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Sans père et sans reproche

Le Petit Chaperon rouge, premier spectacle pour enfants de Joël Pommerat, a été écrit et créé il y a plus de 20 ans. Un conte en scène qui a la vie dure, et la beauté brute des chefs-d’oeuvre

La petite forme – 45 minutes, 3 comédiens – s’adresse aux enfants dès 6 ans. Vraiment. À ceux qui les ont encore, ceux qui les ont eus, avec leur lot de terreurs, de désirs, de solitude. À celles surtout, qui ont vécu sans père, sans frère, sans grand-père, et sans oncle protecteur, dans une filiation matriarcale. Une dynastie de femmes seules qui ne sait pas prémunir des loups et qui, sans leur en faire le reproche, laisse les petites filles les désirer, et se livrer à leurs crocs.

« Petites filles, méfiez vous des loups » Perrault

Mais Joël Pommerat, lorsqu’il s’adresse aux enfants, sait aussi ménager leur attention et leurs émotions. Il éteint la lumière pour que l’horreur ne laisse pas d’image, permet au récit de raccommoder les corps dévorés dans le noir, invente une ombre rassurante, une généalogie, un après où filles et mères s’aiment encore.

Et cette pudeur, ce soin, lui permet d’évoquer tout ce qui fait mal à l’enfance. La solitude, l’ennui, la mère qui effraye et rassure, qui n’a pas le temps, dont les talons font clic clac tic tac sur le sol comme des secondes sèches qui s’égrènent. La grand mère si seule et si vieille qui n’a plus de désir de vivre. Et la petite fille, surtout, qui joue avec ses propres peurs, plonge dans les yeux du loup, parle aux fourmis et à son ombre, et désire tant rencontrer quelqu’un qu’elle ira jusqu’au lit du loup alors que sa voix, ses poils, son insistance, tout lui dit qu’il n’est pas sa grand-mère…

« Quand ma maman me l’interdit » Grimm

Comme toujours chez Pommerat, surtout lorsqu’il s’adresse à l’enfance, l’apparente simplicité formelle n’a d’égale que l’échelle de nuances des sons, musique et voix ; des lumières aux découpes précises et aux pénombres déclinées ; aux déplacements qui structurent la scène comme le récit, avançant, traversant, tournant en rond, perdant le fil. Une merveille d’intelligence que le temps n’affecte pas, même si le temps est au ceour de son propos.

AGNÈS FRESCHEL

Le Petit Chaperon Rouge, écrit et mis en scène par Joël Pommerat, est passé par La Garance, Cavaillon, en décembre, par La Passerelle à Gap, en février, et par La Criée, Marseille, du 12 au 15 mars.

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