Rodrigo Cuevas, l’électro-trad des Asturies

Chanteur, danseur et musicien venu des Asturies, l’Espagnol Rodrigo Cuevas est de passage à Marseille. Entretien avec un artiste queer électro folk qui secoue les musiques traditionnelles ibériques

0
88
Rodrigo Cuevas © Ricardo Gaete

Ce n’est pas si souvent que le Cité de la Musique annonce un concert à guichets fermés. Mais le premier passage de Rodrigo Cuevas à Marseille crée l’événement. Rencontre avec l’homme qui n’aimait pas être comparé à Freddie Mercury.

Zébuline. Votre spectacle s’intitule Tropico de Covadonga. Qu’est-ce que cela signifie ?
Rodrigo Cuevas.
Ce tropique est un méridien ou un parallèle imaginaire qui traverse toute la terre, toute l’humanité, en passant bien sûr par les Asturies puisque c’est moi qui l’ai inventé. Il nous connecte tous à travers le folklore. Car les musiques traditionnelles sont quelque chose de reconnaissable par tous les êtres humains même par ceux qui n’ont jamais été en contact avec elles.

Covadonga est un endroit particulier aux Asturies…
Oui, c’est un lieu sacré, un peu comme Lourdes pour les Français.

Comment avez-vous constitué votre répertoire ?
C’est un répertoire que j’ai construit à partir de musiques traditionnelles des Asturies mais aussi d’autres régions de la péninsule ibérique. J’ai choisi des morceaux que j’aimais parce que je les trouvais émouvants. Une des grandes vertus de la musique traditionnelle est son pouvoir émotionnel.

Avez-vous pratiqué le collectage pour recueillir certains morceaux ?
En effet, pendant le processus d’enregistrement de l’album Manual de cortejo [« Manuel de séduction », ndlr], j’ai voyagé avec mon producteur dans les Asturies pour lui faire rencontrer des femmes qui chantent et qui jouent de la pandereta, tambourin traditionnel dans cette région. Afin d’imprégner le disque de cette musique, nous avons utilisé certains de ces enregistrements.

Quels types d’histoires racontent vos chansons ?
Je parle beaucoup de Xixón, la capitale des Asturies [Gijón en espagnol castillan, ndlr]. Je transmets à travers mes chansons les histoires que m’ont racontées les anciens, hommes et femmes. Le personnage de la Tarabica, une femme âgée aujourd’hui décédée, en est le fil conducteur. Elle nous apporte une version plus citadine de la vie à cette époque. Car le folklore renvoie souvent à des histoires rurales et c’était important de faire connaître cette dimension urbaine qui est aussi une réalité. À travers ce personnage, on se rend compte que les préoccupations d’alors étaient les mêmes que les nôtres aujourd’hui. Je pense d’ailleurs que le folklore peut servir de catalyseur d’émotions entre les époques.

« C’est curieux qu’en France les musiques, les cultures et les langues régionales soient perçues comme quelque chose de conservateur. »


Beaucoup d’artistes relativement jeunes se tournent vers les musiques traditionnelles et folkloriques. Qu’est-ce que cela dit de votre génération, de son rapport au monde dans lequel elle vit ? Doit-on y voir un rejet d’une certaine modernité, un retour aux valeurs essentielles ?
Je ne pense pas que la musique traditionnelle s’oppose à la modernité. C’est même tout le contraire. C’est curieux qu’en France les musiques, les cultures et les langues régionales soient perçues comme quelque chose de conservateur. On a une tout autre vision en Espagne. Chez nous, les conservateurs sont ceux qui rejettent cette diversité culturelle. Donc pour moi, il s’agit plutôt d’une revendication du fait que la modernité passe par le folklore, la pluralité, le plurilinguisme. Je revendique aussi le droit au divertissement par le folklore. Cela permet de se reconnaître les uns les autres et d’apporter encore plus de richesse culturelle.

Après l’Espagne, votre pays, vous commencez à avoir beaucoup de succès en France. Comment expliquez-vous que le public français soit sensible à votre travail ?
C’est super bizarre ! Peut-être parce que la culture et la création sont valorisées en France. Et je suppose qu’il y a beaucoup de personnes ici qui partagent ce que j’ai développé dans la réponse précédente, qui sont conscientes de la richesse que portent les musiques traditionnelles. Mais en vérité je ne sais pas vraiment pourquoi [rires]. Je sens en tous les cas une tendresse particulière de la part du public français.

Pourquoi un jeune artiste queer né dans les Asturies a choisi de vivre en milieu rural plutôt que de s’installer dans une grande ville, où l’on pourrait imaginer qu’il y a plus de liberté ?
C’est tomber dans les préjugés de penser qu’il y a moins de liberté à la campagne qu’à la ville. Parce que j’ai justement vécu le contraire. Dans la ville où je suis né, j’ai beaucoup souffert de harcèlement et d’insultes en raison de ma sexualité. Alors que dans le village de ma grand-mère, situé dans les montagnes de la région de León, une zone aride et loin de tout, je n’ai jamais été insulté parce que je suis PD. Donc depuis tout petit, je me sens beaucoup plus en sécurité dans le monde rural qu’urbain. Et quand, adulte, j’ai fait le choix de m’installer dans un village, cela s’est confirmé. Je suis enchanté d’y vivre et j’y ressens toute la liberté du monde.

Rodrigo Cuevas (c) Isaac Flores


Vous rentrez de Porto Rico où vous avez travaillé sur votre prochain album. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Y trouvera-t-on des influences latino-américaines ?
Quand je vais quelque part, j’aime découvrir les lieux, connaître des gens. Je cherche naturellement des points communs, je fais des analogies. Porto Rico ayant été une colonie espagnole jusqu’en 1898, nous avons beaucoup d’arrière-grands-parents communs y compris Asturiens. Là-bas, ils jouent aussi des percussions manuelles comme le tambourin. Donc évidemment des influences, il y en aura… Je ne peux pas en dire beaucoup plus.

N’est-ce pas fatiguant d’être systématiquement comparé à Freddie Mercury parce qu’on est un chanteur gay qui porte la moustache ?
[Rires] C’est très fatigant ! Mais je crois que la ressemblance va un peu plus loin que la moustache… De mon côté, je ne l’ai jamais revendiquée. Je n’aime pas trop ça mais c’est comme ça !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS
Traduction Céline Garcia Navio

Rodrigo Cuevas
3 février
Cité de la Musique, Marseille
04 91 39 28 28
citemusique-marseille.com