mercredi 29 mai 2024
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AccueilMusiquesChroniqu’heureuses : les jeunes journalistes de Babel Minots

Chroniqu’heureuses : les jeunes journalistes de Babel Minots

Le festival Babel Minots -  porté par le Nomad’ Café - fait annuellement du mois de mars un temps ludique, musical et rassembleur, à Marseille. Cette année, il  imagine les Chroniqu’heureuses : des ateliers dédiés aux enfants de deux associations marseillaises. Aiguillés par une journaliste, ils se familiarisent dans un premier temps au thème et à la portée d’un spectacle de la programmation, puis, dans un second, se muent en petits reporters afin d’interviewer les artistes, à l’issue de la représentation. 

Diva Syndicat
Le premier groupe d’enfants de 7-10 ans est issu de l’Auberge marseillaise, projet d’accueil pour femmes isolées porté par neuf associations installé au Prado (dans une ancienne auberge de jeunesse). Son sujet d’étude : Diva Syndicat, spectacle musical joué par un duo de musiciennes chanteuses, qui – sur fond de féminisme et forme alternant interpellations du public et interprétations habitées -, retrace l’histoire des femmes dans la musique, de sa première trace écrite à Aya Nakamura. Entretien.

Gabriel : Pourquoi aimez-vous faire de la musique ? 
Gentiane : Moi, y’a un truc que j’aime bien, c’est qu’on a pas besoin de mots lorsqu’on joue d’un instrument. Du coup, quand je suis super triste, je joue et je me sens mieux. 
Noémie : Moi, j’aime bien faire de la musique avec d’autres gens ! Ça me permet de partager différemment d’avec des mots. 

Houssam : Pourquoi avez-vous inventé ce syndicat ? 
Noémie : Si on demande à la plupart des gens de citer des compositeurs, même s’ils ne connaissent pas le classique, ils diront Mozart, Beethoven… Si on demande de citer une compositrice, c’est beaucoup plus difficile ! Ça marche aussi pour la peinture, la littérature, le théâtre… On a donc créé le syndicat pour défendre la représentation des femmes dans la musique. Les musiciennes aussi: as-tu déjà vu une fille jouer de la batterie ? C’est très rare. 
Gentiane : Je me souviens, à l’école on nous apprenait toujours Maurice Carel ou Jacques Prévert en poésie. Pourquoi on ne parle jamais de poétesses ? 

Fatoumata : Depuis quand travaillez-vous ensemble ? 
Noémie : On a commencé à travailler ensemble quand on a voulu créer ce spectacle, il y a trois ans. Avant, on ne se connaissait pas trop, mais on savait qu’on avait des énergies complémentaires qu’on avait envie de rassembler sur scène. 

Maryam : Combien de temps avez-vous mis pour créer ce spectacle ?
Noémie : Quasiment deux ans. Et ce que tu ne vois pas, c’est que nous ne sommes pas venues qu’à deux mais à quatre. Notre équipe est en train de démonter la technique ; on a une personne qui s’occupe de la lumière et l’autre du son. Pour créer le spectacle, une troisième personne nous aide pour vendre le spectacle. En tout, vingt personnes ont travaillé à la création : sur l’imagination des décors, leur construction, les costumes, la chorégraphie, la composition musicale, l’arrangement…
Gentiane : … l’écriture du texte, le regard extérieur. Puis, il y a les personnes qui travaillent dans le bureau pour faire les fiches de paie, chercher de l’argent, faire la comptabilité… Tout ça prend beaucoup de temps.

Sassou : Comment connaissez-vous toutes ces artistes que vous interprétez sur scène ?  
Noémie : C’est une très bonne question car c’était super dur de les trouver ! Quand on a décidé de créer un spectacle sur les femmes compositrices, on a ouvert un livre qui s’appelle Histoire de la musique. Dedans, il n’y avait que des hommes nés entre le XIIIe et le XXe siècle en Europe. On pensait que ce serait une histoire de la musique du monde entier mais pas du tout. 
Gentiane : C’était des bobards. On s’est donc fait aider par un musicologue, un scientifique de l’histoire de la musique en général, Jérôme Thiébaut. Il nous a dit connaître des  milliers de compositrices. On ne pouvait pas parler de toutes, on s’est donc concentrées sur les femmes occidentales qui ont fait de la musique en Europe ou en Amérique du Nord.

