De l’Athènes antique aux théâtres méditerranéens, des marionnettes sur l’eau vietnamiennes aux griots africains contemporains, le théâtre a toujours su, partout et sans concertation, mettre en mots et en corps les bouleversements des sociétés et du monde. Les représentations des crises, par la palabre, la danse, dans des salles ou sur des places publiques, ou dans un théâtre de l’illusion mimétique et de l’identification plus ou moins distancié, plus ou moins narratif, plus ou moins symbolique ou cruel.
Le cirque, sur scène, devant un public assis dans des gradins face aux artistes, est en fait, aussi, du théâtre. Du moins celui du collectif XY : sa façon si sensible, si simplement humaine, de faire corps commun, sans artifice, sans scénographie a offert au Festival une de ses grandes pages de théâtre, comme la danse de Pina Bausch a su le faire il y a presque 50 ans.
Le cirque peut changer le monde
Du cirque, il y en a eu au festival d’Avignon, dès Jean Vilar, avec la famille Thierrée-Chaplin qui fabriquait de très belles illusions et en mettait plein les mirettes. Mais, en 80 ans, il n’avait jamais eu les Honneurs de la Cour. Avec son lot de difficultés, qui interdit les tours de magie possibles dans les boites noires, exige qu’on renonce aux gros plans sauf à les filmer/projeter, et impose un vide qu’il faut remplir, ou faire parler.
Mais Le Pas du monde, que le collectif XY a joué à la Villette ou à Montpellier Danse, prenait dans l’architecture papale, face au mur, une dimension impressionnante. Parce que les artistes, 22 pour occuper la Cour, n’avaient que leurs corps pour exprimer. Leurs voix pour chanter. Le main-à-main, spécialité de cette compagnie d’acrobates qui se passe d’agrès, de scéno et de costumes, devenait une démonstration de ce que peuvent les corps lorsqu’ils prennent simplement appui les uns sur les autres, hommes et femmes, X et Y, en collectif, et qu’iels plongent, confiant·es, depuis trois étages de corps, dans les bras ouverts de leurs collègues qui les recueillent, les projettent aussi dans les hauteurs, vers des sauts périlleux où le péril parait apprivoisé, maitrisé par le collectif.
Ensemble iels inventent des pyramides qui tremblent, des animaux fantastiques, des écroulements aussi, dont iels se relèvent. Porteurs solides, porté.es graciles et corps intermédiaires forment une humanité commune qui chante et résiste, et oppose aux agressions du monde non des tours de magie, des discours, des écrans, mais une communauté d’individu·es qui s’épaulent, s’embrassent, se reçoivent, s’équilibrent. Et ne cesse de prodiguer cette joie du cirque, de l’exploit physique, du risque maitrisé, du risque pris. Ce frisson qui saisit et ouvre les portes de l’imaginaire, dès l’enfance.
À l’aube d’un nouveau monde
Et tandis que nos landes brûlaient, après un orage qui avait rafraichi l’atmosphère, et annulé la dernière de XY sans parvenir à éteindre les incendies du Var, le public prenait place dans la Cour à l’aube pour partager des questionnements. Les 2 heures prévues ont duré près de quatre heures, les interventions étaient inégales et sans doute assez mal taillées, assez mal timées, mais quelque chose de très réussi a surgi pourtant, toujours face au même mur, sur lequel on a vu des visages projetés en direct depuis l’Ukraine, en direct depuis Gaza, depuis le Liban, pour témoigner de ces guerres, de ces agressions des civil·es, qui plongent notre monde dans un désarroi, une tragédie, un sentiment d’impuissance sans fin.
Pour y répondre, parce que cette Aube des questions induisait aussi des chemins implicites pour en sortir, la musique : l’orchestre national Avignon-Provence, frigorifié, dirigé par la lumineuse Déborah Waldman, dans une musique de Fabien Call, accompagnait la forêt de questions posées par les artistes, par les auteurs. Des extraits vidéo ou audio, trop nombreux pour que le public en saisisse toutes les nuances, de Blanchot, Duras, Alice Diop, Marc Crépon… creusaient les questionnements, confrontaient les problématiques philosophiques à celles, quotidiennes , du peuple, cernaient le bonheur, la résilience, la violence, la domination.
Quelques moments marquants ont surgi, sans doute différents pour chacun·e des spectateurices, selon son degré de fatigue, son âge, son appétence. Le rap magnifique de Nanii, la lecture anticapitaliste de Camille de Toledo, la danse de Boris Charmatz marquée par la Shoah familiale, le sacrifice de la biche blanche de Leonor de Recondo… et bien sûr, pour finir, l’intervention de Christiane Taubira, révolte guyanaise toujours intacte, terrifiée mais debout, calée sur sa béquille, pour s’indigner contre le probable accès au pouvoir du RN.
Cette Aube, qui s’est sans doute laissé déborder parce que chacun avait trop à dire, parce qu’aucune des paroles n’a réussi à se couper, à se restreindre, a construit pourtant un trajet. Du constat sur le terrible état du monde à celui d’une résistance possible, d’une résilience sans renoncement, et de solutions esquissées : par la présence affirmée des femmes, très largement majoritaires, par le questionnement sur leur très faible proportion dans les institutions carcérales (3,4%, avec très peu de variations historiques et géographiques), par la communion sensible dans cette Cour où le froid, la longueur inattendue, les baisses de rythme n’ont pas empêché le public de faire communauté et d’applaudir debout, désirant ensemble cette aube nouvelle.
Qui au fond est aussi celle du collectif XY, et ne tient qu’à nous.
AGNÈS FRESCHEL
L’Aube des questions a eu lieu le 25 juillet à 5h. Le Pas du Monde a été joué du 22 au 24 juillet, la représentation du 25 ayant été annulée pour cause d’orage
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