènes. Pour ce faire, la brune et la blonde, drôles, fortes et émouvantes, alternent avec intelligence les moments d’adresse au public et les scènes du film, et incarnent aussi les personnages masculins avec une belle lourdeur comique. Elles installent ainsi une complicité immédiate avec des spectateurices qui riront souvent, mais seront aussi sensiblement ému·es. 

Progrès féministe ? 

Car les scènes des deux fictions emboîtées révèlent, par leurs similitudes et leurs différences, l’évolution du rapport homme-femme en 35 ans : le viol n’est plus infamant pour la victime, la sororité s’est affirmée, les flics protègent et ne tuent pas, et plus personne n’accuserait Thelma et Louise d’être un film anti-hommes. Vraiment ? 

Ce sont aussi ces similitudes qu’elles relèvent : si le film de Ridley Scott, écrit par une femme, Callie Khouri, a été violemment critiqué en 1991 comme il ne pourrait plus l’être aujourd’hui, les masculinistes sont toujours là. Mais on peut choisir, comme Nolwenn et Anna de se battre contre eux, voire de les convaincre, plutôt que de faire exploser les camions citernes et de se jeter du haut du grand canyon…  On peut choisir de se retrouver dans le canyon provençal, décor d’un film qui clôt le spectacle, où des femmes s’avancent vers le sublime précipice, pour seulement le contempler. 

Agnès freschel

Thelma, Louise et moi a été joué au Théâtre des halles, Avignon, dans le cadre de la programmation de la Scène nationale de Cavaillon

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Nous nous sommes tant appauvris

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Les sondages pour les élections municipales font apparaître une progression nette des intentions de vote pour le Rassemblement national. Partout dans la région il menace de remporter des villes, de gauche, de droite, petites et grandes, pauvres ou riches. Et si le gouvernement Lecornu II est censuré sous peu, les élections législatives pourraient avoir lieu en même temps que les municipales, délocaliser les enjeux et offrir le pays tout entier au parti d’extrême droite, aujourd’hui ou dans un an. 

Comment est-ce possible ? Comment le pays qui a inventé les droits de l’Homme et qui garde un PIB florissant, une puissance militaire toujours dissuasive et un p·matrimoine culturel sans égal peut-il à ce point sombrer dans la démence sénile et livrer son âme aux forces obscures ?

Bon. Vous trouvez la formule un peu forte ? Précisons. 

Les remparts s’effondrent

Le rassemblement national est héritier du nazisme, il a été fondé par un homme qui a pratiqué la torture en Algérie, raillé la Shoah et a été de multiples fois condamné. 

Mais visiblement, au vu des sondages, cette histoire ne constitue plus un rempart contre le RN. La fille Le Pen est à ce jour inéligible pour avoir détourné des fonds européens, le lisse Bardella botte en touche quand on rappelle ses relations avec le GUD dissous pour ses actions violentes… mais le vote Rassemblement national monte, inexorable, en dépit de la violence raciste, homophobe et sexiste de l’extrême droite qui perdurent. Comme si le peuple qui a inventé la laïcité pouvait être défendu depuis ses « racines chrétiennes » et exclure l’étranger et le différent, le « rouquin » disait Le Pen père. Comme si la « préférence nationale » n’était pas si contraire, finalement, à l’esprit de notre nation.

Cet appauvrissement politique qui permet, comme on se lâche, de voter RN, s’explique aussi par l’abstention : 80 % des plus de 70 ans votent, alors que les 18-25 ans, désormais inscrits automatiquement sur les listes électorales, sont presque la moitié à s’abstenir, y compris aux premiers tours de scrutins très ouverts. Une forte abstention des jeunes qui explique aussi mathématiquement le vote RN : les jeunes, lorsqu’ils votent, choisissent majoritairement la gauche, mais ils se sentent de moins en moins concernés par une démocratie représentative qui les représente peu.

Le présent s’oblitère

Peut-on le leur reprocher ? Comment avoir confiance dans une démocratie qui laisse si peu d’avenir, de présent, à ses jeunes gens ? Il est devenu impossible à un étudiant, à un stagiaire, un apprenti, un salarié en CDD, de se loger hors d’une colocation. Vivre avec un Smic sans aide parentale ou sociale n’est plus tenable tant les coûts de l’énergie, des transports, du logement, de la nourriture se sont envolés. Et décrocher un CDI semble à la plupart un horizon inatteignable. 

