Sur un héliport de montagne, un homme rencontre Paola, photographe fascinée par une réserve interdite aux humains. Un amour semble possible. Mais quelques mois plus tard, elle disparaît. Les photographies de Paola, les récits de son ancien compagnon, de ses proches et des scientifiques qu’elle accompagnait sont autant de traces insondables que parcourt l’amoureux de cette étrange présence. Là-haut, le corps d’un randonneur a été retrouvé. Des silhouettes, des fumées suggèrent d’autres présences. Qui était Paola ? Qui la suivait ? Et qui habite ce lieu voué au « réensauvagement » auquel elle semblait rêver ?
Le suspense persistant se nourrit de ces possibles, sans rétention d’information et sans manipulation : le narrateur distingue ce qu’il sait, ce qu’il ignore et ce qu’il imagine. L’écriture avance à tâtons, laisse les hypothèses proliférer. Se plonge sans ambivalence dans l’ivresse d’une femme partie poursuivre dans les hauteurs son insatiable quête d’absolu : elle qui « pense aux milliers d’êtres invisibles qui dans l’obscurité l’observent, l’écoutent. […] Elle trouve fou d’être là, seule à deux mille mètres d’altitude, accroupie dans la nuit, à demi nue. »
« Un vide. À moins que ce soit un trop-plein »

Évoquant leur séparation qu’il estimait inévitable, son ancien compagnon décrit « des êtres qui ont en eux une intranquillité. Un vide. À moins que ce soit un trop-plein, je ne sais pas. Qui auront toujours besoin d’aller se mettre à l’épreuve, se frotter aux limites.» Les âmes chères à Sylvain Prudhomme semblent toujours habitées par cet étrange élan double : l’appel des routes, des montagnes, du large est tout ensemble une décision de vie et un désir de mort.
Se « réensauvager » signifie ainsi pour Paola à la fois retrouver cette appartenance au vivant et accepter qu’un lieu existe hors de son emprise. Mais comment le photographier et le pénétrer sans prétendre le posséder ?
Le « troisième genre de connaissance » évoqué dans le roman invite à percevoir les choses « dans leurs relations, leur développement, leur unité ». Ce désir de communion est aussi celui de l’écrivain, inspiré par un sanctuaire des Écrins. Sa langue imagée et sonore accueille les voix, les bruissements, la douceur luminescente d’un paysage où rôdent le danger et la mort. Les photographies disséminées dans le texte prolongent le trouble du visible. Dans ce paradis blanc, chaque présence porte la possibilité de son effacement.
SUZANNE CANESSA
De l’autre côté du lac, de Sylvain Prudhomme
Éditions de Minuit - 22 €
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