L’acteur et dramaturge Simon Gauchet, parti, il y a dix ans, sur les traces du « théâtre de la cruauté » cher à Antonin Artaud, fasciné par le théâtre asiatique, rencontre au Japon Tatsushige Udaka, acteur de théâtre Nô auprès duquel il se forme. Lorsqu’il veut payer ses cours, l’artiste lui répond « je préfère que tu reviennes un jour et que tu m’apprennes ton théâtre ». C’est à cette rencontre que nous assistons.
Hêtre ou ne pas hêtre
Sur un plateau nu, entouré de branches, s’avance d’abord le musicien multiinstrumentiste Joaquim Pavy dont les notes à la guitare et les sonorités électro viendront ourler les gestes et les mots des protagonistes, Simon Gauchet, vêtu à l’occidentale et Tatsushige Udaka en costume de théâtre Nô. En une géniale mise en abyme, le théâtre devient objet de lui-même. La présence de l’arbre tient aux origines du Nô : ses acteurs jouaient alors, il y a quelques 700ans, pour les arbres dont la représentation, celle d’un pin, orne encore le rideau de fond de scène. Les fantômes des arbres hantent la pièce, celui d’Hiroshima, du chêne de la fable de La Fontaine. Les dialogues entre les acteurs confrontent leur jeu, en « deux dimensions » pour le Nô, « en trois » pour l’occidental, le placement des voix, des phrasés, des gestes. Chacun est curieux de l’autre, le taquine et l’écoute, le mime, s’essaie à la voix qui lui est étrangère, croise Tête d’or de Claudel et un Nô traditionnel. La beauté plastique de l’arbre reconstitué dessine de nouvelles passerelles. Le corps de l’arbre, mimétique de la présence invisible d’une civilisation qui se transmet, convie dans un lent vertige nimbé de clair-obscur, à un temps en apesanteur. C’est d’une beauté et d’une profondeur fascinantes tandis que la servante, cette loupiote allumée, sentinelle des théâtres veille…
MARYVONNE COLOMBANI
Donné le 20 mars au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.
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