jeudi 22 octobre 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour en savoir plusspot_img
Plus d'infos cliquez ci-dessousspot_img
AccueilÀ la UneDonner corps au secret psychiatrique

Donner corps au secret psychiatrique

Adèle Yon et Liora Jaccottet présentaient le 11 octobre une première étape de travail de leur résidence au 3bisF à Aix-en-Provence autour du livre d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth, paru en 2025 et récompensé par de nombreux prix

Issu de la thèse sur le double féminin fantôme, Mon vrai nom est Elisabeth est le premier ouvrage d’Adèle Yon. Ce véritable « récit par l’archive » est une enquête familiale, résultat de quatre années de recherches autour de l’arrière-grand-mère de l’autrice, Betsy, déclarée schizophrène, lobotomisée en 1950 puis internée pendant dix-sept ans à l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais.

Nommer Élisabeth

Sa thèse sur l’examen du motif cinématographique du « double féminin fantôme » hérité de Jane Eyre et de Rebecca, s’est transformée pour répondre à une problématique bien plus intime. « Dans ma famille, on disait souvent qu’il y avait un risque génétique pour les femmes de devenir, entre guillemets, folles. Du fait de cette arrière-grand-mère qui avait eu, disons, un destin psychiatrique très compliqué ». Adèle Yon a grandi avec cette peur, l’idée de ce risque. Elle a commencé cette enquête parce qu’il fallait qu’elle réponde à « cette question viscérale qui était vraiment une question de vie ou de mort : est-ce que je suis folle, moi aussi ? » 

Adèle Yon insiste, tout au long de son livre, pour sortir du mutisme familial, et révéler cette femme étrange, enfantine, colérique qu’était Betsy. Pour révéler aussi, l’impact du traumatisme transgénérationel. Et pour aller au-delà : ce récit qui n’est pas un cas isolé de l’histoire de la psychiatrie, celle-ci s’est historiquement édifiée autour de biais misogynes, racistes et homophobes, et d’une extrême violence à l’égard des femmes en particulier. La chercheuse, cheminant entre les champs narratifs, explore tout autant l’histoire de la lobotomie française, que la complicité des hommes, médecins et maris, dans les internements forcés des femmes indociles et indépendantes.  

Porter à la scène

C’est en travaillant respectivement sur les archives de leur mère et arrière-grand-mère que Liora Jaccottet et Adèle Yon se rencontrent, et que Liora – autrice, comédienne et metteuse en scène – propose à Adèle de « porter ces matériaux à la scène ». L’enquête de la chercheuse se transforme à nouveau. Cette fois c’est à travers une exploration théâtrale que les deux femmes tentent de retrouver les origine de la thèse de l’autrice en se demandant : « où et comment naît une question de recherche »Liora endosse le rôle d’Adèle qui elle, reste invisible, au plateau du 3bisF et dans toutes leurs expérimentations théâtrales : il s’agit de continuer à étudier le « double féminin fantôme ». 

Après une semaine de travail et d’expérimentation accompagnée par la compagnie La Lenteur, elles choisissent de concentrer cette étape de création autour d’une série d’entretiens imaginaires entre Liora Jaccottet et Sabrina Delarue, interprétant successivement Adèle Yon, sa grand-mère, une journaliste, un petit-fils… 

Ainsi, la pièce commence par un entretien avec une journaliste de radio qui ne peut s’empêcher de parler de sa propre grand-mère, cantatrice, à l’évocation d’Elisabeth. L’entretien devient personnel, insistant et le personnage d’Adèle se décontenance, tortille ses cheveux, remplit au ras son verre d’eau puis se penche comme un enfant pour y boire à même la table. 

La conversation dérive, le vouvoiement envers la journaliste se perd imperceptiblement et Adèle Yon s’adresse à présent à sa grand-mère. La question se transforme : « Était-elle réellement schizophrène ? » interrogeait la journaliste, « Qu’est ce qui l’a fait interner, ses parents, son mari, ses crises de colère ? » demande Adèle à sa grand-mère. Les entretiens se succèdent, les points de vue se mêlent. Une création sonore vient interrompre ou se superposer aux voix des comédiennes, un enregistrement original datant de l’enquête de l’écrivaine, et doublé sur scène par Sabrina Delarue qui donne corps à la voix, au secret. 

Au dernier entretien, les comédiennes se font face. À la table d’une possible salle à manger, Adèle et sa grand-mère ont délaissé leurs micros et il faut tendre l’oreille pour percevoir leur conversation. « Je suis contente que tu fasses ça […] mais je ne crois pas que ça m’intéresse tellement » lui répète-t-elle, interrogée par sa petite fille sur les archives trouvées dans la maison du mari de Betsy, d’Élisabeth.

Être remuée par l’archive

Ce silence, ce bégaiement, ce faux désintérêt face au secret, à l’enquête familiale, est au cœur de cette première étape de création, qui se demande comment les révélations des archives peuvent nous remuer, nous toucher. Un juste équilibre entre empathie et humour émerge, un format inédit et efficace se profile. 

Adèle Yon et Liora Jaccottet précisent leurs intentions en fin de spectacle, répondant aux questions des spectateurices en exposant leurs propres difficultés et interrogations quant à la forme scénique de ces entretiens : « Faut-il un fil entre eux, avec des transitions fluides, ou est-ce qu’au contraire, on travaille dans le cut ? ».

Mon vrai nom est Elisabeth échappait aux cases littéraires. Tantôt enquête familiale, recueil d’archives ou bien essai sur l’histoire de la lobotomie, le livre subvertissait en lui-même le cadre de la thèse dont il tirait son origine. Son adaptation au plateau se devait de refléter son hybridité, son décalage. Cette étape de création prometteuse laisse présager un montage tout en efficacité et en finesse, d’entretiens découpés, rassemblés et emmêlés, traduisant avec justesse son hommage à la thèse cinématographique de l’autrice et à la révélation laborieuse du secret de famille. 

NEMO TURBANT 

Mon vrai nom est Élizabeth a été montré le 11 octobre en sortie de résidence au 3bisF, Aix-en-Provence.

Retrouvez nos articles Littérature ici !

ARTICLES PROCHES
- Plus d'infos, cliquez ici -spot_img

Chilly Gonzales : le show déjanté du « pianimal » 

Il commence dans le noir intégral, penché sur son piano. On le devine en robe de chambre, chaussé de charentaises qui ne le privent...

Au festival CineHorizontes, l’Espagne queer en étendard 

« L’Espagne franquiste n’aime pas les gens comme moi ». Le fim de clôture de CineHorizontes le 16 octobre reliait deux thèmes qui parcouraient de nombreux...