vendredi 21 juin 2024
No menu items!
spot_img
AccueilCinéma« Caiti Blues », l’Amérique à contre-jour

« Caiti Blues », l’Amérique à contre-jour

Justine Harbonnier présente Caiti, une artiste qui s’exile dans une Amérique éloignée de la modernité, et de ses rêves pailletés

Sélectionné à l’ACID 2023, Caiti Blues, le premier long métrage de Justine Harbonnier explore, sur le fond politique du moment, le désenchantement et la renaissance de Caiti Lord, jeune compositrice-interprète

Madrid, Nouveau Mexique. Quelque 300 habitants. Un passé de ville minière, devenue fantôme dès 1959. Réinvestie par des communautés hippies dans les années 1970. Point de chute de stars dans la dèche. Loin de la modernité, en marge du rêve américain mais profondément américaine avec ses maisons en bois, son drapeau étoilé flottant au-dessus, sa rue unique de western, son bar restaurant, ses horizons désertiques et poudrés : un imaginaire dominant nourri par l’histoire du cinéma made in USA.

La mélancolie en note continue

Là vit Caiti Lord. La trentaine, toute en rondeur, tout en douceur, piercing au nez, sourire désarmant, un air d’enfance qui s’accroche. Caiti se raconte devant un micro, face aux canyons pelés et aux ciels dramatiques, cadrés par la fenêtre du studio de la radio locale KMRL, le format 4/3 rognant la superbe des attendus panoramiques. Caiti y officie, à côté de son boulot de serveuse au Mine Shaft Tavern. Sous-payée. Exploitée. Endettée par un prêt étudiant qu’elle ne finit pas de rembourser. New-yorkaise d’origine, elle a toujours aimé jouer, chanter. Elle a intégré une école d’art, vu ses rêves de lumière s’écrouler, s’est installée, très loin de la 5e Avenue, dans ce trou perdu où elle s’asphyxie : « je ne peux ni rester ni partir, il faut que je respire ». Ses espoirs passés et ce qu’il en reste, sa torpeur soulignée par l’hiver qui s’installe, sa mélancolie en note continue, cette respiration et ce chant qui s’entêtent… en un mot, le blues de toute une génération marquée par le 11 septembre et affrontant la folie Trump, se fait entendre ici à travers le « portrait en voix » de Caiti. Une belle voix mise en scène par des dispositifs multiples : confidences à l’antenne, paroles des chansons que la jeune femme compose et interprète, reprises des paroles écrites à l’encre bleue « spleen » sur des cartons, dialogues de comptoir dans les nuits alcoolisées, souvenirs VHS commentés des spectacles de la petite fille rieuse filmée par sa mère, puis de la jeune fille talentueuse que fut Caiti.

La caméra de la réalisatrice hors champ est à côté, derrière, avec. En sympathie, en empathie. Quelques regards caméra malicieux rappellent une complicité consentie avec celle qu’elle a rencontrée en 2013. « C’est le portrait d’une jeune femme qui pourrait être moi » dit la réalisatrice. Caiti s’éveille d’un engourdissement et construit son propre rêve loin de ceux préfabriqués par un système normé. Elle est comme l’écrit Julie Desportes, la « jeune fille triste… qui dit stop à cet optimisme cruel, et qui devient clairvoyante. »

Dans la première séquence une guérisseuse un peu sorcière lui enlève les scories qu’elle a intériorisées, la dernière finit sur la musique de Caiti qui aura le dernier mot.

ÉLISE PADOVANI

Caiti Blues, de Justine Harbonnier

En salles le 19 juillet

@Shellac

ARTICLES PROCHES
- Publicité -spot_img

Les plus lus