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Brahms réinventé

À Aix-en-Provence , Laurence Equilbey renouvelle, avec audace, l’architecture du Requiem allemand de Brahms

Surprise en début de concert : le baryton John Brancy s’avance seul sur scène et entame Wer nur den lieben Gott lässt walten de Bach. On comprend rapidement que ce choral protestant n’est pas un simple prélude au Requiem allemand de Brahms. Il pose d’emblée les fondations d’un concert conçu comme un dialogue entre deux luthériens, maîtres de musique.

Alors que nombre de programmations font précéder le Requiem de pages chorales de Brahms telles que Le Chant du destin ou Nänie, Laurence Equilbey opte pour un choix plus audacieux : insérer au cœur même du Requiem des pièces qui n’en sont pas issues. Ce sera le cas plus tard avec Magdalena, extrait des Marienlieder, composé par Brahms à 26 ans. De même, après la dernière note du Requiem, le baryton interprétera O Welt, ich muss dich lassen, choral du XVIᵉ siècle mis en musique aussi bien par Bach que par Brahms, refermant la boucle ouverte par le choral initial. Si cette proposition a pu déstabiliser les afficionados de l’œuvre, elle en révèle la cohérence : explorer le Requiem non comme une pièce isolée, mais comme l’aboutissement d’une tradition protestante traversant les siècles.

Ferveur collective

L’œuvre s’ouvre sur Selig sind, die da Leid tragen, austère et empreint d’humilité. Le manque de réverbération de la salle, s’il met parfois les sopranos à l’épreuve dans les passages les plus éthérés, devient paradoxalement un atout dans les fugues, où chaque ligne polyphonique se détache avec une netteté remarquable. Fidèle à sa rigueur, Equilbey dirige avec une précision minutieuse. Le cadre qu’elle impose à l’Ensemble Accentus et à Insula orchestra nourrit la densité du discours. L’intensité dramatique monte progressivement jusqu’à Denn alles Fleisch ist wie Gras, marche funèbre portée par un chœur de 36 chanteurs, chantant sans partition. Ce travail « par cœur », rare dans ce répertoire, témoigne d’une appropriation profonde de l’œuvre et renforce le lien visuel avec les interprètes. Les ténors, très engagés, s’y distinguent tout particulièrement.

Le solo du baryton sur Herr, lehre doch mich développe la méditation sur la fragilité humaine, reprise ensuite par le chœur avec une ferveur collective impressionnante. La fugue qui suit, lancée par les sopranos puis rejointe par les autres voix, est magistralement menée. Le contraste est total avec Wie lieblich sind deine Wohnungen, moment suspendu de grâce. L’insertion du Marienlieder a cappella libère alors les voix de l’emprise orchestrale, avant le retour au Requiem avec Ihr habt nun Traurigkeit, seul solo de soprano. L’Australienne Eleanor Lyons l’aborde dans une veine plus lyrique que sacrée, presque opératique, mais qui sert l’expression de la souffrance au cœur de l’œuvre.

Le second solo du baryton, Denn wir haben hier keine bleibende Statt, annonce la fugue jubilatoire Herr, du bist würdig. Le Requiem s’achève sur Selig sind die Toten, miroir du chœur initial, où Brahms déploie une écriture particulièrement riche pour les altos. Enfin, le dernier choral a cappella referme le concert dans une profonde sérénité.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 22 janvier au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

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