jeudi 13 juin 2024
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Vous reprendrez bien un peu de choro ?

Riche de sa pluridisciplinarité, des nombreux artistes invités et du public au rendez-vous, le Festival international de choro d’Aix-en-Provence peut s’enorgueillir de cette première édition

Fondé par le génial duo Claire Luzi et Cristiano Nascimento, directeurs artistiques de l’association La Roda, cette première édition du Festival international de choro d’Aix-en-Provence a été couronnée de succès. Tant par la fréquentation, les salles combles, un public subjugué que la stature internationale des artistes programmés. Créé dans le but de partager une passion, une histoire, un art, cette manifestation neuve a su d’emblée construire un propos solide fortement charpenté dans une atmosphère de convivialité rare.

Si l’on se rendait au Conservatoire Darius Milhaud le 15 février après-midi, on était cueilli par une joyeuse effervescence. Sous le grand escalier s’improvisait la fin d’une master-class tandis que les étuis de guitare et de mandoline fleurissaient un peu partout.

Le choro, un art en perpétuel mouvement

La conférence illustrée de Pedro Aragão, invité d’honneur du festival, s’appuyait sur des documents photographiques, des archives et surtout des morceaux interprétés par lui-même à la mandoline et Cristiano Nascimento à la guitare à sept cordes, instrument emblématique du choro. Le co-fondateur et coordinateur de l’Institut Casa de choro de Rio de Janeiro, professeur-chercheur à l’Université Fédérale de l’État de la même ville et interprète à la carrière internationale, posait en premier lieu la difficulté à définir précisément le choro tant cette musique est riche d’influences et de créations. Né au XIXe siècle, sans doute avec le flûtiste Joaquim Callado, le choro mêle les musiques européennes de danses (la cour du royaume du Portugal s’est exilée au Brésil à la suite de l’invasion du Portugal par les armées napoléoniennes en 1808), comme la valse, la scottish, le menuet, la polka, et les musiques apportées par les esclaves (environ cinq millions de personnes du XVIe au XIXe siècle pour le seul Brésil et la culture du sucre, on n’est pas sans se rappeler le passage de Candide au cours duquel Voltaire fait parler l’esclave Cacambo « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » !).

S’ajouteront le tango brasileiro, le maxixe, la samba, les jazz bands et une myriade de variantes… « Chaque ferme avait une bande de musiciens, des esclaves forcés à apprendre les instruments d’Europe. Après l’abolition de l’esclavage, ces populations noires allèrent s’installer au pourtour des villes où elles pensaient trouver un avenir, c’est ainsi qu’apparurent les favélas. On put dire alors, ce que tu chantes indique ton quartier ! Si la polka a beaucoup influencé le choro, il y eut aussi la habanera, le tango brésilien (qui n’a rien à voir avec l’argentin). » Pedro Aragão souriait encore en rendant hommage au lieu qui accueillait sa conférence : « Darius Milhaud est sans doute le seul musicien européen à avoir compris l’essence de la musique populaire brésilienne, c’est une rencontre forte que de pouvoir parler ici de cette musique ! ».

Il faudra attendre les années 1930 pour que le choro passe à la radio : ses musiciens jouaient sans partition et improvisaient très vite, accompagnant d’oreille toutes les formations. Le choro croisera la route de la samba, du fado, du boléro… « Mais aujourd’hui toujours, insista Cristiano Nascimento, le choro est en perpétuelle mutation, se retrouve dans le monde entier et se nourrit de multiples influences. C’est une musique libre. La bossa nova est morte, car elle n’a pas évolué et peu de compositeurs s’intéressent encore à elle, pas plus de trois, mais des milliers de compositeurs de choro existent de par le monde. C’est une musique vivante ! » Les noms des compositeurs fusent, tel le fameux Pixinguinha. Les pièces interprétées en illustration rivalisent d’invention et de virtuosité.

Le superbe documentaire Nas Rodas do choro de Milena Sa, présenté à la salle Lunel de la Manufacture, était précédé d’un florilège aussi espiègle que talentueux par la chanteuse, compositrice et guitariste Verioca. La pratique du choro y est décrite, dans ses rodas où tous les âges et tous les instruments se retrouvent, que ce soit dans la rue, les fêtes, les salles… L’écoute de l’autre, l’inventivité de chacun, permettent à tous de progresser, de jouer dans tous les sens du terme.

Un choro vivant

Cette pratique de la roda sera illustrée au bistrot de la Manufacture par l’accordéon de Karine Huet vite rejoint par les divers instrumentistes présents en un moment de convivialité inénarrable de joie partagée. Bonheur qui sera décuplé en soirée par le double concert présenté à la Manufacture : une sortie de résidence sur des textes et des musiques de Claire Luzi (voix, mandoline, mélodica, percussions) accompagnée de Vérioca Lherm (guitare, beatbox), Karine Huet (accordéon) et Emilia Chamone (percussions). Les mots et les mélodies trouvent des accords secrets, effleurent le monde comme des ailes d’oiseaux, se laissent porter par la brise parfumée du printemps, écoutent pousser les fleurs et les cœurs, se glissent au creux d’une vague ourlée de songes… les êtres et les âmes s’épanouissent, magnifiés par la voix de Claire Luzi dont la tessiture ample sait exprimer toutes les nuances avec une touchante simplicité tandis que les instruments dessinent des paysages rêvés.

Pedro Aragão retrouvait Cristiano Nascimento pour un moment musical dense, voyage instrumental subtil au cours duquel on renonce à suivre les doigts sur la guitare ou la mandoline, précis dans la fulgurance de leurs envolées. Un regard, et on change de mode, de hauteur, la mélodie passe de l’un à l’autre, libre de toute attache tandis que les contrepoints acrobatiques ont la clarté de l’évidence. Le cercle s’étire, l’une après l’autre, les musiciennes de la première partie rejoignent la scène, suivies du photographe mais avant tout musicien Olivier Lob. Les chaises se déplacent, ouvrent l’espace à de nouvelles harmonies. Le choro s’amuse… le lendemain, une dernière Roda au Petit Duc accueillera les musiciens, leurs amis, les participants des master-class. Pratique vivante ! La musique est ici érigée en art de vivre. Quel beau programme !

MARYVONNE COLOMBANI

Le premier Festival international de choro d’Aix-en-Provence a eu lieu du 15 au 19 février à Aix-en-Provence.
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