Abderaman : Quel est le plus grand ou le plus impressionnant public devant lequel vous ayez joué ? 
Gentiane : C’est vous ! (rires). Le plus impressionnant, c’est toujours de jouer un spectacle pour la première fois : on a peur de se tromper, on ne maîtrise pas forcément tout. Celui-là, on l’a joué 105 fois, déjà. 
Noémie : Oui, on est moins stressées car on a déjà joué devant plein de publics différents : de 20 personnes, de 600 personnes, dans une prison… Ce qui stresse le plus c’est quand il y a des professionnels qui viennent. 

Yourid : Depuis quel âge faites-vous de la musique ? 
Noémie : depuis toute petite. Des personnes de ma famille étaient musiciennes et m’ont poussé à en faire. Mais, par exemple, mon grand-père a commencé le piano à 60 ans ! Il n’y a pas d’âge pour faire de la musique.
Gentiane : Ce qui fait la différence, c’est le travail, la passion et l’envie. On a pas besoin d’argent pour faire de la musique. 

Anas : Pourquoi il n’y a que des filles dans votre spectacle ? 
Gentiane : Tony, au son, devait jouer avec nous, mais il s’est dégonflé ! Non, sans rire, quand j’étais petite on me racontait des histoires où il n’y avait que des héros ! Je n’avais pas de mal à me projeter dans la peau du héros, même si j’étais une fille. Ce qui serait super, aujourd’hui, c’est que les petits garçons puissent se projeter dans une héroïne ! On aimerait bien qu’il y ai plus de filles aux postes de responsabilité, et ce n’est pas vraiment encore le cas. 

Fatoumata : Aimiez-vous jouer des instruments quand vous étiez petites ? 
Noémie : Quand tu commences, c’est facile. J’ai appris à lire la musique en même temps que le français. Quand il faut travailler, c’est comme les tables de multiplication, à un moment ça devient difficile, il faut faire un effort. 
Gentiane : Et puis, quand tu grandis, ça devient compliqué car tes copains se retrouvent dehors et toi tu dois faire ton solfège, travailler ton instrument… 

Sassou : Comment faites-vous pour vous changer aussi vite ? 
Noémie : On a des costumes magiques ! La costumière a construit plein de costumes avec des aimants, quand on tire dessus, ça se décroche ! Comme ça, on peut se changer rapidement. Ce sont des vêtements de théâtre, on ne les mettrait pas dans la vraie vie. Ils sont vraiment faits avec plein d’ouvertures faciles qui permettent de les enfiler rapidement. Ça a mis beaucoup de temps, car beaucoup de vêtements sont faits sur mesure, c’est très technique. 

Godsent : Qu’aimez-vous chanter ? 
Noémie : Des choses à plusieurs, en chœur, ou dans lesquelles il y a beaucoup d’harmonies. C’est super de chanter dans les toilettes, les salles de bain ou les cages d’escalier : ça sonne hyper bien ! 

Le mot des minots 
Anas : Il y a des chanteuses qui sont encore en vie, mais les gens s’en foutent d’elles. Elles ont même chanté du Aya Nakamura. Elles nous ont dit que les femmes avaient le droit de chanter. 
Gabriel : Elles racontaient l’histoire de chanteuses qui, à cause de leurs maris ou de leurs frères, ont dû arrêter la musique. 
Godsent : Les jeux de poupées racontaient que les femmes n’avaient pas besoin d’hommes. 
Abderaman : Les poupées, c’était des femmes mortes de plein de choses. Elles veulent défendre les femmes qui ont certaines choses qu’elles n’ont pas le droit de faire. Comme le vote, par exemple. Et le syndicat, il sert à défendre les droits des femmes. 

