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« Une fleur bleue qu’on trempe dans de l’acide »

Au Théâtre des Salins et Pavillon noir, Kill Me de Marina Otero fait de la scène un laboratoire d’autofiction

« Effectuer la transmutation, devenir une autre, plus forte, tellement plus forte, cuirasse épaisse ». Marina Otero a-t-elle lu ces mots de Chloé Delaume ? Ce que l’écriture et l’autofiction font du trouble borderline – et inversement – est au cœur de Kill Me et de sa savante composition : confession, rôle, stratégie, preuve, tout se contamine.

Perruques rousses, talons crème sur corps dénudés, flingues : Sarah Connor a pris quelques couleurs. Otero la convoque comme mythe de femme « ultra-forte ». Mais la musique empruntée à Terminator 2 – on le sait – n’est pas celle des robots : elle appartient à l’asile, à la fuite, au récit paranoïaque disqualifié – et pourtant avéré. Impasse passionnante : la puissance est brandie, l’enfermement gommé, la pop tient ici lieu d’armure.

Un autre fantôme arrive : Vaslav Nijinsky. Tomás Pozzi, double petit, rond, dégarni et grotesque, parle noir, jusqu’à lâcher l’inceste, puis à l’abandonner. Blessure-source possible du borderline, l’aveu reste sans reprise : qui parle de qui, et à quel titre ?

« N’est pas fou qui veut »

Le récit émerge d’un chœur borderline, à l’exception de Javiera Paz, fille de psychanalystes lacaniens, dont la fragilité affleure sous l’humour. Et, en dessous, Delaume encore : « La faille ne se referme pas, quelle que soit la façon dont on la remplit de terre. La faille ne se referme pas, ne se referme jamais. »

Le spectacle rebondit de l’une à l’autre, mais il n’est jamais décousu : il compose la dérive. L’écriture, très travaillée, organise l’induction sans fin qu’on appelle folie. Et l’élan vital finit par noyer le pessimisme – porté par le courage et le talent considérables des interprètes.

Ana Cotoré insulte ainsi avec délice Elton John pour une sombre histoire de droits refusés : Candle in the Wind, ode à Marilyn Monroe et Lady Di, deux autres figures blessées, trop « royales » pour un spectacle aussi trash. On bascule sur Angels de Robbie Williams : même plan tonal, mêmes fragilités identitaires. Et l’occasion pour Javiera Paz d’arpenter la scène affublée de patins à roulettes et d’ailes en plume blanche.

Natalia Lopéz Godoy se livre elle aussi avec émotion, monte sur pointes, tyrannise un Nijinsky trop frêle pour ses portés. Myriam Henne-Adda danse, pianote avec fougue et délicatesse, chante live – Une femme amoureuse – et convoque Édith Piaf de sa voix remarquablement charpentée.

C’est, une fois de plus, une histoire bien connue qui se dessine : celle « d’une fleur bleue qu’on trempe dans l’acide » – Chloé Delaume, dont les mots résonnent encore.

SUZANNE CANESSA
Kill Me a été joué le 6 février au Pavillon Noir, Aix-en-Provence et le 10 février au Théâtre des Salins, Martigues

Prochaine date : 13 février, La Garance, Cavaillon dans le cade des Hivernales

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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