Alors que le garage automobile de Dickies Barnes est en train de couler, il passe son temps dans les bois à construire un bunker pour survivre à la fin du monde, au grand dam de sa femme Imelda et de leurs enfants Cass et PJ. Chacun de son côté, les membres de la famille Barnes s’écroulent en l’espace de quelques mois. Pourtant l’histoire semble avoir commencé vingt ans plus tôt, lors d’un mariage gâché par une piqûre d’abeille.
Roman choral à la précision narrative exemplaire, La piqûre d’abeille fait d’un récit de famille nucléaire ordinaire une véritable épopée, où les apparences s’avèrent toujours trompeuses et dont les secrets se relèvent avec patience.
Partiellement justes
Cass et PJ, dont les points de vue ouvrent le roman, dressent de leurs parents des portraits très unidimensionnels : des caricatures de couple hétérosexuels en perdition, de femme fatale sur le déclin et de père de famille fuyant ses responsabilités. Chacun des regards portés sur l’autre s’avère juste, Paul Murray s’en assure, mais dans une certaine mesure seulement. Un chapitre après l’autre, les personnages se débarrassent des jugements superficiels, se laissent aller à déballer leurs secrets, et l’auteur à inventer de nouvelles formes de dire ce qui devait rester caché.
Ainsi, Imelda dont la vie a basculé, s’époumone, sans ponctuation, pour rétablir une vérité bafouée, et retrouver un semblant de contrôle qui lui échappe. L’expérimentation textuelle parfaitement maitrisée reste accessible et brillante : on défait, couche après couche, la délicatesse d’un père en proie au doute, et la naïveté de la jeunesse est rendue avec beaucoup de sérieux, les points de vue enfantins apparaissant avec justesse.
Il ne s’agit pas dans ce roman, de désigner la source du mensonge, mais plutôt de chercher dans quelle mesure ce que l’on distingue de l’autre le définit réellement. La Piqûre d’abeille raconte la portée d’effets papillon multiples qui viennent refaire surface dans chacune des vies de ses personnages principaux. La famille nucléaire devient alors un théâtre en huis clos de ce que chacun perçoit des autres et fait du secret la clé vers d’autres réalités arbitraires. À la gêne que l’on ressent face à ses parents succède la prise de conscience qu’ils ne sont que des êtres humains, faillibles, et qu’ils existent eux aussi pour la première fois.
La crise climatique et l’évocation d’une fin du monde actuel parcourt le récit comme un spectre omniprésent, pour atteindre un paroxysme digne des meilleurs thrillers. La piqûre d’abeille raconte finalement la fatalité anthropocentrique selon laquelle le monde qui nous entoure sombrera inévitablement dans le chaos, conséquence d’un éclatement familial dramatique, ou d’un simple malentendu.
NEMO TURBANT
La Piqûre d’abeille, de Paul Murray
Traduction Pierre Demarty
Albin Michel - 24,90€
Paru le 19 aout





