Le mot rédhibitoire avec son h en plein milieu, est assez particulier en français. Sa finale invariable en « oire » signale une création lexicale relativement ancienne, puisque ce suffixe adjectival n’est plus productif en français depuis le XVIIe siècle. Mais le fait qu’il ait conservé son h, sa longueur conséquente (5 syllabes écrites, la moyenne en français est de 2,5) signale aussi que la langue s’en est peu emparée et ne l’a pas déformé, qu’il est resté fidèle à son ancêtre latin redhibitorius, à peine adapté.
C’est qu’il est exceptionnel, de fait, qu’un objet soit rédhibitoire. C’est-à-dire accablé d’un défaut qui le rend complètement et sans appel impropre à la vente, à l’usage, en raison d’une malfaçon intrinsèque qui ne peut être corrigée.
C’est pourtant sous le signe d’un rédhibitoire accepté que cette rentrée se déroule. Ce qui est une absurdité, un contresens, une antinomie. Le rédhibitoire ne PEUT pas être accepté. Nous tolérons pourtant un Gouvernement dont le Premier ministre a été démissionnaire et qui ne représente pas la force politique majoritaire à l’Assemblée. Qui se révèle, puisqu’il découle d’une décision qui n’a pas respecté les frontières du rédhibitoire, impropre à gouverner, c’est-à-dire à prévoir. Les méga-feux, la canicule, l’accroissement vertigineux de la pauvreté, de la mortalité infantile… tout était prédit, rien n’était prévu : jusqu’aux conséquences de l’engorgement des tribunaux sur la prévention des crimes et la protection des enfants.
Alerte sur la paye
La rentrée des enseignants se fait aussi dans un contexte de malfaçon rédhibitoire. Il n’est pas certain qu’ils seront payés. Entendez : ces infatigables protecteurs de la démocratie, qui prennent la peine chaque jour de se confronter aux violences de jeunes gens maltraités par une société qui les abandonne aux écrans et à l’emprise algorithmique ; ces enseignants qu’on insulte quotidiennement, qu’on assassine parfois, qui se suicident trop souvent, qui sont parmi plus diplômés et les plus mal payés d’Europe, face à des classes nettement plus nombreuses qu’ailleurs, de la maternelle à l’Université ; ces perles de la Nation au dévouement souvent exemplaire, après avoir subi des réformes absurdes et successives qui ont dénaturé leurs pratiques, devraient se passer de paye comme dans un pays en cessation de paiement ?
La France n’a jamais été aussi riche, les Français·es, sauf quelques un·es, jamais aussi pauvres. Dans cette crise économique qui n’en est pas une, un nouveau budget inacceptable, rédhibitoire, se profile. Il va achever de massacrer la France, les collectivités, les établissements scolaires, la vie associative, les hôpitaux, les services publics, l’intense vie culturelle décentralisée que nous avons construite et perpétuée de nos mains, et qui est essentielle autant à nos esprits qu’au dynamisme économique de nos territoires.
Changer de cap est impératif
Les restrictions budgétaires, étant donné l’été apocalyptique que nous avons vécu, devraient être jetées aux oubliettes. Reconstruire, protéger, penser une économie fortement redistributive : l’égalité devrait être un horizon, pour ne plus renoncer à la devise si oubliée de notre nation aveuglée par l’emprise capitaliste.
Si aveuglée que l’IA, refusée par 82% des Français qui savent ce qu’ils vont y perdre, a désormais infiltré nos vies, nos téléphones, nos administrations.
Nous faisons notre première rentrée avec un moteur de recherche alimenté par une intelligence artificielle qui a aspiré nos données. Contre notre volonté. Ce qui, en démocratie, devrait être rédhibitoire.
AGNÈS FRESCHEL
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