Cet appauvrissement ne touche pas que les plus jeunes et ne se réduit pas à l’envolée des prix et au gel des indices. Alors que les fortunes françaises atteignent des sommets exponentiels les Français souffrent d’un manque croissant d’accès aux soins, à l’éducation, au logement, au départ en vacances, à la retraite. Les conquêtes sociales de l’après-guerre sont une à une remises en cause et l’angoisse concrète s’empare d’un peuple dont une part croissante ne mange pas à sa faim (6 % des Français) ou renonce à se chauffer correctement l’hiver (15 % des français). Est-ce leur nouvelle désespérance qui explique, en France, la montée du vote RN ? 

Les extrêmes ne se rejoignent pas

Les ouvriers et les employés votent désormais majoritairement RN, ou LFI. Mais leur état d’esprit  les différencie très nettement : les électeurs du RN se disent majoritairement insatisfaits ou très insatisfaits de leur vie, alors qu’ils sont moins de 17 % à LFI.

À ce peuple Français désespéré qui vote désormais RN, il faut rappeler que les représentants qu’ils élisent détruisent régulièrement leurs droits acquis, soutiennent la réforme des retraites, s’opposent à la taxation des hauts revenus, et au financement de la vie associative, des services publics de santé et d’éducation, aux allocations handicaps et au régime de l’intermittence, tout en méprisant le changement climatique. Ce sont eux qui, de concert avec la droite et la macronie, détruisent la possibilité des jours heureux…

La désespérance dans laquelle ils sombrent et nous précipitent n’est pas une fatalité : la France est un pays riche, qui peut prendre soin de tous ses enfants, anciens et nouveaux, quels que soient leur origine, leur genre, leur religion et leur degrés de validité. 

Agnès Freschel


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CAN 2025 : Les binationaux et la géopolitique du ballon rond 

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Brahim Diaz , Luca Zidane, Pape Gueye © Tnk1PrdZ

C’est une compétition qui fait vibrer tout un continent et Marseille avec elle, tout en relançant le débat sur la nationalité sportive. Parmi les 24 équipes engagées, 21 comptent des binationaux. Ces profils, souvent formés en Europe, renforcent considérablement des sélections comme le Maroc  où brillent Achraf Hakimi et Brahim Diaz (nés en Espagne) ou Noussair Mazraoui (nés aux Pays-Bas) ; l’Algérie avec Ryad Mahrez, Ismael Bennacer et Luca Zidane, ou encore le Sénégal avec Pape Gueye. 

Ces sélections africaines, revitalisées par leurs diasporas, suscitent autant d’enthousiasme que de débats autour de la nationalité sportive. Nationalité civile ou sportive ? Il convient de rappeler que la nationalité civile, acquise par filiation ou naissance est inaliénable : nul besoin d’en faire la demande si elle découle du droit du sang. Le droit international privé admet d’ailleurs le cumul de plusieurs nationalités, parfois jusqu’à trois selon les États. En revanche, la nationalité sportive obéit à des règles précises édictées par la FIFA. Un joueur déjà sélectionné par un pays peut en changer, à condition d’avoir eu moins de 21 ans lors de sa dernière apparition, de ne pas avoir disputé plus de trois matchs officiels (hors phases finales) et d’observer un délai de trois ans avant de représenter une nouvelle nation. 

Footballeurs du monde

Ces assouplissements récents permettent une plus grande mobilité aux jeunes binationaux, non sans tensions. La figure de Luca Zidane, né à Marseille, formé en Espagne, éligible avec l’Algérie via ses grands-parents paternels, et titulaire des Fennecs à la CAN 2025, est à ce titre emblématique. Il fait le choix de jouer sous les couleurs de l’Algérie. Pour ces footballeurs, choisir une sélection nationale tient autant à l’origine familiale qu’aux opportunités professionnelles. Leur trajectoire traduit la fluidité d’un marché du travail globalisé, où le sentiment d’appartenance devient une variable stratégique plutôt qu’exclusive. 

Achraf Hakimi (Maroc, né en Espagne), Pape Gueye (Sénégal, formé au Havre) ou Eduardo Camavinga (France, né en Angola, origines RD Congo) symbolisent cette mobilité assumée. Dans son essai The Road to Somewhere (2017), le journaliste britannique David Goodhart oppose les « somewheres », attachés à un ancrage territorial et identitaire, aux « anywheres », citoyens du monde, mobiles, cosmopolites et adaptables. 

Ces « anywheres » du football incarnent une génération fluide, naviguant entre plusieurs appartenances, à la croisée des racines et des ambitions transnationales. Ils disposent de supporters à leur image, aussi présents en Afrique qu’à travers les diasporas mondialisées. Cette nouvelle donne autour de la notabilité des anywheres suscite le plus grand intérêt des marques comme des politiques, comme l’illustre la récente création du Haut Commissariat aux diasporas par Emmanuel Macron. Espérons que cette dimension participe de l’esprit compétitif propre au sport et que le meilleur gagne !

SAMIA CHABANI


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