Merlot et Because U Art © solange

Nouveau Voisins, Nouveaux Amis
Le second groupe, c’est Because U Art (Mars World), asso de Noailles qui propose aux enfants et ados un tas d’activités de familiarisation aux médias et plus encore. 
Pour Babel Minots, le groupe de 11-12 ans a travaillé sur Nouveau Voisins, Nouveaux Amis, joli format hybride mêlant un film capté à l’Iphone par l’artiste Merlot dans un centre d’accueil Emmaüs pour migrants, à Ivry. L’habillage musical est joué en live sur scène, accompagnant les rushs A Capella projetés en fond de scène.  Entretien

Séréna : Comment avez-vous fait pour parler avec les habitants du centre et leur faire comprendre que vous alliez filmer ? 
Merlot : En fait, quand je suis arrivé, je n’avais pas prévu de faire ça. Mais comme personne ne parle vraiment Français là bas, j’ai tout de suite parlé avec les enfants car eux ont été plus vite pour apprendre. Ils sont venus avec leurs parents, qui n’arrivaient pas vraiment à parler français, ils parlaient arabe, pachto etc. C’est pour ça qu’on voit beaucoup les enfants dans le film. Ils avaient même inventé une langue qui mélangeait toutes les leurs et ils se comprenaient entre eux ! C’était assez amusant.  

Le film n’est pas venu tout de suite, j’avais mon téléphone et on s’amusait à chanter des chansons, je filmais parfois. Quand je suis rentré chez moi le premier soir, j’ai regardé les vidéos et je me suis dit : “mais c’est trop bien !”. Le lendemain, j’ai demandé au centre l’autorisation de continuer à filmer. C’était sans matériel, simplement avec mon téléphone ! 

Yahya : quelles sont les personnes qui vous ont aidé à fabriquer la musique du spectacle ? 
En fait, le centre d’accueil où j’ai filmé est géré par Emmaüs. Il touche de l’argent de la part de l’État pour s’occuper des personnes qui arrivent en France. Ce sont d’abord eux qui m’ont aidé en m’autorisant à filmer. Pour ce qui est du spectacle, il y a une personne qui m’a beaucoup aidé, c’est Cedryck Santens, le guitariste qui était sur scène. Il a fait beaucoup de musique avec moi, on a construit la bande son ensemble. 

Séréna : Lors de votre rencontre avec les habitants du centre, qu’est-ce qui vous a donné envie de faire un “docu-concert” ?
Moi, je suis musicien, je ne suis pas journaliste. On peut avoir envie de parler des gens quand on arrive dans un endroit comme ça. Un journaliste poserait des questions, donnerait des informations au public. Moi, c’est plus sur l’émotion que je voulais travailler. Quand quelqu’un chante, il se passe quelque chose de beau. Je voulais montrer ça et jouer avec eux. 

Yahya : Auriez-vous quand même fait un spectacle comme celui-ci sans les rencontrer ?
Non ! En fait, il y a un artiste que j’ai découvert il y a peu qui s’appelle Chassol. Lui, il enregistre des gens qui chantent ou des bruits de rue, et il fait de la musique dessus. L’idée de le faire m’est venue lorsque j’étais là bas, je l’ai appelé et lui ai dit que j’allais utiliser cette technique : il m’a dit d’accord. Ensuite, j’ai refait des spectacles comme ça, mais sans les rencontrer je ne l’aurais pas fait. 

Snaïf : quelles émotions avez-vous ressenties lors du tournage du film ? 
Beaucoup de joie. Je vais te dire la vérité : quand je suis allé là-bas, c’était un moment de ma vie où je n’étais pas heureux, et eux ils m’ont remonté le moral, alors qu’ils ont traversé des choses très très difficiles dans leur vie… J’ai été très heureux de faire leur connaissance. 

Rukiia : Est-ce qu’il a été difficile de jouer ce concert la première fois ?
La première fois qu’on a joué, c’était compliqué, en effet. En fait, j’avais passé plein de temps avec les gens, et ils n’étaient pas là pour la première. C’était très difficile, je n’avais jamais filmé des gens et montré le film. Ils m’ont manqué, j’avais envie qu’ils soient là. 

