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Scandale nucléaire

Dans La Syndicaliste, Jean-Paul Salomé revient sur l’affaire Maureen Kearny, salariée d’Areva impeccablement interprétée par Isabelle Huppert

Des enjeux économiques majeurs, de l’espionnage industriel, des millions d’euros sur et sous les tapis, des mensonges d’État, des luttes intestines dans les coulisses du pouvoir et…une lanceuse d’alerte un peu trop opiniâtre qui devient gênante. À n’en pas douter, tous les ingrédients d’un thriller politique sont présents dans La Syndicaliste, un livre que la journaliste Caroline Michel-Aguirre a consacré, en 2019, à l’affaire Maureen Kearney. Jean-Paul Salomé l’a bien compris, qui l’adapte au cinéma, conservant son titre et sa structure d’ensemble.

Areva dans la tourmente
Pour ceux qui ont oublié l’ « affaire » ou n’en ont jamais entendu parler : Maureen Kearny, Irlandaise, mariée à un ingénieur du son français, est engagée comme professeur d’anglais chez Areva, fleuron de la technologie nucléaire française, au début des années 2000, devient représentante syndicale CFDT, et se bat bec et ongles pour défendre les intérêts des 50 000 employés du secteur. En 2012, la patronne « de gauche » de l’entreprise, Anne Lauvergeon, avec laquelle Maureen collaborait étroitement, est évincée au profit de Luc Oursel. Maureen apprend que ce dernier s’est associé aux négociations secrètes entre Henri Proglio, directeur sarkozyste d’EDF, et la CGNC, visant à un transfert de technologie à la Chine. L’accord signerait la fin d’Areva et la suppression de milliers d’emplois. Maureen enquête, fouille, interpelle, exige la transparence sur ces transactions, demande appui aux politiques, qui dans le contexte du changement de présidence, se dérobent ou lui mentent éhontément. La syndicaliste a-t-elle fait trop de vagues ? Le 17 décembre 2012, sa femme de ménage la retrouve, un matin, ligotée à une chaise, un bonnet enfoncé jusqu’à sa bouche bâillonnée. Sur le ventre, un A majuscule scarifié. Entre ses cuisses ouvertes, un couteau dont le manche a été enfoncé dans le vagin. L’enquête, étiquetée « sensible » par le procureur, conclut à une affabulation et transforme la victime en coupable. Deux procès aux conclusions opposées suivront, à cinq ans d’intervalle. Hormis sa famille, seuls ses amis syndiqués la soutiendront jusqu’au bout.

Mise en scène efficace
Tout en ménageant le suspense et en conservant une certaine opacité, le réalisateur démonte une procédure à charge empêtrée dans des préjugés masculins. Il s’attache surtout à brosser le portrait d’une femme dont on se sert, qu’on manipule peut-être, puis qu’on piétine et oublie. Une syndicaliste a-typique, à l’approche plus anglo-saxonne que française, arborant des vêtements de couleur et des bijoux fantaisie, loin d’une grise réserve, s’adressant aux dirigeants sur un pied d’égalité, se mêlant de tout. « Mais pour qui vous prenez-vous ?» lui lancera le colérique Luc Oursel. Une victime qui n’a pas, selon les policiers, le « bon profil » : elle ne pleure pas assez ! Et puis, pourquoi ne s’est-elle pas débattue ? n’a pas crié ? Comment croire d’ailleurs une ex-alcoolique déjà violée dans sa jeunesse, suivie par un psy, lisant des romans policiers et bluffant aux cartes ?  

Dans le rôle titre, Isabelle Huppert, qui interprétait la Daronne dans le précédent film de Jean-Paul Salomé, plus mimétique que jamais, frange blonde et chignon Vertigo, colle impeccablement à son modèle. Excellent casting avec une mention spéciale pour Grégory Gadebois, dans le rôle du mari de Maureen, qui offre en rempart contre l’adversité, son corps massif, et la délicatesse pudique de ses sentiments. 

Le film à la mise en scène efficace, suit le calvaire de celle qu’on n’écoute pas. Une femme fragile dont le réalisateur révèle la force.

ÉLISE PADOVANI

La Syndicaliste, de Jean-Paul Salomé
En salle depuis le 1er mars
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