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Virtuose ? Affirmatif !

Pluie d'étoiles à La Roque d'Anthéron avec Nathanaël Gouin, Alexander Malofeev et le Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov

Soirée monumentale à La Roque : les deux jeunes pianistes, Nathanaël Gouin et Alexander Malofeev se partageaient le concert aux côtés du Sinfonia Varsovia galvanisé par son chef, Aziz Shokhakimov, pour la deuxième partie de l’Intégrale des Concertos pour piano de Rachmaninov.

En préambule, le Sinfonia Varsovia présentait une pièce de la compositrice polonaise Grazyna Bacewicz dont l’œuvre permet de retracer les remuements de l’histoire du XXème siècle (joug du Tsar russe, guerre de 1914-1918, Seconde Guerre mondiale, occupation nazie, régime soviétique stalinien…). Ces époques troublées marquent le travail de l’artiste issue d’une famille de violonistes. Ses partitions portent une attention particulière aux cordes. Son Ouverture pour orchestre symphonique de 1943 est amorcée par un motif rythmique de timbales qui sous-tendra discrètement toute la pièce dont les effets proches de ceux des films d’action, à grand renfort de croches, d’accélérations, de tempêtes qui s’apaisent avec une flûte des temps heureux de l’Arcadie antique et chantent avec le cor et les altos. La transparence des paysages pacifiques s’interrompt soudain avec l’irruption de l’Allegro dont l’énergie balaie tout sur son passage, au son des clairons que la texture dense des cordes souligne, défiant l’ennemi et surmontant toutes les catastrophes. 

Élégantes coutures

Après cette entrée en matière époustouflante, le Sinfonia Varsovia était prêt à accueillir le Steinway des concertistes. Le très subtil Nathanaël Gouin entrait en scène pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini opus 43 de Rachmaninov qui peut être considérée comme son cinquième concerto, cousant (la rhapsodie du grec « ῥάπτω», coudre et « ᾠδή », chant) ensemble les onze premières variations en une section initiale, puis les 12 à 18 pour le mouvement lent, et les dernières constituant un finale. Il est souvent suggéré que le motif du Dies Irae que l’on retrouve dans cette pièce serait une référence au mythe selon lequel Paganini aurait vendu son âme au diable en échange de sa virtuosité et de l’amour d’une femme… La naissance de l’amour est reprise par le film de Tornatore, basé sur un roman d’Alessandro Baricco (Novecento), La légende du pianiste sur l’océan, qui mêle les accents poétiques de la variation XVIII et la rencontre amoureuse. Le soliste se glisse avec aisance dans les scansions oniriques de l’œuvre, y glisse un regard espiègle, en épouse les nuances, se laisse emporter dans la houle de l’orchestre en une musique d’une infinie délicatesse. Sa capacité à transcrire les moindres émotions était encore plus évidente lors des rappels, une sublime Romance de Nadir (Les Pêcheurs de Perles de Bizet dans un superbe arrangement du pianiste lui-même) et le Prélude n° 12 en sol dièse mineurde Rachmaninov. Il fallait bien un entracte pour se remettre afin de plonger dans le deuxième Concerto pour piano et orchestre en ut mineur opus 18 de Rachmaninov.

Duo de géants

Alexander Malofeev, familier de La Roque depuis ses treize ans, et suivi par un public qui se plaît à voir grandir ce grand artiste, s’attachait à l’interprétation du plus joué des concertos de Rachmaninov dont la conception a quelque chose d’assez romanesque : désespéré par l’échec de sa première Symphonie (les instrumentistes bâclent le travail, ne respectent ni les tempi ni les indications du compositeur et la plus grande partie de la critique l’éreinte), le compositeur se retire en lui-même, se réfugie dans l’alcool et ne crée plus durant trois ans. Nicolas Dahl, psychiatre spécialiste des désintoxications sous hypnose l’encourage à composer un concerto (n’y a-t-il meilleur remède que l’art ?). Le deuxième Concerto, dédié au docteur Dahl en remerciement, naît alors suivi par une période très féconde pour le compositeur. L’œuvre, aux multiples difficultés (dont celle des dixièmes à jouer d’une seule main), se raconte au fil de son écriture. Les célèbres premières notes du piano laissent ensuite le rôle central à l’orchestre dont il accompagne la mélodie jusqu’à son premier solo. La beauté, le lyrisme échevelé, les rêveries, les emportements, les nostalgies, sont déclinés avec une verve et une grâce bouleversantes. L’orchestre, dirigé avec une intelligente passion par Aziz Shokhakimov, puissant comme les orages d’une âme, devient un écrin aux élans pianistiques d’Alexander Malofeev dont le jeu lumineux transcrit les envols d’une partition qu’il sert avec enthousiasme et intelligence. Il séduira encore lors des bis avec le Prélude pour la main gauche opus 9 n° 1 de Scriabine et l’éblouissante Toccata en ré mineur opus 11 de Prokofiev qui décidément semble être l’un de ses morceaux de rappel fétiche : l’énergie mécanique et espiègle de cette Toccata avait conclu son concert soliste à la Maison du Cygne de Six-Fours-les-Plages en juillet dernier.  

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 8 août au parc de Florans, dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

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