Snaïf : Êtes-vous toujours en contact avec les différentes familles du centre ? Savez-vous ce que sont devenues les familles ?
J’étais très triste de les quitter après quatre/cinq mois. J’ai eu envie de garder le contact, mais quand les migrants arrivent en France, ils changent souvent de téléphone, ils achètent des cartes pré-payées, les perdent et les remplacent, donc leur numéro change. J’ai donc perdu le contact avec la plupart des gens hormis trois personnes. Une fois, c’était le plus beau moment de tous les concerts, on est allés à Carcassonne et un enfant m’a dit après le spectacle “eh, moi je suis dans le film !”. Je ne comprenais pas parce que ce n’était pas un enfant qui chante. On a cherché avec toute la salle, on a remis le film sur l’ordi et on a regardé dans toutes les séquences et on l’a trouvé ! Dans le film, il court. Il était venu avec toute sa famille et c’était un grand plaisir de retrouver quelqu’un de là-bas. 

Rukiia : Qu’est-ce qui a inspiré la composition de la musique ?
Des fois, on a fait tellement de musique qu’on ne réfléchit même plus. La musique, c’est juste les émotions, c’est ce qui vient. Le guitariste aime lui aussi travailler comme ça. on entend quelque chose dans notre tête, et on le fait. Ça fait longtemps qu’on fait ça. On se jette dedans sans réfléchir.

Yamina : qu’aimez-vous dans le fait d’écouter et faire de la musique ? 
En fait, ça fait trente ans que je fais de la musique et je ne sais même pas pourquoi. J’aime ça, j’aime cette manière de communiquer avec les gens, de dire des choses profondes sur toi, la société, sur ce que tu penses vraiment, ça touche les gens. Tu peux leur dire des choses sans leur dire directement. Ce spectacle-là, c’est un peu ça : On trouve que la France est vraiment raciste en ce moment : les gens se méfient de tous les immigrés. Ce spectacle là, les gens sourient, les enfants ont des grands yeux, personne ne peut dire “je n’aime pas ces gens-là” ! C’est une manière d’avoir les gens “en traître”, de leur procurer une émotion qui va les faire réfléchir un peu. Je l’espère. 

Gémaël : quel est l’instrument que vous maîtrisez ou aimez le plus ? 
Je n’en maîtrise aucun. Je suis chanteur, à la base, mais je joue mal, je sais jouer des accords, c’est tout. Je ne connais pas le nom des notes, mais quand j’ai envie que ce soit plus compliqué; ce sont les musiciens avec qui je travaille qui savent. 

Yahya, y a t il des personnes qui ont essayé de vous décourager ? 
Personne ! Quand on est musicien, il faut être déter, déter ! Personne va nous dire “fais ci, fais ça”. C’est toi qui fais. Tu appelles des copains, tu trouves des sous, c’est compliqué de faire de la musique, mais ça vaut le coup. 

Snaïf : Après tout ce chemin de création, que ressentez-vous ? 
Je suis très fier. On était déterminés, on avait envie de le faire. 

Yahya : Savez-vous déjà sur quoi portera votre prochain spectacle ? 
Ouais. On a fait un film avec Cedryck. Moi, j’avais écrit une histoire qui s’appelle Marcel le père noêl et le petit livreur de pizzas, c’est devenu un dessin animé et on va en faire un spectacle, ce sera un ciné-concert ! 

Le mot des minots
Snaïf : J’ai découvert des instruments que je ne connaissais pas ! C’était dur pour lui de quitter le centre. Là-bas, il avait de la joie.
Séréna : J’ai aimé car ils ne parlaient pas tous la même langue, il chantaient dans des langues différentes., les petits de la vidéo sont mignons et en forme. J'ai adoré la salle ancienne, aussi.
Yahya :  il y a des moments drôles, la musique était cool, les morceaux peuvent plaire à tout le monde. Les enfants ont créé une langue ! Et j’ai aimé qu’ils chantent tous une musique venant de chez eux. 
Séréna : J'étais contente d'interviewer une personne qui aime bien les petits. Merlot était drôle et trop gentil ! J’avais l’impression que les enfants du centre le prenaient pour quelqu’un de leur famille. Il y a beaucoup d’ambiance dans le spectacle. 

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM 

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